XIV. Pour la fête de l'Archange saint Michel
la croix *. Estant sur icelle, plusieurs luy dirent : Si * Philip., n, 8. tu es Fils de Dieu, sauve-toy toy mesme et descens de la croix*; mais il n'en voulut pas descendre parce * Matt., xxvn, 40. qu'il estoit enfant de Dieu, ains demeura ferme en la détermination qu'il avoit prise de nous racheter par sa mort et persévérer j'usques à la fin *. A l'imitation de * Ibid., x, 22. nostre Sauveur et de ses Anges célestes, si nous sommes vrays enfans de Dieu, nous ne nous desprendrons jamais de nos resolutions, mais nous persévérerons à nous humilier et à le servir j'usques à la fin de nostre vie, voire jusques à toute éternité, car il n'a pas promis la couronne à ceux qui commencent, mais à ceux qui persévéreront*. Si nous avons fait dessein de servir * Apoc, n, 10. Nostre Seigneur et d'estre tout à luy, on aura beau nous contrarier, le monde aura beau nous dire que nous descendions de la croix et que nous serons aussi bien enfans de Dieu demeurant au monde qu'en nous mettant en Religion ; si nous sommes ses vrays enfans, nous nous tiendrons en la fermeté de nos resolutions et persévérerons jusques à la fin en l'humilité et au service de cette divine Majesté.
(0 Je remarque qu'Abraham fit ce festin à midy. Cela nous monstre que nous devons faire nos resolutions en la ferveur du cœur, lors que le Soleil de justice * nous *Maiach., ult., 2. esclaire et nous incite par son inspiration. Non, je ne dis pas qu'il faille avoir des grans sentimens et consolations ; néanmoins quand Dieu les nous donne nous sommes bien obligés d'en faire nostre proffit et correspondre à son amour. Mais quand il ne les donne pas il ne faut pas que nous manquions de fidélité à sa douce bonté , car nous devons vivre selon la rayson et la volonté divine, et faire nos resolutions avec la pointe de nostre esprit et partie supérieure de nostre ame, ne laissant de les effectuer et mettre en prattique pour quelque sécheresse et répugnance que nous ayons, ni pour aucune contradiction qui se présente.
( 1 ) Cet alinéa a été inséré dans l'Entretien Des Sacremens. (Voir ci-devant, p. 13, note (1), et au tome VI de cette Edition, la p. 350.)
io6 Sermons recueillis
Ce veau rosti que nous devons donner aux Anges à l'imitation d'Abraham, c'est nostre cœur que nous devons rostir et escorcher par le moyen de la mortification, pour l'offrir à Dieu, pur, net et vuide de nostre propre volonté et amour propre. Et combien que nous n'en venions pas à bout durant nostre vie, nous en viendrons à bout à nostre mort, et remporterons la victoire si nous persévérons à le mortifier, car nous ne le pouvons pas faire mourir tout à fait. Si nous faisons ainsy, nous donnerons un mets délicieux à Nostre Seigneur et aux Anges , lesquels sont si purs et remplis de l'amour divin qu'ils n'ont point d'amour propre, puisqu'ils en furent délivrés en un moment. Mais nous ne les pouvons pas imiter en cela ; ce qu'ils ont fait en un moment, il faut que nous taschions de le faire en toute nostre vie.
Une personne qui va par un chemin, quand elle est au pied d'une montaigne elle s'arreste, se despouille et pose ses habits. Si on luy demande pourquoy elle fait cela, elle respondra que c'est à fin de monter plus légèrement et à son ayse cette montaigne. De mesme, ces filles qui viennent en Religion pour monter la montaigne de la perfection, se despouillent et posent leurs habits mondains, c'est à dire leurs mauvaises habitudes, leur propre volonté et les affections qui les peuvent esloigner de Dieu. Si vous leur demandez pourquoy, elles diront que c'est à fin de s'unir plus promptement à la divine Bonté et monter plus légèrement à la perfection de son amour, car c'est une montaigne difficile que celle cy, parce que c'est la montaigne de Calvaire, de croix et d'afflictions ; néanmoins elle est suave, douce et aggreable pour les âmes généreuses et fortes. On ne présente point de playsirs et délices à ces filles qui viennent en ces maysons religieuses; o non, car on leur dit qu'il faut porter la *Matt., xvi, 24. croix * et estre crucifié avec Jésus Christ **, embras- **Gaiat., 11, 19. gant toutes sortes de mortifications pour son amour. On ne leur présente pas des honneurs et grandeurs, mais on leur dit qu'il faut s'humilier, vivre en pauvreté et quitter entièrement toute propre volonté pour passer sa vie en obéissance et parfaite sousmission.