ET DE LA RESPONSE A ICELLE
Il y a un article en la paix qui porte que un chacun des deux princes possédera les terres qui luy demeurent a mesmes termes qu'elles estoyent au paravant la guerre. Or, auparavant la guerre, ceux de Genève possedoyent paysiblement les biens de l'Evesque et du Chapitre : donques, encor les doivent ilz posséder.
La response peut estre : Que l'article remet les scindiques de Genève en la nue et simple possession de fait, mays il ne la rend pas légitime si elle ne l'estoit pas. Or, auparavant la guerre, ceste possession n'estoit pas légitime ; elle ne l'est donq pas maintenant. Que si elle ne l'est pas, elle ne doit pas estre maintenue.
Année 1601 87
Mays on réplique : Que veut dire qu'avant la guerre vous ne recherchies pas ces biens ? C'estoit par ce que feu Son Altesse ( i ) avoit traitté autrement avec ceux de Berne, et despuis le traitté a esté annullé par ceux de Berne mesme. Et d'efTait, ce traitté la portoit par exprès que la religion ne seroit point restablie es balliages ; néanmoins, despuis on l'a restablie au veu et sceu de Berne, a quoy on n'a jamais rien opposé : signe évident que ceux de Berne tiennent ledit traitté pour nul. Que sil est nul, ceux de Genève ne s'en peuvent praevaloir.
A Monsieur Monsieur de Quoex, Docteur es droitz.
A Romme.
Revu sur l'Autographe conservé à Chambéry, Archives du Sénat de Savoie.
(1) Emmanuel-Philibert, duc de Savoie (1553-1580).
A UN INCONNU (minute inédite)
Le Saint s'estime heureux d'entrer en relation avec ce personnage et lui promet des documents historiques.
[Novembre 1601 (1).]
Monsieur,
Un mien ami demeurant a Lion m'a demandé (a) quelques mémoires sur les particularités de la révolte de Genève, des conversions qui se font auprès et (b) du tems auquel le P. Justinien (2) en a esté Evesque (c). En quoy,
(a) Un mien ami |~m'a envoyé de Lion un billet par lequel il me demandoitj
(b) et — pquel estoit l'Evesque qui Ta prédit, si c'estoit point le Père Justinian. Et par ce quil m'a escrit que c'estoit pour vous quil faysoit ces recherches et que son billiet m'est arrivé en chemin. ..J
( c ) Evesque — fet m'a fait entendre que c'estoit pour vous les communiquer. J
1 ) Cette minute est écrite sur le même feuillet que celle de la Lettre CXLI. (2) Ange Giustiniani. Voir le tome précédent, note (1), p. 297.
bien que j'eusse désiré de le servir comm'en toute autre occasion, pour son respect, si est ce que la volonté m'en est beaucoup augmentée quand il m'a dit quil faysoit ceste recherche la pour vous. Car ayant pieça beaucoup honnoré vostre nom, sous lequel (d) tant de beaux ouvrages, marqués d'une rare vertu et doctrine de leur autheur, (e) paroissent aux yeux du monde, j'ay aussi des lhors fort souhaitté lhonneur d'estre en vostre connoissance ; non que je cuyde y pouvoir entrer que pour fort peu de chose, mais parce que (f) ça tous-jours esté une honneste ambition a ceux qui ont la vertu en révérence, de rechercher la bienveuillance de ceux qui en ont la possession. C'est pourquoy j'ay voulu vous envoyer immédiatement ces advis pour prendr'occasion (g) de vous demander la faveur de vos bonnes grâces et vous offrir mon humble service, (h) me promettant aysement d'estre gratiffié par vostre bonté.
Je vous prieray m'excuser si je ne vous envoyé pas pour l'heure les mémoires que vous desires au premier article, par ce que je suis en voyage et ne puis pas obtenir de ma souvenance (*) tout ce que je luy en demande, avec l'asseurance des particulières circonstances qui sont requises pour s'en bien servir. Mays estant de retour au diocaese, qui sera dans peu de jours, j'en iray a la queste par tout
(d) ceste recherche la — ppar ce que vous l'avies désirée. ..J l'en avies prié. TCar j'ay creu que, avec ceste occasion, je pourrois, sans marque d'indiscrétion, vous declairer... faysant ce quil désire de moy, je pourrois encores, sans marque d'indiscrétion, entrer en lhonneur de vostre connoissance;J car fil y a fort long tems que j'honore beaucoupj vostre nom, sous lequel ["j'ay veu tant de beaux et bons escritz avec extrême consolation. ..J
(e) autheur — F Qui m'a tous-jours fait beaucoup désirer lhonneur d'estre conneu de vous pour homme.. .J
( f ) parce que — IThonneste ambition, laquelle a de tous tems esté recommandée en ceux qui ont en révérence la vertu, d'estre conneu de ceux...J
(g) ces advis — pque j'ay dressé courant et en voyagej pour prendr'occasion Tde vous présenter mon service, comme. ..J
(h) service — En quoy Tsil vous plait me gratiffier, je m'estimeray extrêmement...J je vous Tsupplie humblement me gratiffier, m'accordant l'un et recevant l'autre ; ce que je...J
(i ) mémoire
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ou je cuyderay en pouvoir rencontrer des pièces, et bientost après je les vous envoyeray.
Mays touchant les conversions qui se font autour de Genève
Revu sur l'Autographe appartenant à Mme Doroz, née d'Arcine, à Besançon.
A MONSEIGNEUR CONRAD TARTARINI ÉVÊQUE DE FORLI, NONCE APOSTOLIQUE A TURIN
Evangélisation des bailliages de Gex et de Gaillard. — Prochain voyage du Saint à Paris pour négocier la restitution des biens ecclésiastiques. — Avantages qu'apportera l'établissement de la Sainte-Maison; moyens de lui assurer des ressources. — Renseignements sur Jules-César Paschali et sa famille.
Annecy, 21 décembre 1601.
Illustrissimo et Reverendissimo Signor Padron
colendissimo,
Quantunque dalle honorate relationi fatte di me a V. S. Illma et Rma nasce nell' animo mio non poca confusione, sentendomi privo del bene che presuppongono, mi porgonno (sic) nientedimeno dall' altro canto molta consolatione, aprendomi l'occasione di proferirmi a V. S. Illma per humilissimo et divotissimo servitore, si corne io fo adesso, supplicandola che si degni accettare l'intensissimo affetto col quale cosi poca cosa glie vien dedicata.
Illustrissime, Révérendissime et très honoré Seigneur, Bien que l'honorable rapport fait sur mon compte à Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime ne fasse pas naître en mon âme peu de confusion, me sentant destitué du mérite qu'on m'attribue, néanmoins il me donne d'un autre côté beaucoup de consolation, puisqu'il m'offre l'occasion de me présenter à Votre Seigneurie comme son très humble et très dévoué serviteur. C'est ce que je fais actuellement, vous suppliant de daigner agréer l'ardente affection avec laquelle le peu que je suis vous est dédié*
90 Lettres de saint François de Sales
Hora dô raguaglio a V. S. Illma delli progressi che si fanno in questa diocaesi, dicendole che sonno felicissimi, no solo in Tonone et Ternier, che è horamai cosa vecchia, ma etiandio nuovamente nelli balliagi di Gex et Gagliart, che si stendono sino aile porte di Geneva ; nel secondo de' quali Monsignor Vescovo di Geneva riconciliô otto chiese la settimana passata, ad uso di moite migliaia d'animé ridotte alla fede da Pentecoste in qua,
* Vide supra, Epist. si corne io diedi in avviso ail' IIP10 suo praedecessore *. Nel
primo, che è sottoposto al Ré di Francia, si sonno erette tre parrochie et ivi stabiliti tré de' canonici nostri per la santa praedicatione (0, liquali fanno molto buon frutto ; ritrovandosi in quelle parti alquanti vecchi Catholici, la fede delli quali stava, corne fuoco, nascosta et coperta sotto la cenere dell'essercitio huguenotto, che solo in quelle bande si usava da sessanta sei anni in qua, et adesso,
* Ezech., xxxvn, 9. dal vento del verbo divino *, viene scoperta, et danno
testimonio alla verità. Altri si convertono, et altri alla conversione si dispongono.
