‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 97 sur 273 · XX. Pour la fête de sainte Anne · texte numérisé non relu

XX. Pour la fête de sainte Anne

transmuer et transformer le métal en or, il faut qu'ils ayent une grande peine et qu'ils y apportent un très grand soin, encores ne sçay-je s'ils le peuvent faire ou non. Je sçay bien pourtant qu'ils mettent leur métal au feu, puis ils le réduisent en poudre, et après ils le font passer par la coupelle et le purifient derechef, asséurant que s'ils le pouvoyent tant purifier qu'il ne restast qu'une certaine matière ou liqueur qui est descendue du ciel, il leur seroit facile de parvenir, ou ils seroyent parvenus au bout de leur prétention.

De mesme les âmes qui ont fait cette généreuse entreprise de se transformer toutes en Dieu, helas ! que ne faut-il pas qu'elles fassent pour s'anéantir, se confondre et se délaisser, jusques à ce qu'elles soyent tellement purifiées que rien ne leur demeure que la seule liqueur céleste qui est en elles, à sçavoir, l'image et la semblance de la divine Majesté. Voyez ce que saint Paul fit pour pouvoir dire véritablement ces paroles : Je ne vis plus moy, ains c'est Jésus Christ qui vit en moy *. Quelles * Galat., n, 20. persécutions, quelles mortifications, quelles sortes d'abjections, de tourmens et de douleurs n'a-t-il pas souffert? Escoutez ce qu'il escrit * : Jusques à cette heure nous *i Cor., iv, n-13. avons esté blasphèmes, persécutés à outrance, injuriés et mesprisés, jusques là que nous sommes tenus et estimés comme les balayeures de ce monde. Chacun sçait qu'il n'y a rien de plus vil dans une mayson que les balayeures, si que l'on ne voit l'heure qu'elles en soyent dehors. De mesme, dit saint Paul, on ne voit l'heure que l'on nous oste de devant les 3^eux des hommes, tant ils nous ont en horreur. Puys il adjouste : Nous sommes tenus comme la peleure d'une pomme, car si le monde est une pomme nous en sommes estimés la peleure que l'on jette là comme une chose de néant*. * cf. Tr.de VAm.de

Pour parvenir donques à cette transformation à la- DteUf L VI' c' xv' quelle nous prétendons, il sera nécessaire que nous soyons aussi réduits à néant, rejettes, mesprisés et mortifiés comme le rebut du monde. Vous avez abandonné les biens extérieurs; mais de sousmettre vostre propre jugement, assujettir vostre entendement à celuy d'une

Sermons recueillis

* I Thess., v, 24 ; II Tim., 1, 12.

* S. Aug.,Confess., 1. X, c. xxix.

Philip., 1, 6.

Supérieure, et renoncer tellement vostre propre volonté qu'elle ne paroisse plus et qu'elle soit absolument sujette et obéissante à ses ordonnances, c'est une chose bien difficile et bien malaysée ; il est besoin d'un grand courage pour faire cela. Il est vray, mes chères filles, mais si la difficulté vous estonne, je vous présente trois petites considérations qui vous feront connoistre l'entreprise estre plus facile que vous ne pensez et qui vous serviront de consolation.

La première est que Celuy qui vous appelle à la conqueste de son très pur amour est asse% puissant pour vous ayder *. Dites luy hardiment : « Commandez, Seigneur, à nos âmes tout ce qu'il vous plaira, et nous donnez que nous le fassions *. » Donnez-nous le désir de parvenir à vous, de faire tout ce qui sera aggreable à * Cf. Philip., 11, 13. vostre Bonté, et accomplissez ce nostre désir*. Vous nous appeliez, faites par vostre grâce que nous allions ; vous avez commencé V œuvre de nostre perfection, nous ne voulons jamais douter que vous ne la paracheviez *.

La seconde considération qui vous relèvera le courage c'est de sçavoir en quoy il consiste. Je vous ay dit que vous aviez besoin d'une grande magnanimité pour parvenir au bout de vostre entreprise ; mais en quoy pensez vous que consiste cette magnanimité de courage? Certes, c'est en la petitesse de courage. Vous l'aurez d'autant plus grand que vous serez plus petites en vous mesmes. Resouvenez-vous de cette parole tant admirablement bien inculquée par Nostre Seigneur dans le cœur des Apostres * : Si vous n'estes faits comme petits enfans, vous n'entrerez point au Royaume des deux. Il faut que nous soyons esgaux en courage aux petits enfans, c'est à dire humbles comme eux. Mais remarquez, je vous supplie, comme le Sauveur prattiqua la grandeur de son courage au plus excellent acte de l'amour qu'il nous a monstre avoir pour nous en sa Mort et Passion. Voyez, il ne fait autre chose que de laisser faire de luy tout ce qu'on veut; la magnanimité de son courage consiste à se laisser manier au gré de la volonté d'un chacun. C'est en quoy le nostre doit de mesme paroistre, non pas tant à faire,

* Matt., xviii, 3.

Page 1