‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 5 sur 273 · I. Pour la veille de Noël · texte numérisé non relu

I. Pour la veille de Noël

Ce que pour mieux faire, nous humilierons premièrement nos entendemens , reconnoissans qu'ils ne sont nullement capables de pouvoir pénétrer dans le fond de la grandeur de ce mystère, qui est un mystère vrayement chrestien. Je dis chrestien, d'autant que nuls que les Chrestiens n'ont jamais sceu comprendre comme il se pouvoit faire que Dieu fust homme et que l'homme fust Dieu. Tous les hommes ont tousjours eu une certaine inclination à croire que cela se peust et qu'il se feroit ; mais pourtant, nuls que les Chrestiens ne sont parvenus à connoistre comme il se pourroit faire. Je sçay bien qu'en l'ancienne Lo}^ il y avoit les Prophètes et certains personnages grans et relevés qui le sçavoyent, mais quant au commun des hommes, nul ne le pouvoit comprendre. Entre les payens, cet instinct qu'ils avoyent que Dieu fust homme et que l'homme fust Dieu leur a fait faire des choses estranges, jusques là qu'ils croyoient, au moins quelques-uns, de se pouvoir faire dieux et se faire adorer comme tels du reste des hommes. Car ils pensoyent que si bien il y avoit un Dieu suprême qui est le premier principe de toutes choses, il pouvoit néanmoins y avoir plusieurs dieux, ou du moins des hommes qui, participant en quelque façon aux qualités divines , se pouvoyent appeller dieux. Alexandre le Grand estant à l'article de la mort, ses courtisans, fols, insensés et flatteurs, luy vindrent dire : « Sire, quand te plaist-il que nous te fassions dieu? » Lors Alexandre monstra bien, en la response qu'il leur fit, qu'il n'estoit pas si fol comme eux : « Vous me ferez dieu quand vous serez bienheureux, » leur respondit-il *. Comme s'il * Quint. Curt., De eust voulu dire : Il n'appartient pas à des hommes 1. x, ante m'ed. malheureux, périssables et mortels de faire des dieux, qui ne peuvent estre que bienheureux et immortels.

Les Chrestiens ont esté plus esclairés, et ont eu l'honneur de sçavoir que l'homme a esté fait Dieu et que Dieu s'est fait homme, bien qu'ils ne soyent pas capables de comprendre la grandeur du mystère de l'Incarnation et de la très sainte Nativité de Nostre Seigneur, car c'est un mystère caché dans l'obscurité des ténèbres de

Sermons recueillis

* Joan., i, 5 Ep. I, c. i, 5.

Num.

xi, 9.

la nuit ; non pas que le mystère soit ténébreux en soy mesme, car Dieu n'est que lumière *. Mais comme l'on voit que nos yeux ne sont pas capables de regarder la lumière ou la clarté du soleil sans s'obscurcir (de sorte qu'après s'estre voulu appliquer à regarder cette lumière nous sommes contrains de les fermer, n'estant pas capables de rien voir pour quelque temps), de mesme, ce qui nous empesche de comprendre le mystère de la très sainte Nativité de Nostre Seigneur n'est pas qu'il soit ténébreux en soy mesme, ains parce qu'il n'est que lumière et clarté. Et nostre entendement, qui est l'œil de nostre ame, ne le peut regarder longuement sans s'obscurcir, et confesser en s'humiliant qu'il ne peut pénétrer dans le fond de ce mystère, pour comprendre comme Dieu s'est incarné dans le ventre virginal de la très sainte Vierge, et s'est fait homme semblable à nous pour nous rendre semblables à Dieu.

Dieu faisoit pleuvoir de nuit la manne dans le désert pour les enfans d'Israël* ; et à fin que les Israélites eussent plus de sujet de luy en sçavoir gré, il voulut dresser luy mesme le festin et la table, car vous avez entendu que Moyse dit : Vous sçaure\ que le Seigneur vous a retirés de V Egypte, et au matin vous verre^ sa gloire. Il faisoit donques descendre premièrement du ciel une douce rosée qui servoit de nappe dans le désert, puis soudain la manne tomboit comme petits grains de coriandre. Et puis, pour monstrer qu'il les servoit honnorablement comme on sert maintenant les princes, à plats couverts, il faisoit pleuvoir une petite rosée qui conservoit la manne jusqu'au matin que les Israélites la venoyent promptement cueillir avant que le soleil fust levé *. Dieu voulant de mesme faire un bénéfice signalé et incomparablement aymable aux hommes qui vivent sur la terre comme en un désert, où ils ne font que souspirer et aspirer pour la jouissance de la terre promise qui est nostre patrie céleste, vient luy mesme en Sap., xvin, 14,15. personne nous l'apporter, et ce au plus fort de la nuit*. Ce bénéfice n'est autre que la grâce qui nous sert pour acquérir la jouissance de la gloire et félicité, de laquelle

* Exod.,xvi, 13, 14, 21,31; Num.,xi,7,9; Sap., xvi, 27, 28.

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