Je vais maintenant rendre compte à Votre Seigneurie des progrès [de la religion] dans ce diocèse, en lui disant qu'ils sont très heureux, non seulement à Thonon et Ternier, car cela est désormais ancien ; mais aussi, tout récemment, dans les bailliages de Gex et de Gaillard, qui s'étendent jusqu'aux portes de Genève. Dans le second de ces bailliages, Mgr l'Evêque de Genève réconcilia, la semaine passée, huit églises pour l'usage de plusieurs milliers d'âmes ramenées à la foi depuis Pentecôte, ainsi que j'en donnai connaissance à votre illustrissime prédécesseur. Au premier, qui est soumis au roi de France, ont été érigées trois paroisses, dans lesquelles on a installé trois de nos chanoines pour la sainte prédication!1). Ils y opèrent beaucoup de fruit, car il se trouvait en ce pays plusieurs anciens Catholiques dont la foi était cachée et couverte comme un feu sous la cendre du culte huguenot, qui seul s'y pratiquait depuis soixante-six ans ; cette foi étant maintenant mise à découvert par le souffle de la parole divine, ils rendent témoignage à la vérité. D'autres encore se convertissent, et d'autres se disposent à la conversion.
(1) Ces trois paroisses étaient Gex, Farges et Asserens, où furent envoyés les chanoines Louis de Sales, Claude Grandis et Antoine Bochut.
Année 1601 91
Resta che no solo in trè parrochie, ma in tutte, che sonno 26, si restituisca il santo essercitio et che le entrate ecclesiastiche siano tolte alli ministri haeretici et Genevrini ; perché quando toccarà al popolo di mantenere li ministri a spese proprie, presto sene straccarà tanto magiormente che vederanno buoni sacerdoti offerirgli li pascoli salutari gratis. Et4i questo ha supplicato Monsignor di Geneva alla Santa Sede che si degnasse trattar caldamente col Ré Christianissimo. Et perché Monsignor T IIP10 Nuntio di Francia scrive che di ciô 1' ordine gli è arrivato da Nostro Signore et che no glie manca se non uno de' nostri per darglie particolare raguaglio délie nostre ragioni, spero di partire la terza festa di Natale per andare in Parigi per questo servitio, con proposito tuttavia di ritornare quanto prima al santo Jubileo di Tonone, et massime se sarà vero quel che ci vien detto, cioè, che haveremo in quel tempo il beneficio délia presenza di V. S. IHma, laquale sarà in ogni modo utilissima et fruttuosissima.
Circa la Casa di Tonone, rispondendo alli capi toccati da V. S. Illma, [dirô] che per mezzo di quella Casa, la
Il reste que non seulement en trois paroisses, mais en toutes, qui sont au nombre de vingt-six, on rétablisse le saint exercice [du culte] et que les revenus ecclésiastiques soient enlevés aux ministres hérétiques et aux Genevois; car, lorsque le peuple sera obligé d'entretenir les ministres à ses frais, il s'en lassera bientôt, et d'autant plus qu'il verra de bons prêtres lui offrir gratuitement de salutaires pâturages. M°r de Genève a supplié le Saint-Siège de daigner traiter chaudement cette affaire avec le roi très chrétien. Or, parce que Mgr l'Illustrissime Nonce de France écrit qu'il en a reçu l'ordre du Saint-Père, et qu'il ne lui manque qu'un des nôtres pour lui donner une plus particulière connaissance de nos raisons, j'espère partir pour Paris la troisième fête de Noël, afin d'accomplir cette mission. Je me propose toutefois de revenir au plus tôt pour le saint Jubilé de Thonon, surtout s'il est vrai, comme on nous le dit, que nous jouirons alors du bienfait de la présence de Votre Seigneurie Illustrissime qui sera, de toute façon, très utile et très fructueuse.
Pour répondre aux points touchés par Votre Seigneurie, je dirai
92 Lettres de saint François de Sales
benedetta Vergine, alla quale è dedicata, conculcherà •Gen., m, 15. et spe^arà il velenoso capo del serpente * ridotto in Geneva et Lauzanna ; stabilirà la religione nel paese de' Valezani , corrottissimo et ruinoso nelle cose délia *ls.,ix, 2; Lucœ,i, Chiesa ; darà lume aile ténèbre* de1 Bernesi et altri Sguizzeri, et in somma è indicibile il bene che tal dissegno puô recare a tutte quelle provincie. Erit mons excel-
Ps. cm, 18. sus cervis, petra refugium hœrinaceis* ; erit in locum
munitum et in domum refugii, ut innumeri salvi
Pss.lxx.3,xxx,3. fiant *. Hoggi si truova in termine et forma di casa poco fa uscita dalle mani de soldati et haeretici, cioè desolata
Ps. Lxxvm, 1. et in pomorum custodiam *.
Ponno attraversare un cosi bel dissegno le scorrerie de' Genevrini et Bernesi, se le volessero fare, et la povertà di questi paesi. Li remedii potranno essere : che la Santa Sede pigli quel luogho di Tonone in singolarissima protettione, et a tal fine faccia concorrere li Prencipi catholici ; che il Serenissimo Duca faccia cinger quella terra de muraglie, il che in poco tempo si puô far, corne da
au sujet de la Maison de Thonon que, par son moyen, la bienheureuse Vierge, à qui elle est dédiée, foulera et brisera la tête venimeuse du serpent qui s'est réfugié à Genève et à Lausanne ; la religion sera rétablie dans le Valais, pays très corrompu et ravagé en ce qui concerne l'Eglise ; elle illuminera les ténèbres des Bernois et autres Suisses ; en un mot, le bien que ce dessein peut apporter à toutes ces provinces est indicible. Ce sera une montagne élevée pour les cerfs, un rocher de refuge aux hérissons ; ce sera un asile assuré et une maison de refuge, afin que des âmes innombrables soient sauvées. Aujourd'hui elle est dans l'état et a l'apparence d'une maison sortie depuis peu d'entre les mains des soldats et des hérétiques, c'est-à-dire ruinée, et semblable à une cabane destinée à retirer les fruits.
Un si beau dessein peut être entravé par les incursions des Genevois et des Bernois, s'ils voulaient en faire, et par la pauvreté de ces pays. On pourrait y remédier par les moyens suivants : il faudrait que le Saint-Siège prît sous sa très spéciale protection cet établissement de Thonon, et que, dans ce but, il employât le concours des princes catholiques ; que le Sérénissime duc fît ceindre cette ville de murailles, ce qui, de l'avis de personnes expérimentées, peut se faire
Année 1601 93
isperimentati si dice ; che si usi larga carità et liberalità, et si applichino copiosamente 1' entrate di moite inutili badie et beneficii, servatis servandis ; et sopra tutto, che si dia presto di mano ail' opéra, realmente et da dovero, chè le buone intentioni giovano poco. Et se non si puol fare in un tratto, si faccia poco a poco, cominciando dalle parti più necessarie : collegio, seminario, et cosi di mano in mano.
Di Giulio Cœsare Paschali (0 ho da dire che è stato moltissimi anni in Geneva, intorno alla quale non hebbe mai fundo ne cosa stabile, anzi era povero et si aiutava col faticare alla stampa, dove era correttore de libri, et colli denari délia cassa et borsa délia natione Italica, corne si suole far dalli poveri secreti in quella Babilonia, dove, in questo particolare, prudentiores sunt flliis lucis in generatione sua*. Hebbe tre figliuoli, delli quali duoi * Luc», xvr, si stimano morti, uno in Piemonte, l'altro in luogho incognito ; il terzo è in casa et vien chiamato Prosper. Hebbe
en peu de temps ; que l'on usât d'une grande charité et libéralité [à l'endroit de cette œuvre] et qu'on y appliquât largement les revenus de bon nombre d'abbayes inutiles et de bénéfices, en observant les réserves de droit. Mais il est surtout requis qu'on mette bientôt la main à l'œuvre, réellement et sérieusement, car les bonnes intentions servent de peu. Si ce bien ne peut s'exécuter tout d'un coup, que du moins on le fasse petit à petit, commençant par les parties les plus nécessaires, telles que le collège, le séminaire, et ainsi successivement. Au sujet de Jules-César Paschali ( * ), je dois dire qu'il a habité de longues années à Genève, où il n'eut jamais ni fonds ni revenu assuré ; au contraire, il était pauvre et vivait de son travail à une imprimerie, où il était correcteur de livres, et de l'argent de la caisse et bourse de la nation italienne, comme les pauvres honteux ont coutume de faire en cette Babylone, où, pour ce regard, ils sont plus prudents dans la conduite de leurs affaires que les enfants de lumière. Paschali a eu trois fils, dont deux sont tenus pour morts, l'un en Piémont, l'autre en un lieu inconnu ; le troisième est chez lui et se nomme Prosper. Il a eu aussi plusieurs filles, dont Tune a été mariée
(1) Gentilhomme sicilien, établi à Genève avec sa femme Cécile Campagnola des 1 année 1554.
