‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 39 sur 102 · AUX CHANOINES DE LA COLLÉGIALE DE SAINT-JACQUES DE SALLANCHES · texte numérisé non relu

AUX CHANOINES DE LA COLLÉGIALE DE SAINT-JACQUES DE SALLANCHES

Il les engage à accepter une fondation qui leur est offerte pour l'entretien de quatre enfants de chœur.

Annecy, 24 juin 1603.

Messieurs,

J'ay veu les propositions que monsieur Loquet fait pour fonder a ses despens Tentretenement de quattre enfans de chœur en vostre église et, quant et quant, j'ay aussi veu les responses que vous y aves faittes (x). Et ayant considéré l'un et l'autre, j'ay jugé que vous estiés de bon accord en effect, encor quil semble qu'il y ait quelque différence en paroles ; car ayant demandé a

(1) Les pourparlers relatifs à cette fondation se prolongèrent encore longtemps, car c'est seulement le 15 avril 1605 que, par acte notarié, Nicolas Locquet, chanoine de la collégiale de Sallanches, céda au Chapitre dont il faisait partie un capital de « 815 ducattons de sept florins chacun, faisant le total de florins 5705... pour nourriture et entretien de quatre enfants de chœur, outre ceux qui portent l'eau bénite par la ville, et encore pour une Messe répondue par lesdits enfants de chœur, célébrable le samedi. » (Etat des Fondations du Chapitre de Sallanches, dressé en 1768.) Le chanoine Locquet mourut en 1606.

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monsieur Loquet sil vouloit vous obliger par sa fondation a fournir plus quil ne vous reviendroit du revenu d'icelle, il m'a dit que nanni : aussi ne seroit-il pas bien raysonnable. J'ay encor voulu sçavoir sil desiroit plus de soin et d'obligation de vostre Chapitre a la conservation du fondz et des revenuz de sa fondation que vous n'en aves au demeurant des biens de vostre église ; il m'a semblablement dit que non, et que son intention n'estoit que de vous obliger d'avoir un pareil soin de la maintenance et conservation de sa fondation que celuy que vous estes obligés d'avoir du reste de vos revenuz et autres fondations. Or, cela est fort raysonnable ; car quand il ni auroit aucune clausule obligatoire, si est ce que vous ne laysseries d'estre redevables de maintenir soigneusement et en bons pères de famille telz biens et fondz ; mais pour tout cela vous ne sériés pas tenuz ni a l'impossible ni a la charge, si les moyens se perdoyent sans vostre faute et coulpe. C'est mon advis, lequel je pense estre digne d'estre suivi ; autrement je ne le vous proposerois pas.

C'est pour cela que je vous ay voulu escrire ces deux motz, me doutant que, faute de vous entr'entendre, cette œuvre ne se perdit, comme il arrive bien souvent des bons desseins. Néanmoins, si vous estimes pour quelque autre rayson de devoir apporter de la difficulté en cet affaire, je vous prieray de m'en advertir, affin que j'apporte le plus que je pourray de diligence et industrie pour accommoder le tout a la gloire de Dieu, ornement de son service et vostre contentement.

Cependant, je me recommande a vos oraysons, et prie réciproquement Nostre Seigneur quil vous accompagne de ses grâces et nous donne a tous l'esprit et zèle de son service, qui est ce que doit désirer, Messieurs, Vostre humble confrère et serviteur en Jesuschrist, Françs, Evesque de Genève.

A Neci, xxiiii juin, jour de S1 Jan 1603.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. Vulliet, à Annecy.

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Il sollicite une place pour le neveu de TEvêque défunt.

Annecy, [fin juin 1603.] Monsieur,

Je vous suppliay, a mon despart de Chamberi, de vouloir donner une place en la cavallerie au sieur de Grenier, d'Hiene (*), que je dois affectionner pour estre neveu de feu Monsieur l'Evesque, mon bon prédécesseur ; vous me fistes la grâce, Monsieur, de me l'accorder. Il me reste a vous en ramentevoir aux occasions, qui m'a fait maintenant vous en rafraischir la première supplication que je vous en ay faite, laquelle vous gratifieres, je m'en asseure, non seulement pour l'humble et entière affection de laquelle je vous honnore, mais aussi en contemplation de ce bon Prselat decedé, duquel les mérites vivent devant Dieu et en vostre souvenance.

