‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 83 sur 273 · XVIII. Vendredi dans l'octave de la Pentecôte · texte numérisé non relu

XVIII. Vendredi dans l'octave de la Pentecôte

lequel nous nous enroollons sous l'estendart de la divine Majesté, à fin de combattre en valeureux soldats pour la gloire de son nom. Lors les Chrestiens ainsy fortifiés par ce moyen, se viennent par après offrir au jour de la Pentecoste comme des pains faits avec le nouveau froment des inviolables resolutions qu'ils ont prises de plustost mourir que d'offenser Dieu volontairement. Mais les Apostres ont fait cette offrande bien plus entièrement et plus parfaittement que nul autre, d'autant qu'ils ont prattiqué la perfection beaucoup plus excellemment que nul autre. Ils se sont offerts à Nostre Seigneur comme de bienheureuses javelles, au temps de Pasques, c'est à dire lors qu'ils quittèrent toutes choses pour le suivre*; * Matt., xix, 27. néanmoins c'estoyent à la vérité des javelles environnées de plusieurs superfluités : on le voit clairement en ce qu'ils commirent des péchés et de grandes imperfections, voire mesme ils abandonnèrent leur bon Maistre !

Mais après, en la Pentecoste, ils firent l'offrande parfaitte, d'autant qu'ils ne présentèrent plus seulement des javelles, ains des pains cuits par le feu de l'amour de Dieu. Aussi voit-on que le Saint Esprit vint sur eux en forme de langues de feu *, comme voulant les rendre * Act., n, 3. de vrays holocaustes, tout sacrifiés et consacrés sans reserve au service de sa dilection ; car ce feu sacré consomma en eux toutes les superfluités qu'ils avoyent apportées quant et eux en la feste de Pasques, c'est à dire lors qu'ils se mirent à la suite de Nostre Seigneur.

Vous sçavez que pour faire du pain il est nécessaire de pétrir la farine, la joignant et l'unissant avec l'eau, et en fin il la faut cuire ; car la paste est maniable et pliable avant d'estre cuite, mais après elle est impliable, ferme et dure. De mesme les Apostres furent moulus au temps de la Passion ; en après, estans assemblés dans le cénacle où ils attendoyent la venue du Saint Esprit, ils joignirent la farine de leurs resolutions avec l'eau de l'affliction et contrition pour la perte qu'ils avoyent faite de leur Maistre, et pour l'avoir ainsy abandonné durant le cours de ses angoisses. Lors cependant ils estoyent encores des pastes muables et pliables, car ils le pouvoyent

Sermons recueillis

* Ps. XLIII, 22 ; Is., lui, 7; Rom., vin, 36.

* Lucae, xvm, ir.

derechef abandonner, et perdre son saint amour. Mais le Saint Esprit venant en forme de feu, les rendit immuables et invariables en la dilection sacrée, fortifiant de telle sorte la paste de leurs resolutions, que jamais despuis ils ne peurent la quitter ni perdre. On le voit au succès du reste de leur vie, d'autant qu'ils s'immolèrent pour la confession de la foy, comme des petits aignelets qui sont conduits à la boucherie *. Ils parachevèrent encores l'offrande que Dieu requeroit en la feste de Pentecoste, se sacrifiant comme des boucs, je veux dire conversant avec les pécheurs et voulant estre tenus pour tels comme le reste des hommes *. En fin les Apostres pratiquèrent la perfection selon l'exemple que leur Maistre, Nostre Seigneur, leur avoit enseigné.

Mais il faut que je donne l'interprétation à cette offrande. Les anciens Pères ont distingué par ces deux pains les deux amours, affectif et effectif; les autres ont dit que ces deux pains signifient nostre propre jugement ou entendement et nostre propre volonté ; et cecy, à mon advis, est la meilleure interprétation et qui fait plus à mon propos. Les béliers qu'il failloit offrir représentent nostre imagination, les petits aignelets nos affections, et le bouc nostre chasteté, par laquelle nous nous privons pour l'amour de Dieu de tous les playsirs sensuels, voire mesme des permis et licites.

Voyez- vous donques comment les Apostres firent excellemment bien cette offrande avec toute sorte de perfection ? car ils sousmirent absolument leur jugement et volonté par la profession de l'obéissance. Ils offrirent le bélier de leur imagination par la pauvreté. Le monde a accoustumé de nous faire imaginer que les richesses, les honneurs et les commodités sont des biens désirables ; ils y renoncèrent pour jamais, faisant estime de la pauvreté comme d'une chose très prisable. Ils offrirent les aignelets de toutes leurs affections, à fin de n'en avoir jamais plus que pour l'amour céleste. Ils offrirent le bouc de l'inclination qu'ils pouvoyent avoir aux playsirs sensuels et caducs, par la profession de la chasteté perpétuelle. Ces trois vertus furent tellement

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