94 Lettres de saint François de Sales
alquante figliuole, délie quali una fu maritata in un gentilhuomo Genevrino chiamato Farnex, signor di Besinge (0 ; onde puô esser nato 1' error délia relatione fatta che detto Paschale sia signor di Besinge. Ha composto libri, ma poco stimati et non stampati. Si stima morto, perché essendo scampato da una grande malatia usci di Geneva et non è più comparso. Questo è quanto ho potuto saper di questo huomo.
Onde non occorrendomi altro per rispondere alla lettera di V. S. Illma del VI di Novembre, glie bascio per fine humilissimamente le mani reverendissime, supplicandola di darmi la sua gratia et priegando Iddio che a beneficio dell' anime la conservi sana et salva a molti anni. Di V. S. Illma et Rma,
Divotissimo servitore,
Franc0 De Sales, Praevosto di Geneva.
Di Annessi, alli 21 di Décembre 1601.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Rome.
à un gentilhomme genevois appelé Fernex, seigneur de Bessinge ( 0 ; de là peut provenir Terreur de la relation qui fait ledit Paschali seigneur de Bessinge. Il a composé des ouvrages, mais peu estimés et non imprimés. On le croit mort, parce qu'ayant échappé à une grande maladie, il sortit de Genève où il n'a plus paru. C'est tout ce que j'ai pu savoir au sujet de cet homme.
N'ayant donc plus rien à dire pour répondre à la lettre de Votre Seigneurie Illustrissime du 6 novembre, je termine en baisant très humblement ses mains vénérées et en la suppliant de m'accorder ses bonnes grâces. Je prie Dieu de vous conserver de longues années sain et sauf pour le bien des âmes.
De Votre Seigneurie Illustrissime et Reverendissime,
Le très dévoué serviteur, François de Sales,
Prévôt de Genève.
D'Annecy, le 21 décembre 1601.
(1) JeandeFernexavaitépouséLaurePaschalien i^^Contrat dotal du 21 mai).
Année 1601 95
A M. LOUIS DE SALES, SON FRERE (0 (inédite)
Voies de conciliation à prendre au sujet d'un procès. — Ne pas refuser les avances du procureur Chappaz.
Annecy, 23 décembre 1 601 .
Monsieur mon Frère,
Ce pacquet est fort a propos de ces bonnes festes. Nous avons deux procès, ou mediatement ou immédiatement, avec le procureur Chappaz (2) : l'un est en estre, celuy des Miucet (3) ; l'autre n'est qu'au projet dudit Procureur, qui est celuy quil praetendoit mouvoir pour la
( 1 ) Louis de Sales (3 juillet 1 577-24 novembre 1654), connu dans sa jeunesse sous le nom de M. de la Thuille, était celui de tous ses frères que saint François de Sales chérissait le plus, à raison de sa douceur et de son éminente piété. Il terminait ses études à Rome quand la mort de son père (5 avril 1601) l'obligea à revenir en Savoie. Telle était la maturité dont il fit preuve, que sa mère voulut lui confier, préférablement à Gallois son frère aîné, la gestion des biens de la famille.
Le duc de Nemours le nomma chevalier au Conseil de Genevois (1610) et Charles-Emmanuel Ier le chargea à deux reprises (1604 et 1606) de missions importantes en Suisse. Le successeur de ce prince, Victor-Amédée Ier, confirma Louis de Sales dans la charge de capitaine du château d'Annecy, et, en 1632, érigea en comté les terres de Sales, Thorens, Richemond, Vuad, Jourdil, des Hallies et Rochères, dont il était seigneur. Trois ans plus tard le nouveau comte devint gentilhomme ordinaire de la chambre du duc. Il épousa en premières noces (avril 1603) Philiberte de Pingon Cusy, qui lui donna un fils, Charles-Auguste, plus tard évêque de Genève ; et en secondes noces, Madeleine de Rouer de Saint-Séverin.
(2) Voir le tome précédent, note (1), p. 42.
(3) Une famille Miucet ou Myeusset avait droit de bourgeoisie à Annecy. Elle était à cette époque représentée par Pierre et Georges. Ce dernier, qui était né à Pers, prend les titres de « noble et spectable ; » il entretint plus tard des relations suivies avec la famille de Sales et déposa au Procès de Canonisation du Saint.
D'autres Myeusset habitaient Thorens. Pierre et Antoine traitent, en juillet 1601 (Minutes de Pierre Lombard, notaire à La Roche et à Thorens), avec les délégués du Chapitre de Saint-Pierre de Genève, pour l'admodiation des biens capitulaires situés dans cette localité.
9b Lettres de saint François de Sales
mayson de monsieur Jan de la Thuille. Or, monsieur Machet (0 ayant ouvert le propos de venir en appointement de l'un et de l'autre, hier ledit Procureur me vint voir fort tard, et de cent mille paroles je tiray quil desiroit fort nostre amitié ; ou il est le plus grand dissimulateur du monde. Et sur ses offres, je me promis et luy donnay espérance que madame ma mère proposeroit fort volontiers ses droitz, et de l'un et de l'autre procès, a une assemblée de gens d'honneur, pour en voir la claïrté et valeur.
Je cuyde que ma persuasion est juste et bonne, et que nul ne doit refuser appointement. Au bout de la, n'ayant autre a faire avec luy, il ni aura aucune rayson pour laquelle nous ne puissions le recevoir a la commune amitié que le voysinage requiert. Et ce pendant, au progrès de ses deportemens en nostre endroit, nous reconnoistrons si nous devrons avancer en familiarité et confiance, ou si nous devrons nous tenir en posture de défiance. Il dit merveilles, et tant, que la moytié sufiiroit sil le faysoit ; sur tout il désire d'avoir accès vers vous et de pouvoir aller voir ma mère. Je vous prie de bien prat- Rom., xii, ult. tiquer le saint mot de l'Apostre * : Tu autem, vince in bono malum O, et de procurer que ma mère en face de mesme ; nostre nature nous y porte et en devons faire gloire, car chi V aspetta la vince H. Ou ce bon homme veut a bon escient nostre amitié, et nous ne la luy devons pas refuser ; ou il la veut seulement apparemment, et telle il la luy faudra donner, et, en peu de tems, au soleil la neige se fondra et l'ordure sera descouverte. Pour moy,
O Et toi, triomphe du mal par le bien. (**) Qui attend triomphe.
( i ) La famille Machet était alors si nombreuse qu'il est difficile d'indiquer celui de ses membres dont il est question ici. Probablement s'agit-il du plus marquant de tous, Claude, collatéral au Conseil de Genevois, qui, au dire d'un contemporain, était « fort remarquable en la poésie. » Aussi fut-il, avec le président Favre et Claude de Quoex, ses intimes amis, l'un des premiers membres de l'Académie Florimontane.
Année 1601 97
je tiens que c'est a bon escient et que si l'inconstance ne le gaste il sera fort nostre. Prudentes, simplices.
Je finis, et dis que je suis d'advis qu'on prenne jour avec des bons arbitres, [ce] qui pourroit attendre le retour de monsieur le Président ; il le désire, et il seroit le mieux. Mille baysemains a madame ma grande maistresse ( l ), a laquelle j'escriray avant mon despart. Las et recreu, je vous salue, estant
Vostre humble frère et serviteur,
Franc5 De Sales.
23 décembre 1601.
A Monsieur mon Frère,
Monsieur de la Thuile.
A Sales.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy. (1) Le Saint entendait parler de sa mère, Mme de Boisy.
Lbttrbs M
A M. CLAUDE DE QUOEX
Départ du Saint pour Dijon et Paris afin de solliciter le rétablissement de la religion dans le pays de Gex. — Nécessité d'obtenir la médiation du Saint- Siège auprès du roi de France. — Influence du Cardinal d'Ossat sur le monarque. — Nouvelles de Mme de Quoex. — Divers messages. — Bon vouloir du baron de Lux ; oppositions de Lesdiguières.