Je supplie sa divine Majesté qu'elle vous bénisse de ses plus chères faveurs, et suis,

** Monsieur,

Vostre serviteur plus humble,

Franc3, E. de Genève.

A Monsieur

Monsieur d'Albigni, Chevallier de l'Ordre de S. A. et son Lieutenant gênerai.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.

(1) Probablement Pierre-Claude de Granier, seigneur du Châtelard, qui habitait Yenne, et qui y fut inhumé le 17 novembre 1625.

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A MADEMOISELLE DE SOULFOUR

Suites que laissent certaines infirmités spirituelles : leur utilité. — La perfection absolue impossible en ce monde. — Avoir de grandes prétentions au service de Dieu, mais ne pas s'étonner si elles ne peuvent être entièrement réalisées. — Ne pas se préoccuper des dangers à venir. — Assurance de dévouement.

Annecy, 22 juillet 1603.

Madamoyselle,

Je receu par mon frère une de vos lettres qui me fait louer Dieu dequoy il a donné quelque lumière a vostre esprit. Que s'il n'est encor pas du tout desengagé, il ne s'en faut pas estonner. Les fièvres spirituelles, aussi bien que les corporelles, sont ordinairement suivies de plusieurs ressentimens, qui sont utiles a celuy qui guérit pour plusieurs raysons , mais particulièrement parce qu'ilz consument les restes des humeurs peccantes qui avoyent causé la maladie, afnn qu'il n'en demeure pas un brin ; et parce que cela nous remet en mémoire le mal passé, pour faire craindre de la recheute, a laquelle bien souvent nous nous porterions par trop de licence et de liberté, si les ressentimens, comme menaces, ne nous retenoyent en bride pour nous faire prendre garde a nous jusques a ce que nostre santé soit bien confirmée.

Mais, ma bonne Fille, puisque vous voyla a moitié eschappee de ces terribles passages par ou vous aves esté conduitte, il me semble que vous deves maintenant prendre un peu de repos, et vous arrester a considérer la vanité de l'esprit humain, comme il est sujet a s'embrouiller et embarrasser en soy mesme. Car je suis asseuré que vous remarqueres aysement que les travaux intérieurs que vous aves souffertz ont esté causés par une multitude de considérations et de désirs, produitz avec un grand empressement pour atteindre a quelque perfection imaginaire. Je veux dire que vostre imagination vous avoit formé une idée de perfection absolue, a laquelle vostre volonté se vouloit porter; mays, espouvantee de la grande

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difficulté, ou plustost impossibilité, elle demeuroit grosse

au mal de l'enfant, sans pouvoir enfanter*. A cette occa- *Cf.lVReg.,xix,3.

sion, elle multiplioit des désirs inutiles, qui, comme des

bourdons et freslons, devoroyent le miel de la ruche, et

les vrays et bons désirs demeuroyent affamés de toutes

consolations. Maintenant donq prenés un petit haleyne,

respires quelque peu, et, par la considération des dangers

eschappés, divertisses ceux qui pourroyent advenir ci

après. Tenés pour suspectz tous ces désirs qui, selon le

commun sentiment des gens de bien, ne peuvent pas estre

suyvis de leurs effectz : telz sont les désirs de certaine

perfection chrestienne qui peut estre imaginée mais non

pas prattiquee, et de laquelle plusieurs font des leçons,

mais nul n'en fait les actions.

Sçachés que la vertu de patience est celle qui nous asseure le plus de la perfection *, et s'il la faut avoir avec * Jacobi, 1, 4. les autres, il faut aussi l'avoir avec soy mesme. Ceux qui aspirent au pur amour de Dieu n'ont pas tant besoin de patience avec les autres comme avec eux mesmes. Il faut souffrir nostre propre imperfection pour avoir la perfection ; je dis souffrir avec patience, et non pas aymer ou caresser : l'humilité se nourrit en cette souffrance.

