XXI. Pour la fête de l'Assomption
se tenoit à ses pieds et escoutoit sa parole. Marthe, qui desiroit que tous fussent aussi soigneux qu'elle de servir le Sauveur, luy dit en se plaignant qu'il commandast à sa sœur de luy ayder, pensant qu'il n'estoit pas nécessaire que personne demeurast auprès de luy, d'autant qu'il se sçauroit assez entretenir tout seul. Mais nostre divin Maistre la reprint en luy disant qu'elle avoit soin et qu'elle s'empressoit de plusieurs choses, et adjousta : Or, une seule est nécessaire ; Marie a choisi la meilleure part laquelle ne luy sera point ostèe.
Ces deux femmes représentent Nostre Dame : Marthe, en la réception que la sacrée Vierge fit de son divin Fils et au soin qu'elle en eut tandis qu'il fut en cette vie mortelle, et Marie, en la réception qui luy fut faite par son Fils là haut en sa gloire. Nostre Dame fit admirablement bien en cette vie l'exercice de l'une et de l'autre de ces deux sœurs*. O Dieu, quel soin n'eut elle pas * Cf. tom.vilhuj. de fournir Nostre Seigneur de tout ce qui luy estoit tom.'viïï1 'LSerm. nécessaire pendant qu'il fut petit ! Quel empressement, CLVou pour mieux dire, quelle diligence ne fit-elle pas pour éviter le courroux d'Herode ! Que ne fit-elle pour le sauver de tant de périls et mésaventures dont il fut menacé !
Mais voyons un peu, je vous prie, comme elle pratiqua merveilleusement bien l'exercice de Marie. Le saint Evangile fait une particulière mention du silence de Nostre Dame*. Marie se taisoit et se tenoit aux pieds *Lucae, n, 51. de son Maistre, elle n'avoit qu'un soin qui estoit de posséder sa présence ; de mesme il semble que nostre digne Maistresse n'eust que ce soin. La voyez-vous là, dans la ville de Bethléem, où l'on fit tout ce qu'on peut pour luy trouver un logis ? Il ne s'en trouve point, elle ne dit mot. Elle entre dans l'estable, elle produit et enfante son Fils bien aymé, elle le couche dans la crèche*. * ibid., ^. 7. Les Roys le viennent adorer, et l'on peut penser quelles louanges ils donnèrent à l'Enfant et à la Mère ; elle ne dit pas un mot. Elle le porte en Egypte, elle le rapporte, sans parler pour exprimer la douleur qu'elle a
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de l'y porter, ni la joye qu'elle devoit avoir de l'en rapporter. Mais ce qui est plus admirable, voyez-la sur • joan., xix, 25-27. le mont de Calvaire * : ni elle ne jette des eslans, ni elle ne dit un seul mot ; elle est aux pieds de son Fils, et c'est cela seul qu'elle désire. Partant, elle est comme en une parfaite indifférence : Arrive tout ce qui pourra, semble-t-elle dire, pourveu que je sois tousjours auprès de luy et que je le possède, je suis contente puisque je ne veux et ne cherche que luy.
Remarquez, je vous prie, que Nostre Seigneur reprend Marthe parce qu'elle s'empresse, et non pas de ce qu'elle a du soin. Nostre Dame avoit un grand soin pour le service de nostre divin Maistre, mais un soin sans trouble et sans empressement. Les Saints qui sont au Ciel ont du soin pour glorifier et louer Dieu, mais sans inquiétude, car il n'y en peut avoir. Les Anges ont soin de nostre salut, et Dieu mesme a soin de ses créatures, mais avec paix et tranquillité. Or, nous autres sommes si misérables, que rarement avons-nous du soin sans empressement et sans trouble. Vous verrez bien souvent un homme qui aura une grande affection de prescher ; defendez-luy la prédication, le voyla troublé. Un autre qui voudra visiter et consoler les malades ne le fera pas sans s'empresser, et mesme s'inquiéter s'il est empesché de le faire. Un autre qui aura grande affection à l'oraison mentale, si bien il semble que cecy ne regarde que l'esprit, il ne lairra pas de s'empresser et d'en estre troublé si on l'en retire pour l'occuper à quelqu'autre chose.
Dites moy maintenant, si Marthe n'eust eu soin que de plaire à Nostre Seigneur, se fust-elle tant embesoignée ? Non certes, car un seul mets bien appresté sufflsoit pour sa nourriture, veu mesme qu'il prenoit plus de playsir qu'on l'escoutast comme faisoit Marie. Marthe, avec le dessein et souci de pourvoir à ce qu'il failloit à nostre Maistre, avoit encores un peu de propre estime qui la poussoit à monstrer et désirer que l'on vist la courtoisie et affabilité avec laquelle elle recevoit ceux qui luy faisoyent l'honneur de la venir voir, se respandant toute au service propre au traittement extérieur du