Meximieux, 3 janvier 1602.
Monsieur,
En peu de motz prou de choses, car je suis pressé. Me voyci a Messemieu avec monsieur nostre Président (0, et chez luy, devans partir tous deux aujourdhuy pour aller a Dijon, luy, a la solicitation d'un procès qui luy est important, moy, pour y trouver monsieur le mareschal de Biron (2) et monsieur le baron de Lux desquelz je prsetens obtenir une puissante recommandation auprès du Roy, ou, des Dijon, je nVachemineray pour nos affaires de Gex desquelz voyci Testât.
Monsieur le baron de Lux, au nom du Roy, conduisit Monseigneur le Rme au balliage de Gex sur le commencement du moys passé, et luy donna trois parroisses pour y exercer la religion catholique : la ville de Gex,
(1) Antoine Favre, président du Conseil de Genevois à Annecy.
(a) Charles de Gontaud, duc de Biron, gouverneur de Bourgogne dès Tannée 1595, jouissait encore à cette époque de l'affection du roi, et pouvait patronner efficacement auprès de lui les intérêts de la religion dans le pays de Gex qui dépendait de sa juridiction. On sait comment il s'était signalé aux batailles d'Arqués et d'Ivry, aux sièges de Rouen et de Paris, et quelles brillantes distinctions lui avait attirées sa bravoure. Colonel à quatorze ans, il avait été créé maréchal de camp, lieutenant-général, amiral (1592), puis maréchal de France (1594), et enfin, duc et pair (1598). Tant de faveurs ne l'empêchèrent pas de conspirer contre Henri IV, qui le fit décapiter à la Bastille le )i juillet 1602. Il n'était âgé que de quarante ans.
Année 1602 99
Farges et Asserens, et en conséquence, bailla mainlevée a mondit Seigneur Rme des revenuz ecclésiastiques desdites parroisses. Nous ne sommes pas contens de si peu, car nous demandons tout, tant pour l'exercice, qui va premier, que pour les biens ; non seulement par ce que cela nous accommodera, mais encor plus par ce que cela incommodera la religion huguenotte, laquelle devant estre entretenue aux despens du peuple, manquera bien tost et indubitablement. Nostre requeste portoit cela. Sur quoy monsieur de Lux nous renvoyé au Roy et a son Conseil ou je vay pour cest effect, appuyé de tant de rayson que, pour peu qu'elle soit aydee, nous serons victorieux.
Or, Dieu merci et vous, le Pape nous veut ayder ; cela y est extrêmement requis. Il faut H instare opportune, importune *. Monseigneur le Nonce de France escrit * Il Tim. a Monsieur le Rme quil a charge de nous ayder, quil a commencé a le faire, quil trouve le Roy disposé, quil ne faut que bien solliciter et instruire. J'y vay pour cela ; mays, pour ne rien oublier, je voy que le coup de cest affaire gist en un'estroitte recommandation du Saint Siège, laquelle seroit extrêmement efficace si Sa Sainteté en parloit a Monseigneur le Cardinal d'Aussat, luy commandant d'en escrire favorablement au Roy ; car on m'a dit qu'il ny a point d'entremise a Romme a laquelle le Roy défère tant comme a celle la (*). J'espère d'estre a Paris dans 10 ou 12 jours, la ou sil vous plait m'escrire dans les pacquetz de Madame (2), les lettres ne se perdront point.
(*) Insister à temps et à contre-temps.
( 1 ) Il est facile de s'expliquer l'influence dont le Cardinal d'Ossat jouissait à la cour par l'importance des services qu'il avait rendus à Henri IV. Ce Prélat qui, d'une condition obscure, s'était élevé par son seul mérite aux plus hautes dignités, avait, étant ambassadeur à Rome, obtenu, de concert avec le Cardinal du Perron, la réconciliation du roi avec le Saint-Siège et l'annulation de son mariage avec Marguerite de Valois. Il fut pourvu de l'abbaye de Notre- Dame de Varennes, de l'évêché de Rennes, et promu au cardinalat en 1599. Le Cardinal d'Ossat mourut à Rome le 13 mars 1604, à l'âge de soixante-sept ans.
(2) La duchesse de Nemours. Dans toutes les lettres adressées par le Saint à son ami, cette princesse sera toujours désignée sous le titre de « Madame »*
ioo Lettres de saint François de Sales
A mon despart du pais j'ay laissé tout en santé, les vostres et les nostres, spécialement madame vostre partie (0, laquelle estoit a Polinge quand Monseigneur le Rme estoit a Gaillart a la bénédiction des églises, ou je fus; et, sur mon chemin, visitay les frères et seurs audit Pollinge et Mairens.
Touchant la coadjutorie, je vous bayse les mains de la peyne que vous en aves. Nous verrons que ce fut ; de quel costé qu'aille la barque, le port m'en sera aggreable. Je bayse mille fois les mains a nostre R. P. Juvenal, auquel j'escriray des Paris de statu rerum omnium O. Item, je salue nostre monsieur Reydet in toto corde, messieurs Gojon (2), la patrie O). Me voyla au reste pour jamais,
Vostre humble serviteur,
Franc8 De Sales.
A Messemieu, le 3. jour de janvier 1602.
Nous avons laissé a Gex messieurs les chanoynes de Sales, Grandis, Bochuti. Nous sommes incroyablement redevables a la pieté et religion de monsieur de Lux, quil a fait paroistre en toute sa négociation. Monsieur Desdiguieres ( 4 ) se treuv'a Gex le jour que nous y fusmes ;
(*) De l'état de toutes choses.
(1) Claude de Quoex avait épousé Bernardine, fille de Jean de Chissé, seigneur de Pollinge, propre nièce de M>r de Granier. D'après le Registre paroissial de Saint-Maurice, elle a été inhumée à Annecy le Ier juin 1617.
(2) Plusieurs membres de la famille Gojon résidaient alors à Rome. L'un d'eux, agent dans cette ville en août 1592, s'y retrouve encore en 1614.
(3) C'est-à-dire ses compatriotes habitant Rome (voir ci-après, p. 106). Bon nombre de jeunessavoisiens allaient prendre leurs grades dans la ville éternelle.
(4) François de Bonne, duc de Lesdiguières (1 543-1626), avait mis dès l'adolescence son épée au service du parti protestant dont il suivait les erreurs. Le duc de Savoie n'eut pas d'adversaire plus redoutable pendant les longues guerres qu'il soutint contre la France à la fin du xvie siècle. Henri IV créa Lesdiguières lieutenant-général de ses armées de Savoie, Piémont et Dauphiné, et maréchal de France (1608). Louis XIII le nomma maréchal de camp, général de toutes ses armées et connétable. Les conférences que ce célèbre personnage eut avec saint François de Sales, pendant les Carêmes que le Saint prêcha à Grenoble, préparèrent de loin sa conversion. Il abjura le protestantisme en 1622
Année 1602 10 1
les ministres recoururent a luy, ausquelz il dit quil ni avoit remède, que le Roy le vouloit, mais quilz gardassent tant quilz pourroyent les biens d'Eglise, car cela maintiendroit leur religion non obstant nostr'exercice.
Monsieur de Quoex, Docteur es Droitz.
A Romme.
Seporvis (?)
Revu sur l'Autographe conservé à Chambéry, Archives du Sénat.
A MONSEIGNEUR CLAUDE DE GRANIER, ÉVÊQUE DE GENEVE
(inédite)
Compte-rendu de sa négociation à la cour de France. — Envoi d'une lettre du Nonce de Paris.
Monseigneur,
Apres que la court a esté de retour en ceste ville, Monseigneur le Nonce a pris la peyne d'aller chez monsieur de Villeroy (x), auquel Sa Majesté nous avoit addressé pour traitter, et la j'ay bien eu a desbattre pour nos prétentions. Néanmoins, a la fin, j'ay donné ma requeste fondamentale, sur laquelle il me dit que le Conseil nous feroit droit et justice, et que nous n'en doutassions point.
