XX. Pour la fête de sainte Anne
en ayant trouvé une, il s'arreste à cause de son prix et de son excellence ; il vend tout ce qu'il a pour se la rendre sienne. De mesme en font tous les hommes, car chacun cherche la félicité et le bonheur, néanmoins personne ne le trouve que celuy qui rencontre cette perle orientale du pur amour de Dieu, et qui Y ayant trouvée, vend tout ce qu'il a pour l'avoir.
Le malheur est que les hommes constituent la félicité chacun en ce qu'il ayme : les uns aux richesses, les autres aux honneurs; mais ils se trompent bien, car tout cela n'est point capable d'assouvir et contenter leur cœur. Saint Bernard le dit fort bien* : Ton ame, o homme, * Serm. iv in Festo
Omnium SS., § 5,
est de grande estendue, et nulle chose ne la peut rem- sermo n in Dedic
plir ni satisfaire que Dieu seul. On en voit l'expérience cc ''^2'
en Alexandre qu'on appelle le Grand, lequel après avoir
assujetti à son empire presque toute la terre, ne fut
néanmoins pas satisfait ; car un fol philosophe luy ayant
fait accroire qu'il y avoit encores d'autres mondes que
celuy cy, il se mit à pleurer dequoy il croyoit ne les
pouvoir conquérir*. Or pensez, de grâce, si celuy qui a *Piutarc.,DeTran-
possedé si éminemment les biens et les richesses de la (Cf.Tr.de rkm.de
terre par dessus tout autre n'est pas content, qui donc le ieu' ' 'c*
pourra estre ?
Certes, non seulement les choses terrestres ne sont pas capables de satisfaire nos cœurs, mais non pas mesme les célestes ; et cecy nous le voyons très bien en la Magdeleine *. La pauvre Sainte, toute esprise de * Cf. Tr.de l'A™, de
,, , . . 11*1 Dieu, 1. V, c. vu.
1 amour de son Maistre, retourna pour le chercher devant que nul autre, après qu'il fut mort et mis dans le sépulcre ; mais ne l'ayant trouvé, ains des Anges, elle ne se peut contenter, bien qu'ils fussent très beaux et habillés à l'angelique *. Les hommes, pour grans qu'ils soyent *Joan.,xx, 1,12,13. et pour magnifiquement ornés qu'ils puissent estre, ne sont rien auprès des Anges, leur lustre n'a point d'esclat et ne sont pas dignes de comparoistre en leur présence ; aussi voit-on que jamais ils n'ont apparu aux hommes sans que ceux ci ne soyent tombés dessus leur face *, * Gen., xvra, 2 ; n'estans pas capables de supporter la splendeur et l'esclat XIIj t(f. oân.) x, 9! de la beauté angelique. La très sainte Vierge, laquelle a
172 Sermons recueillis
des sureminences si grandes, et qui est si particulièrement gratifiée au dessus de tous les Anges, s'estonne néanmoins à la veùe de saint Gabriel qui l'estoit venu trouver pour parler avec elle du très sacré mistere de
* Lucae, 1, 29. l'Incarnation *.
Magdeleine ne s'amuse point autour de ces célestes Esprits, ni à la beauté de leur visage, ni à la blancheur de leurs vestemens, ni moins encores à leur maintien plus que ro}^al. Elle va, elle tourne tout autour d'eux, et ils l'interrogent : Femme, pour quoy pleures-tu ? et que cherches-tu? Ils m'ont prins mon Maistre, respond elle, et je ne sçay où ils Vont mis. Les Anges luy demandent : Pour quoy pleures-tu ? comme s'ils eussent voulu dire : N'as-tu pas bien sujet de te resjouir et d'essuyer tes larmes en nous voyant? Quoy, la splendeur et beauté de nos faces , Tesclat de nos vestemens , nostre magnificence plus grande que celle de Salomon, n'est-elle pas capable de t' apaiser? O certes non, mon cœur ne se peut contenter à moins que de Dieu. Magdeleine ayme mieux son Maistre crucifié que les Anges glorifiés.
"Cap.v, 2-8,111,2, 3, L'Espouse, au Cantique des Cantiques *, dit que son Bien-Aymé ayant frappé à sa porte passa outre ; et elle, ayant ouvert et ne le trouvant pas, s'en va après luy pour le chercher, puis rencontrant les gardes de la ville elle leur demande si elles ont point veu son Bien- Aymé : Hé, de grâce, si vous le rencontrez, annoncezluy que je languis d'amour. Et après, elle adjouste que les gardes de la ville Vont toute blessée. Tous ceux qui pratiquent l'amour sacré sçavent que ses blesseures sont diverses et qu'il blesse les cœurs en plusieurs façons, dont l'une est d'estre arresté et empesché de
* cl Tr.de rAm.de demeurer en ce qu'il ayme*. L'amante sacrée dit que les Dieu, 1. VI, c. xm. garcles Vont blessée parce qu'elles l'ont arrestée, car
rien ne blesse tant un cœur qui ayme Dieu que de se voir retenu loin de Dieu. Tout cecy n'est que pour servir de préface à ce discours.
Le Royaume des deux, dit Nostre Seigneur, est semblable au marchand qui vend tout ce qu'il a