XIX. Pour la fête de la Visitation
asseura que Dieu avoit regardé V humilité de sa servante, non plus que saint Paul quand il s'escrioit : Qui est-ce qui me pourra séparer de la charité ? car elle sçavoit qu'entre toutes les autres vertus, celle-là touche et attire le cœur de Dieu.
L'Espoux, au Cantique des Cantiques, après avoir considéré par le menu son Espouse, jetta ses yeux sur sa chaussure et sur sa démarche, ce qui le contenta si fort qu'il confessa en estre tout espris : Oh, dit-il*, ta *Cap. vu, 1. chaussure m'est aggreable ; que tu as de bienséance en ton marcher l Nous lisons aussi en la Sainte Escriture * que quand Judith alla trouver Holophernes elle * Judith, x, 3, xvi, s'estoit extrêmement bien parée ; son visage estoit doué de la plus rare beauté qui se puisse voir, ses yeux estincelans, ses lèvres pourprines, ses cheveux esparpillés et flottans sur ses espaules. Néanmoins, Holophernes ne fut prins ni par les yeux, ni par les lèvres, ni par les cheveux de Judith, ni d'aucunes des choses que je vous ay dit estre en elle ; mais quand il jetta ses yeux sur ses sandales et chaussures, qui, comme nous pouvons penser, estoyent recamées d'or avec une fort bonne grâce, il en demeura tout espris et touché. Ainsy Nostre Seigneur considéra bien la variété et beauté des vertus de Nostre Dame, qui la rendoyent extrement belle, mais lors que le Père éternel jetta les yeux sur ses sandales ou souliers , il en fut tellement espris qu'il se laissa gaigner et luy envoya son Fils, lequel s'incarna en ses très chastes entrailles.
Et qu'est-ce que ces sandales et cette chaussure de la Vierge, sinon son humilité représentée par les souliers, qui sont les plus vils accoustremens dont on se sert pour l'ornement du corps, car ils sont tousjours contre terre, foulant la fange et la boue. Aussi est-ce le propre de l'humilité, pour estre vraye, de tousjours estre basse, petite et aux pieds de tout le monde. C'est elle qui est la base et le fondement de la vie spirituelle, car elle veut tousjours estre contre terre et en son néant et abjection. C'est cette bassesse que Dieu regarda en la sacrée Vierge, et de ce regard procéda tout son bonheur ;
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ainsy, dit-elle, à cause de cela, elle sera publiée bienheureuse par toutes les créatures, de génération en génération. Nostre Dame donques, disant que Dieu avoit regardé son humilité, faisoit reflexion sur elle mesme tant à cause de sa nature que de l'estre qu'elle avoit, ce qui fit qu'elle s'humilia.
Abraham dont la foy estoit si grande et qui ne pouvoit mesconnoistre les dons de Dieu en luy, confessa
* Cap. xviii, 27. néanmoins, comme il est escrit en la Genèse*, n'estre
que poudre et cendre. Et Nostre Seigneur dit de luy *Ps. xxi, 7. mesme* qu'il est un ver et non un homme. Ainsy la
Vierge, considérant sa vie qui estoit toute sainte et toute pure, la trouva bonne, et voyant en soy l'humilité elle peut dire en ce sens que Dieu avoit regardé son humilité ; mais aussi en l'autre sens, voyant son néant, elle dit qu'il avoit regardé sa bassesse, sa vileté et son abjection, et que pour cela elle en seroit appellée bienheureuse.
Or, tant en une manière comme en l'autre, elle parla avec une si grande humilité qu'elle fit bien voir qu'elle tenoit tout son bonheur de ce que Dieu avoit jette les yeux sur sa petitesse ; c'est pourquoy on luy peut approprier
* Cap. 1, 11. Cf. s. ces parolles du Cantique des Cantiques * : Dum esset Rex
Bern.,serm. xlii in . 7 ., 7 , , . , ,
Cant. ztz accubitu suo , nardus mea dédit odorem suum ;
Ma bien-aymée m'est un nard qui respand une très odoriférante odeur. Le nard est un petit arbrisseau qui jette un parfum grandement suave, il ne s'esleve point en haut comme les cèdres du Liban, ains il demeure en sa bassesse, donnant son parfum avec tant de suavité qu'il resjouit tous ceux qui l'odorent. La sainte et très sacrée Vierge a esté ce nard pretieux qui ne s'est jamais eslevé pour aucune chose qui luy ait esté faite ou dite ; mais en sa bassesse et petitesse, elle a, comme le nard, jette un parfum de si suave odeur qu'il est monté jusques au throsne de la divine Majesté, laquelle en a tellement esté esprise et resjouie qu'elle a quitté le Ciel pour venir ça bas en terre s'incarner aux très pures entrailles de cette Vierge incomparable.
Vous voyez donques, mes très chères Sœurs, comme