(1) Nicolas de Neuville, seigneur de Villeroy, conseiller et secrétaire d'Etat (1567), grand trésorier des Ordres du roi (1578), était l'un des ministres les plus influents de Henri IV, comme il l'avait été de ses deux prédécesseurs. Employé dans des négociations très importantes, il les conduisit avec une prudence et une habileté qui le firent considérer comme le plus grand diplomate de son siècle. Pendant cinquante-six ans Villeroy servit l'Etat avec des fortunes diverses, mais avec un dévouement toujours égal. Il mourut le îs novembre 1617, à l'âge de soixante-quatorze ans.
Ce qu'estant, je ne m'en puis retourner que bien depesché, Dieu aydant ; aussy vay je esventant certaines conjectures qui m'en font concevoir très bonne espérance. Il y va un petit de la peyne et du tracas et un peu plus de tems que je ne pensois ; je l'abbregeray néanmoins le plus que je pourray, pour avoir l'honneur d'estre bien tost auprès de vous. Je suis marry que la despence soit si grande que des-ja nous soyons en faute d'argent; toutefois, ce n'est ni faute d'espargne ni faute de soin, mays parce que tout nous a esté fort cher. Pourveu qu'il vaille, je pense qu'encor qu'il coste, tout sera trouvé doux.
Nous avons un Nonce plein de très bonne volonté et qui s'employe de courage. Je vous envoyé la lettre qu'il vous escrit sur le sujet de ma négociation, et, pour sçavoir plus a plein ce qu'il en esperoit, je me suis dispensé de l'ouvrir, avec la confiance accoustumee en vostre bonté et en l'asseurance que vous aves de la loyauté de mon intention a vostre service.
Nous n'avons aucunes nouvelles qui vaillent Inscrire, qui me fera finir par la très humble révérence que je vous fay, vous baysant les sacrées mains, et priant Dieu qu'il vous donne, Monseigneur, ce que vous doit désirer et
souhaitter
Vostre très humble et très obéissant filz et serviteur,
Franc3 De Sales.
A Paris, le 8 febvrier 1602.
Monsieur Deage vous bayse très humblement les mains, comme fait aussy le bon Père Galesius M, qui part pour aller prescher a Calais.
A Monseigneur Monseigneur le Reverendissime Evesque et Prince de Genève.
Revu sur le texte iuséré dans le Ier Procès de Canonisation.
(1 ) Probablement le P. Galesius, Cordelier, docteur de la faculté de Paris, dont le talent oratoire avait été fort remarqué en Savoie, soit pendant le Carême de 1597 qu'il prêcha à Chambéry, soit l'année suivante aux célèbres Quarante-Heures de Thonon. C'était, au témoignage du duc de Savoie, un « excellent prédicateur, dont la doctrine était d'une rare profondeur. »>
Année 1602 103
A M. CLAUDE DE QUOEX
Réponse à deux lettres précédemment reçues. — Affaire d'intérêt. — Lenteur des négociations poursuivies à la cour. — Un mot sur les dépenses à faire au sujet de la coadjutorerie. — Le Saint est invité à prêcher le Carême à la chapelle de la reine. — Le P. Juvénal Ancina désire se rendre à Thonon. — Différends soulevés au sujet d'un prieuré.
Paris, 9 mars 1602.
Monsieur,
J'ay receu deux de vos lettres, Tune du 2 1 janvier, l'autre du 5 febvrier, ausquelles je devois une plus soudaine response que je n'ay pas fait, si j'eusse peu tirer les resolutions qui devoyent servir de matière a mes responses si tost que j'eusse désiré. Je desirois infiniment de faire que Madame vous envoyast argent et, quant et quant, congé pour revenir auprès de madame ma seur (0, laquelle commença des-ja a vous attendre des vostre despart. Mays pour le second, la resolution ne s'en est encor pas peu prendre ; ce sera neantmoins dans peu de jours, si mon crédit ne manque en ceste ville, si non pour le tems que nous désirerions, au moins sera ce quelque chose autour. Les affaires se vont acheminant en sorte qu'a mon advis, malheur sera bon a quelque chose.
Pour le premier, Madame se tient pour asseuree, sur lettres de monsieur de Moyron (3), que vous aures receu 400 escus et vous en envoyé d'icy autre (sic) 400. Je ne laysseray passer aucune occasion de vous servir que je ne la prenne soigneusement, comme je dois. Monsieur le
(1) Madame de Quoex. On a déjà remarqué que le Saint donnait le titre de sœur à la femme de ses plus intimes amis.
( a ) François Paquellet, coseigneur de Moyron, trésorier général du duc et de la duchesse de Nemours (1578-1612). Sa famille était très liée ayec la famille de Sales. Il mourut en mars 1620.
104 Lettres de saint François de Sales
Président et monsieur de Saint Evroul (0 y employent aussi tous bons offices, et ne doute point que vous ne soyés contenté.
Touchant l'affaire pour lequel je suys icy, je vous diray en deux motz que je ne fus jamais tant empesché, renvoyé que je suis au Conseil, dans lequel je trouve tout le monde reconnoissant que ma demande est extrêmement juste; mays au reste, tout y va sur les respectz et retardations mal fondées a mon advis. Dieu me veut exercer. Ce pendant, je vous supplie de tenir main a ce que Monseigneur le Cardinal d'Ossat en escrive, car j'ay extrême besoin de toutes mes pièces. Et notes que si maintenant je ne fay rien, la porte de ceste espérance sera fermée pour un grand tems ; c'est cela qui me fait opiniastrer et rendre importun.
Au demeurant, j'ay escrit au païs pour faire envoyer les 200 escus requis pour l'accomplissement de l'entreprinse de la coadjutorie, me retreuvant en lieu ou je ne sçaurois y donner aucun ordre. Je croy que ma bonne mère y pensera a bon escient, puisque, après tant d'advancement et de faveurs receùes, la retraitte seroit ignominieuse. Je vous remercie infiniment de la peyne que vous y aves, et vous supplie de tenir tellement l'affaire sur pied que rien ne gaste pour la réputation.
Il s'est icy parlé de guerre, mais vaynement et sans occasion ; je croy que Dieu nous continuera la paix. Monsieur de Quoex vostre oncle (2) m'a escrit des Merly qu'un de ces jours il viendra icy me consoler, et je luy ay escrit que sil ne vient, je l'iray treuver.
Attendant l'issue de mes affaires, j'ay esté forcé, par
( 1 ) François Sacquespée de Selincourt, prêtre du diocèse d'Amiens, docteur en l'un et l'autre droits, intendant de la maison de la duchesse de Nemours. Il avait été nommé abbé commendataire de Saint-Evroul, dans le diocèse de Lisieux (1597), à la recommandation de la duchesse, dont un frère, le Cardinal Louis d'Esté, avait possédé le même bénéfice. En 1594, M. de Selincourt, alors âgé de quarante ans, avait été proposé pour l'archevêché d'Auch. (Archives Vaticanes, Nun\. di Francia, vol. 36. Il mourut le 25 février 161 3.
( 2 ) Peut-être s'agirait-il d'Antoine de Quoex, né et possessionné à Talloires, qui fut attaché à la maison du duc d'Anjou. Par patentes du 19 mai IS76, le Sénat de Savoie l'avait exempté de tailles en considération de ses fonctions de « noble barbier et valet de chambre » de ce prince. (Note du comte de Mareschai.)
Année 1602 105
honnesteté, de prêcher en la chapelle de la Reyne trois fois la semaine, devant les princesses et courtisans, n'ayant peu refuser aux prières et commandemens qui m'en ont esté faitz. Mays cela s'entend sans retarder la sollicitation, que je fay lentement pour seconder l'humeur de ceux qui ont le fait en main, ausquelz je suis contraint de m'accommoder.
J'escriray a Monseigneur le Rme mon Evesque touchant le saint désir de nostre bon P. Juvenal, affin que nous puissions avoir tant de consolation que de le voir en nostre diocaese, et pour un si bon sujet (0 ; ce seroit bien le vray accomplissement de mes contentemens. Je vous prie humblement de luy bayser les mains de ma part.
