‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 68 sur 273 · XV. Pour la fête de la Toussaint · texte numérisé non relu

XV. Pour la fête de la Toussaint

il n'y a point d'envie ni de jalousie *, ains elle s'esjouit de *Cf.ICor.,xm,4,5. la gloire de ces bienheureux citadins, et par cette douce participation et communication qu'ils ont de la félicité les uns des autres, tous demeurent satisfaits. Mais vous entendrez mieux cecy par quelque similitude.

Voyla un bon père de famille qui habille de drap d'or deux siens enfans ; néanmoins tous deux n'estans pas de mesme taille et grandeur, il en faut plus à l'un qu'à Fautre ; il en faudra six ou sept aunes à l'un, et à l'autre il n'en faudra que trois ou quatre. Si vous les regardez, ils sont tous deux vestus de drap d'or et sont contens, d'autant qu'un chacun en a suffisamment pour son habillement ; et quoy que le premier qui en a sept aunes en ayt plus que celuy qui n'en a que trois ou quatre, si est-ce que celuy cy ne luy en porte aucune envie, parce qu'il y a autant de drap en sa robbe qu'il luy en faut pour le couvrir. Il en est ainsy de la félicité : tous sont contens du loyer et de la participation de la gloire.

Tous en cette vie n'entendent pas esgalement le son et accord d'une musique : celuy qui a Fou^e un peu dure ne peut pas si bien remarquer tout ce qui se fait en icelle pour rendre la mélodie en sa perfection, quoy qu'il entende et sçache la musique, comme celuy qui a l'oreille plus subtile ; et bien que le premier se resjouisse en la suavité qu'il prend à ouyr cette musique, si est-ce toutefois qu'il ne ressent pas une suavité aussi grande que celuy qui a l'ouye plus subtile, quoy que tous deux soyent contens.

Le soleil n'est pas esgalement regardé d'un chacun, et néanmoins tous se contentent de sa lumière en recevant ce qu'ils en peuvent supporter ; car celuy qui a les yeux chassieux ne peut recevoir les rayons du soleil avec la mesme clarté que fait celuy qui a la veùe bien nette. Toutefois, et les uns et les autres sont satisfaits, bien que le contentement des uns soit beaucoup plus excellent que celuy des autres.

Mais de vous parler de la beauté du lieu où se fait ce festin, qui est encores une gloire accidentelle, et de la dignité de ceux qui y sont et qui y servent, certes c'est

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une chose qui seroit trop longue à raconter ; voire, tout

ce qui s'en pourroit dire ne seroit rien au prix de ce

* Cf. Vitam a seipsa qui en est. La Mère Thérèse*, traittant de la beauté du

conscript., c. xl. ~. - , —, 1 .

Ciel, s eitorce de trouver quelque similitude pour en faire concevoir quelque chose. Elle compare donques le Paradis à une grande salle, laquelle seroit toute pleine et environnée de beaux tableaux et de miroùers : or, adjouste-t-elle, quand on viendroit à se regarder dans l'un de ces miroùers on verroit celuy dans lequel on se regarde et on se verroit soy mesme, et avec cela on verroit avec un singulier playsir tous les tableaux et tous les miroùers de cette salle ; mais ce qui est davantage, on y appercevroit aussi ce que les autres miroùers représentent en leur particulier. Cette salle où sont ces miroùers et tableaux c'est le Ciel empiré. Et qu'est-ce ce miroùer où l'on voit tout ce que je vous ay dit, sinon l'essence de Dieu dans lequel on le contemple et connoist ♦Vide supra, p. h 5. on luy mesme tel qu'il est*? Dans cette mesme essence on se connoist soy mesme avec tout ce qu'on a receu, et en icelle on voit encores la gloire de tous les autres Saints, tous leurs mérites, tout ce qu'ils ont fait et souffert et toutes les grâces et faveurs qui leur ont esté octroyées. On voit aussi toutes les choses créées : comme Dieu a fait le ciel, l'a orné du soleil et de la lune, l'a enrichi des estoilles et de tout ce qui se retrouve en iceluy ; comme il fit la terre diaprée d'une si grande variété de fleurs ; en somme comme il créa toutes choses et la manière avec laquelle il y procéda. Tout cecy sera un sujet de cette gloire accidentelle qui provient, comme vous voyez, de l'essentielle.

Là les Bienheureux auront encores pour gloire accidentelle la claire vision des Chérubins et Séraphins, des Throsnes et Dominations, Vertus, Puissances, Principautés, Archanges et Anges, qui sont les neuf chœurs de ces Esprits célestes divisés en trois hiérarchies, parmi lesquelles se trouveront les Saints. Ils admireront la foy des Patriarches, l'obéissance des Prophètes, la charité des Apostres, l'ardeur et ferveur des Martyrs, la pureté des Vierges, l'humilité et fidélité des Confesseurs. Ils

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