J'ay receu une lettre de monsieur nostre Ambassadeur!2), outre ce que vous aves escrit pour le seigneur Persiani (3); marri de ne l'avoir receu sur les lieux ou j'eusse peu faire ce quil me commande, j'escriray au plus tost pour le faire faire. Ce pendant, voyci l'advis que je luy donne : monsieur le baron de Lux poursuit pour avoir ce prieuré pour un fort honneste ecclésiastique, gentilhomme de Bourgoigne, et, a mon advis, le seul fondement de vacance quil prœtende est tel : Nul homme ne
(1) L'établissement définitif de la Sainte-Maison de Thonon, qui devait se composer de plusieurs sections absolument distinctes, dont l'une comprendrait sept prêtres séculiers vivant selon les règles de l'Oratoire de Rome. Déjà en mai 1601 le P. Juvénal Ancina avait été demandé pour collaborer à cette fondation, ce à quoi son zèle pour le salut des âmes et son affection pour saint François de Sales l'eussent fait accéder très volontiers.
(2) Philibert-Gérard Scaglia, comte de Verrua, plus tard chevalier de l'Annonciade (1608), appartenait à une illustre famille originaire de Biella, dont les membres remplirent avec succès pendant un siècle des fonctions diplomatiques. Lui-même avait été ambassadeur à Venise et à Ferrare avant d'être accrédité auprès du Saint-Siège (1 599-1608) ; il fut ensuite chargé des mêmes fonctions à Madrid et à Paris, où il mourut en mars 1619. On attribue au comte de Verrua des Avvertimenti politici ; mais l'authenticité de cet ouvrage est contestable.
(3) Scipion Persiani, secrétaire de l'ambassade savoisienne à Rome, était pourvu dès Tannée 1596 du prieuré de Saint-Jean hors les murs de Genève. Bien des compétiteurs le lui disputaient : c'était en 1598 Louis Perrucard et le baron de Viry (voir le tome précédent, p. 451) ; outre les Chevaliers des Saints Maurice et Lazare, c'était en 1602 le baron du Villars, et (voir ciaprès p. 115) un conseiller au Parlement de Paris, qui le convoitaient pour leurs fils.
106 Lettres de saint François de Sales
peut avoir bénéfice en France qui ne soit naturalisé françois selon le concordat ; or, monsieur Persiani ne l'est pas, donques son bénéfice est vacquant. Il ni a remède, il faut donner ordre a ce point, autrement on aura mille peynes devant ces Parlemens pour le possessoire. Or, ne sçai je si ledit prieuré est deçà ou delà le Rosne ; car sil estoit deçà, nécessairement on le voudroit réduire a la forme des bénéfices de France. Je vous prie rendre capable mondit seigneur de cecy, outre ce que je luy en
escris.
J'attendray de vous le signe pour faire les remercimens nécessaires, et vous salue de toute mon ame, vous suppliant croire que vous obliges l'un des plus humbles et asseurés serviteurs que vous puissies avoir par tant de bons offices que vous me faittes. Je salue aussi monsieur Reydet et tous messieurs de nostre païs, et me redis, comme je feray toute ma vie, Vostre plus humble et asseuré serviteur, A Paris, le 9 mars 1602.
A Monsieur Monsieur de Quoex, Advocat fiscal de Genevois. A Rome.
Revu sur l'Autographe conservé à Chambéry, Archives du Sénat de Savoie.
Année 1602 107
A MONSEIGNEUR CLAUDE DE GRANIER , ÉVEQUE DE GENÈVE
(inédite)
Difficulté et lenteur des poursuites faites à Paris; espérance de les voir aboutir.
Paris, 26 mars 1602.
Monseigneur,
L'affaire pour la sollicitation duquel je suis icy est de si délicate conduitte et bigearre poursuitte que je n'ose encor vous en rien promettre (*), si ce n'est que je continueray d'y mettre tout le soin et affection que vous desires pour le faire résoudre ; ce que j'espère pouvoir bien tost obtenir, sinon avec toutes les bonnes conditions que tous les bons désirent, au moins avec quelque advantage qui nous puisse servir de sujet pour une meilleure espérance. Ce qu'estant fait, je partiray soudain pour me rendre auprès de vous, au bonheur de vostre présence, lequel ne m'arrivera jamais si tost que je le désire.
Ce pendant je prie Dieu, Monseigneur, qu'il comble vos souhaitz de ses grâces, et vous bayse très humblement les mains, comme fait monsieur Deage.
Vostre très humble et très obéissant filz et serviteur,
Françs De Sales.
De Paris, le 26 mars 1602.
Monseigneur le Nonce vous salue fort affectionnement, et embrasse vivement l'affaire que vous m'aves confié.
A Monseigneur Monseigneur le Reverendissime Evesque et Prince de Genève.
Revu sur le texte inséré dans le Ier Procès de Canonisation.
( 1 ) Les négociations devenaient d'autant plus difficiles que les Genevois dans le courant de mars avaient envoyé à Paris deux députés, Anjorrant et Chapeaurouge, avec mission de s'opposer énergiquement à la restitution des biens ecclésiastiques du pays de Gex.
io8 Lettres de saint François de Sales
AU même
( INÉDITE
Annonce de la visite de M. de Mallians. — Crainte d'échouer dans sa négociation auprès du roi de France,
Fontainebleau, 10 avril 1602.
Monseigneur,
Je suis arrivé icy a Fontainebleau sur le despart de monsieur de Mallians (*), lequel me donne espérance qu'il ira a Necy bien tost après son arrivée a Belley. Si cela est, il vous dira mieux qu'homme du monde le succès et la route que mon affaire a prins en ceste court ; aussi bien ne sçaurois-je pas vous l'escrire. Si cela n'est point, j'en escris un eschantillon a monsieur le Vicaire mon frère (2), affin qu'il vous en face rapport. J'appréhende infiniment de m'en retourner sans autre expédition que d'espérances; neantmoins ma conscience me tesmoigne que j'ay fait tout ce que je pouvois, et estime que si la moisson ne suit pas de si près le travail et la semence que j'ay fait en ce voyage, elle s'en recueillira neantmoins une fois et dans quelques moys ; en fin, qu'en faysant nostre devoir et ce qui est en nous, il faut subir les effectz que la providence de Dieu a establis.
Je n'arresteray guère que je ne prenne la resolution finale nécessaire pour mon retour, lequel je désire pour
(1) Jean-Marin de Mallians, seigneur de Vallod, se trouvait alors à Paris pour solliciter la confirmation des privilèges de la noblesse du Bugey. Il avait été nommé par Charles-Emmanuel Ier, juge-maje du Bugey (5 novembre 1589), auditeur général de camp en Bugey et Valromey (7 septembre 1590), et enfin conseiller d'Etat de Son Altesse (29 mai 1594). Sa femme, Gasparde du Pont, lui donna sept enfants, dont l'un, Jean-François, fut tenu sur les fonts du Baptême par saint François de Sales. Ce seigneur mourut avant 1609.
(2) Le vicaire général François de Chissé, à qui, par affection, le Saint donnait le titre de frère.
Année 1602 109
avoir l'honneur d'estre près de vous et recevoir vos commandemens avec l'obéissance que vous a vouée,
Monseigneur, Vostre très humble filz et très obéissant serviteur,
Françs De Sales.
A Fontainebleau, le 4. jour de Pasques 1602.
A Monseigneur Monseigneur le Reverendissime Evesque et Prince de Genève.
Revu sur le texte inséré dans le Ier Procès de Canonisation.
AU MÊME (inédite)
Nouvelles espérances. — Le Saint a prêché devant le roi ; il est invité à prononcer l'oraison funèbre du duc de Mercceur.
Paris, 18 avril 1602.
Je reviens tout maintenant de Fontainebleau, ou si je n'eusse esté a propos, toute ma négociation estoit ruinée. J'ay tant fait neantmoins que j'en ay repris quelque bonne espérance ; dans deux ou trois jours j'auray l'entière resolution. Ce ne sera pas, a l'adventure, avec tout le contentement que nous desirions : il faut tirer du feu ce que Ton en peut sauver. Ce sera tous-jours beaucoup, a ce que disent les expertz.
Le jour de Quasimodo le Roy me fit prescher devant luy, et monstra d'en avoir eu du contentement (l ). Je m'essayeray a me desvelopper le plus tost que je pourray,
(1) Le bon roi, dont le coup d'œil était si juste, eut bien vite discerné le mérite du Coadjuteur de Genève. Il résolut de l'attirer en France, et, à diverses reprises, lui fit inutilement des propositions propres à éblouir un cœur moins détaché des honneurs et des biens d'ici-bas. Aussi Henri IV disait-il
no Lettres de saint François de Sales
mais le train des affaires est si malaysé en ceste court que quand on pense estre délivré, on est le plus embarrassé. Madame de Mercure m'a envoyé pour nVinviter a faire le sermon funèbre de monsieur son mary dans cinq ou six jours, ce que je ne puis ni dois refuser (*).
Monseigneur, je suis si pressé qu'il ne me reste plus de loysir que pour vous bayser très humblement les mains et supplier de me continuer la faveur de vos grâces, comme a celuy qui est a jamais,
Monseigneur, Vostre très humble et très obéissant filz et serviteur,
Franc5 De Sales.
A Paris, le 18 avril 1602.
Je vous supplie, Monseigneur, de commander a Tun de vos gens d'escrire de mes nouvelles a quelqu'un de mes frères. Monsieur le Président vous bayse humblement les mains.
A Monseigneur Monseigneur le Reverendissime Evesque et Prince de Genève.
Revu sur le texte inséré dans le Ier Procès de Canonisation.
que « M. de Genève estoit parfait, et qu'on ne luy pourroit désirer pour le bien de la France et de l'Eglise, autre sinon qu'il fust a mesme temps en plusieurs lieux. » (Process. remiss. Gebenn. (II), déposition de François de Longecombe, ad art. 37.)
(1) Saint François de Sales prononça effectivement le 27 avril l'oraison funèbre de Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercceur, pair de France, lieutenant-général de l'empereur en ses armées de Hongrie, etc., décédé à Nuremberg le 19 février de cette même année, à l'âge de quarante-trois ans. On peut voir dans ce discours (tome VII de la présente Edition, pp. 400-435) les vertus et les hauts faits de cet illustre guerrier, dont la vie, au témoignage du saint Panégyriste, a « esté l'une des plus belles et accomplies entre celles des « princes des derniers siècles, et comparable a celle des plus excellens de « l'antiquité. >»
Année 1602 m
A LA DUCHESSE DE MERGŒUrI1)
Il condescend à laisser imprimer l'oraison funèbre du duc de Mercœur, et demande qu'elle soit dédiée à la fille de ce prince.
Paris, mai 1602.
Madame,
Vos premiers désirs ayans tenu lieu de commandemens sur ma volonté lhors que vous jettastes les yeux sur ma petitesse pour le discours funèbre de feu monsieur le duc de Mercœur, je dois recevoir avec le mesme respect les tesmoignages des seconds, souffrant, Madame, que la pièce soit mise au jour et donnée au public, puisque vous l'aggrees.
Vous n'y verres rien de moy, Madame, que les simples tesmoignages de ma bonne volonté et les seules marques de mon obéissance, en un sujet, au reste, ou je n'ay pas eu moins de propension que de devoir. Ce qu'il y a de plus considérable c'est le sommaire très fidelle des rares et eminentes vertuz dont Dieu avoit orné la belle ame et assorti le riche naturel du prince decedé. De moy, je confesse n'y avoir contribué que ma foible enonciation et ma voix pour servir d'echo, dans l'estendue d'une petite heure, a la réputation de ce grand prince, qui parloit
( I ) Cette princesse était fille et unique héritière de Sébastien de Luxembourg, en qui s'éteignit la branche des Luxembourg-Martigues, alliée à la Maison de Savoie. Dès l'année i486, les ancêtres de saint François de Sales avaient été au service de cette illustre famille. (Cf. la Préface du Traitté de V Amour de Dieu, tome IV de la présente Edition, p. 18.) La princesse Marie de Luxembourg était née à Lamballe le 15 février 1562. Elle épousa à Paris, le 12 juillet 1 57 5, Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur. Devenue veuve elle s'adonna tout entière aux oeuvres de piété jusqu'à sa mort, arrivée le 6 septembre 1623.
La duchesse de Mercœur eut trois enfants, dont deux moururent en bas âge. Sa fille, Françoise de Lorraine, porta après elle les titres de duchesse de Mercœur, d'Etampes et de Penthièvre, et de vicomtesse de Martigues. Elle épousa en 1609 César, duc de Vendôme et de Beaufort, et vécut jusqu'au 8 septembre 1669.
ii2 Lettres de saint François de Sales
asses d'elle mesme et qui esclatera a jamais par les beaux exploitz dont non seulement la France et l'Allemaigne, mays toute l'Europe, voire toute la chrestienté, ont esté tesmoins. Et si bien l'escrit que j'en donne semble avoir plus de subsistance et de durée que ma voix n'en a eu en les prononçant, ce sera plus par la considération des vertus de ce prince que par le tissu et l'ordre que j'ay tasché d'y apporter en l'escrivant.
Au reste, si mon affection et bonne volonté n'estoit garante de ma sincérité et obéissance, la plus belle partie, qui en a esté obmise, auroit rayson de se plaindre ; mais ayant entrepris seulement de faire un simple éloge et sommaire de ce qui estoit convenable au tems, au lieu et a l'assemblée, j'ay deu laisser a l'histoire, qui reserve des volumes entiers pour une si belle vie, de suppléer a mon défaut, me contentant du nom et du devoir de panégyriste, dont j'ay tasché de m'acquitter. Que si, après cela, on veut considérer ce qu'il y a du mien, rien sans doute que la sincérité de mes affections et respectz, qui ne mourront jamais pour la mémoire de ce prince, qui ne doit jamais mourir en celle de tous les bons, mais principalement en la vostre, Madame, qui trouves advantageusement dans les vertuz de ce grand prince et cher espoux deffunct, comme aussi dans les vostres qui luy estoyent communes, dequoy vous consoler dans ceste sensible privation ; quoy que la plus solide, la véritable et la plus chrestienne consolation est celle que vous aves puisée dans la source, qui est la volonté de Dieu, qui seul en ceste occasion a donné ce grand calme et ceste absolue résignation qui paroist en vostre esprit.
Ce n'est pas qu'après cela, s'il est permis, comme il l'est sans doute, de rechercher quelque adoucissement au dehors, vous n'en ayes un très grand dans le pretieux gage que ce grand prince vous a laissé de vostre mariage ; je veux dire en madamoyselle de Mercœur, laquelle estant une image vivante du père, elle est aussi la légitime héritière de ses vertuz , dont il a laissé le soin a vostre conduitte, Madame, pour les cultiver par la noble et chrestienne éducation que vous luy reserves. Si elle
Année 1602
avoit besoin hors de soy de quelque mémorial de celles du grand prince que le Ciel luy avoit donné pour père, je la prierois, sous vostre adveu et bon playsir, Madame, d'aggreer le sommaire que j'en ay dressé en ceste pièce; vous conjurant, puisqu'aussi bien vous desires qu'elle voye le jour, que ce soit sous les auspices et a la faveur du nom de ceste princesse, vostre unique et très chère fille (0.
C'est la très humble supplication que vous fait,
Madame, Vostre très humble et très obéissant serviteur,
Françs De Sales.
(1) Voir tome VII de la présente Edition, p. 398.
A M. CLAUDE DE QUOEX
Démarches faites auprès de la duchesse de Nemours pour obtenir à M. de Quoex l'autorisation de quitter Rome. — Cause du mécontentement du président Favre. — Affaire de la coadjutorerie. — Faveur dont le Saint jouit à la cour de France. — Divers messages.
Paris, 21 mai 1602.
Monsieur,
J'ay receu vostre lettre du 17 avril, et, pour response, je vous diray que nous allons avançant le plus que nous pouvons auprès de Madame, affin que vous puissies recevoir la consolation de vostre retour que vous desires ; non que j'y puisse guiere, mais j'y contribue et contribueray le soin que je pourray, et voy Madame asses disposée ; mais les exécutions des desseins sont un petit lentes et tardifves, non seulement en cela, mais en tout le reste. J'espère que vous en aures contentement. Je suis seulement marri que monsieur de Saint Evroul, qui peut plus que tous, s'en va de ceste ville pour plusieurs jours ;
Lettres II 8
H4 Lettres de saint François de Sales
néanmoins je le presseray qu'avant son despart nous puissions ensemblement donner une secousse a l'esprit de Madame, pour faire esclorre une bonne et entière resolution.
Touchant monsieur le Président, il n'a esté fasché sinon par ce qu'on luy a exaggeré que vous escrivies a Madame que luy seul estoit cause du procès, et seul d'opinion quil fut soustenable, et que les voix quil se promettoit pour nous n'estoyent que vanité!1); et cosi discorrendo F). Dequo}^ il se treuva a la vérité un petit piqué, et moy, extrêmement marri de l'indiscrétion de ceux qui, sur le desplaisir quil avoit de la perte, luy allèrent alléguer toutes ces choses. Il m'a dit despuis que pour tout cela il ne laisseroit de vous chérir sincèrement, et faire tous les offices que vous sçauries désirer de luy. Je ne suis pas d'advis que vous monstries d'avoir plus aucune défiance de son amitié, puisque il n'en a plus de la vostre. A nostre veùe, vous vous dires tout bellement vos raysons l'un a l'autre, et je vous donneray l'absolution a tous deux. Il ni a point de si parfaitte amitié qui ne se trouble quelquefois par quelque petit nuage, les- * Terent., Act. in, quelz estans passés, H amoris redintegratio sunt *.
Pour le regard de mon affaire, je vous supplie de l'avoir en recommandation. Mes frères m'escrivent que par deux diverses voyes ilz ont donné ordre a vous faire tenir les
(*) Et ainsi de suite.
(**) Sont un renouvellement d'amour.
(i) On se souvient que le président Favre avait été envoyé en Italie pouf soutenir les prétentions que la duchesse de Nemours élevait sur la succession du duc de Ferrare. (Cf. le tome précédent, note ( i ), p. 334.) César d'Esté ayant fait de vives oppositions, le Président fut d'avis de porter l'affaire devant le tribunal de la Rote, se promettant gain de cause. Sur ces entrefaites, il dut revenir en Savoie et fut remplacé à Rome par Claude de Quoex. Celui-ci, paraît-il, aurait compris bientôt que la sentence ne serait pas favorable à la duchesse ; c'est ce qui arriva effectivement (13 janvier 1602). La nouvelle de la perte du procès, connue à Annecy sur la fin de février, y fit grande sensation, si bien que d'après une lettre de Philippe de Quoex, « on ne parlait d'autre chose dans la ville, donnant tous les torts à monsieur le Président. » De là, le mécontentement de ce dernier.
Année 1602 115
200 escus quil faut pour les escritures, propines ('), etc., et ne doute pas que des-ores vous ne les ayes receuz. J'attens aussi que vous me donnies advis des remerciemens que j'auray a faire. Bref, je vous recommande mon honneur de tous costés. Cependant, icy je suis traitté en Evesque mal gré que j'en aye, et faut que je le souffre en toutes compagnies et actions, mesmement a la négociation que je fay, ou ceste prœtendue qualité me sert de beaucoup, si bien il me desplait d'en estre servi avant le tems ; mais manco male^. Au demeurant, je crains beaucoup que ma négociation ne me soit guère utile, non obstant beaucoup de faveur que je reçois de presque tous les grans, et mesme du Roy despuis que j'ay eu presché devant Sa Majesté ; car auparavant je ne luy avois pas parlé.
Je desirerois fort de sçavoir quelle resolution le seigneur Persiani aura prinse pour garantir son prieuré en ceste court ; car j'apprens tous les jours qu'il y survient des nouveaux compétiteurs, et entr'autres un filz de monsieur Des- Aires, conseil (sic) en la court de Parlement (2). Or, a mon advis, il faut [que] le seigneur Persiani prenne resolution d'en voir une fin en ceste court, ou par la faveur de Monsieur le Cardinal d'Ossat ou de quelqu'autre ; autrement il sera tous-jours inquiété.
Je vous supplie de me faire ceste faveur de bayser les mains a monsieur nostre Ambassadeur en mon nom et m'entretenir en sa grâce, que je chéris autant que nul autre de ce monde. Je luy escrirois si cest'occasion m'en donnoit le loysir. Je bayse les mains a monsieur Reydet, a messieurs Gojon et autres de ma connoissance, mays sur tout a nostre R. P. Juvenal, s'il est encor a Rome,
O C'est le moindre mal.
(1) Terme de chancellerie romaine : droits à payer au Cardinal protecteur pour la transmission des bénéfices passant par le Consistoire.
(3 ) Probablement Claude de Hère, reçu conseiller au Parlement de Paris le 13 juillet 1601. Nicolas de Hère obtint en effet le prieuré de Saint-Jean hors les murs de Genève. (Voir ci-dessus, note (3), p. 105.)
ii6 Lettres de saint François de Sales
dequoy je suis entré en doute par ce que on m'a dit quil venoit et estoit député pour Thonon.
Il se parle icy de quelque trouble du costé de Bresse, mais fort peu asseurement. Si cela estoit ma négociation seroit ruinée, et beaucoup de bonnes choses pour la sainte foy, car l'heresie se nourrit de troubles.
Monsieur, je vous salue humblement et suis
Vostre humble serviteur,
Franc5 De Sales.
A Paris, le 21 may 1602.
Il ni a pas long tems que j'ay veu monsieur de Quoex vostre bon oncle, qui se porte bien.
A Monsieur Monsieur de Quoex.
Rome.
Revu sur l'Autographe conservé à Chambéry, Archives du Sénat de Savoie.
A M. DE SOULFOUR (0
Remerciements des avances affectueuses qui lui sont faites. — Intérêt pour le monastère des Filles-Dieu. — Eloge de M. Gallemand. — Regret de n'avoir pu se rendre à Pontoise. — Le P. Vicaire de la Chartreuse envoyé à Cahors.
Paris, 15 juin 1602.
Monsieur,
Je ne sçaurois respondre a la courtoisie dont la lettre que monsieur vostre filz m'a donnée de vostre part est remplie, car je n'ay pas asses de bonnes et belles reparties
(1) Plusieurs Soulfour siégeaient à cette époque au Parlement de Paris. Le correspondant de saint François de Sales paraît être « Nicolas de Soubs le Four, escuyer, seigneur de Menouville, mestre d'ostel ordinaire de Madame >» de Nemours. (Bibliothèque Nationale, Pièces originales, vol. 2720.) Dans des quittances délivrées en 1598 et 1600, au nom de sa femme Geneviève Sedille, il prend les titres de seigneur de Glatagny et Gouzangrez.
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d'esprit. Mais je pense bien avoir asses de vraye et franche affection pour correspondre a la faveur que vous me faittes de m'aimer, si ell'est mesurée par l'estendue de son acte et non pas par le mérite de l'agissant ; car a ce prix, toute mon ame demeureroit bien bas et hors des prises de la comparaison.
Mais trefves je vous supplie, Monsieur ; mon cœur ne peut pas garder les règles de la contenance au sujet de vostre amitié, il en est trop vivement esmeu. J'accepte tout ce que vous me donnes, et vous et madamoiselle vostre partie et la bénédiction des enfans que Dieu vous a donnés, affin de ne vous envier pas la part que vous aures en la sentence * : Beatius est dare quam acci- * Act., xx, 35. pere?\ Je n'ay rien pour contrechanger vostre bienfait, je confesse que je suis vaincu. Tenes moy, je vous prie, pour esclave, ma cadene me sera très agréable ; aussi sera-elle d'or, et du fin or de charité. J'ay veu en la face de monsieur vostre filz, mais encor en son ame, la vive image de son père. Ceste double relation quil vous a m'oblige dautant plus a luy désirer et vouer tous mes services, et a me souhaitter beaucoup plus de capacité pour luy en rendre.
Je n'ay eu la commodité des vostre despart de visiter mes dames Filles de Dieu * sinon une fois en ces octa- * Vide infra, Epist. ves(0, que je leur presentay un metz du grand festin qui se celebroit en ce tems-la ; mais je me suis obligé de leur en porter un autre sur le mesme sujet. Je vis a part nostre espousee (2), qui tesmoigne beaucoup de contentement en son esprit et beaucoup de force de courage. Ceste première veùe luy aura donné confiance pour desployer plus au long ses pensées a la seconde, si elle pensoit tirer
(*) // est plus heureux de donner que de recevoir.
( 1 ) La fête du Saint-Sacrement tombait cette année-là le 6 juin.
(2 ) On employait parfois ce mot pour celui de fiancée. C'est cette dernière acception que lui prête saint François de Sales, en l'appliquant à une novice de la Communauté des Filles-Dieu, qui paraît être la fille de M. de Soulfour, comme le prouveraient plusieurs lettres écrites par le Saint en 1603.