Il faut confesser la vérité, nous sommes des pauvres gens qui ne pouvons gueres bien faire ; mais Dieu, qui est infiniment bon, se contente de nos petites besoignes, et a aggreable la préparation de nostre cœur *. Et * Ps. ix, penuit. qu'est ce a dire, la préparation de nostre cœur? Selon la sainte Parole*, Dieu est plus grand que nostre cœur, *i Joan., m, 20. et nostre cœur est plus grand que tout le monde. Quand nostre cœur, a part soy, en sa méditation, prépare le service qu'il doit rendre a Dieu, c'est a dire quand il fait ses desseins de servir Dieu, de l'honnorer, de servir le prochain, de faire la mortification des sens extérieurs et intérieurs et semblables bons propos, en ce tems la il fait des merveilles ; il fait des préparations et dispose ses actions a un degré si eminent de perfection admirable. Toute cette préparation néanmoins n'est nullement proportionnée a la grandeur de Dieu, qui est infiniment plus grand que nostre cœur ; mais aussi cette préparation est

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ordinairement plus grande que le monde, que nos forces, que nos actions extérieures.

Un esprit qui, d'un costé, considère la grandeur de Dieu, son immense bonté et dignité, ne se peut saouler de luy faire des grandes et merveilleuses préparations. Il luy prépare une chair mortifiée sans rébellion, une attention a la prière sans distraction, une douceur de conversation sans amertume, une humilité sans aucun eslancement de vanité. Tout cela est fort bon, voyla des bonnes préparations ; encor en faudroit il davantage pour servir Dieu selon nostre devoir. Mays au bout de la, il faut chercher qui le face ; car quand ce vient a la prattique, nous demeurons courtz, et voyons que ces perfections ne peuvent estre si grandes en nous ni si absolues. On peut mortifier la chair, mais non pas si parfaittement qu'il n'y ayt quelque rébellion ; nostre attention sera souvent interrompue de distractions, et ainsy des autres.

Et faut il pour cela s'inquiéter, troubler, empresser, affliger ? Non pas, certes. Faut il appliquer un monde de désirs pour s'exciter a parvenir a ce signe de perfection ? Non, a la vérité. On peut bien faire des simples souhaitz qui tesmoignent nostre reconnoissance ; je puis bien dire : Hé, que ne suis je aussi fervent que les Séraphins pour mieux servir et louer mon Dieu ! Mais je ne doy pas m'amuser a faire des désirs comme si en ce monde je devois atteindre a cette exquise perfection, disant : Je le désire, je m'en veux essayer, et si je ne puis y atteindre je me fascheray. Je ne veux pas dire qu'il ne faille se mettre en chemin de ce costé la ; mais il ne faut pas désirer d'y arriver en un jour, c'est a dire en un jour de cette mortalité, car ce désir nous tourmenteroit, et pour néant. Il faut, pour bien cheminer, nous appliquer a bien faire le chemin que nous avons plus près de nous, et la première journée, et non pas s'amuser a désirer de faire la dernière pendant qu'il faut faire et devuider la première.

Je vous diray ce mot, mais retenes le bien : nous nous amusons quelquefois tant a estre bons Anges, que nous en layssons d'estre bons hommes et bonnes femmes. Nostre imperfection nous doit accompaigner jusques au

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cercueil. Nous ne pouvons aller sans toucher terre; il ne faut pas s'y coucher ni vautrer, mais aussi ne faut il pas penser voler ; car nous sommes des petitz poussins qui n'avons pas encores nos aisles. Nous mourons petit a petit ; il faut aussi faire mourir nos imperfections avec nous de jour en jour. Chères imperfections, qui nous font reconnoistre nostre misère, nous exercent en l'humilité, mespris de nous mesmes,, en la patience et diligence, et nonobstant lesquelles Dieu considère la préparation de nostre cœur, qui est parfaitte.

Je ne sçai si je vous escris a propos ; mais il m'est venu au cœur de vous dire cecy, estimant qu'une partie de vostre mal passé vous est arrivée de ce que vous aves fait des grandes préparations ; et voyant que les effectz estoyent très petitz et les forces insuffisantes pour pratiquer ces désirs, ces desseins et ces idées, vous aves eu des certains crevé cœur, des impatiences, inquiétudes et troubles ; puis ont suivi des desfiances, allanguissemens, abbaissemens ou défaillances de cœur. Or, si cela est, soyés bien sage par ci après.

Allons terre a terre, puisque la haute mer nous fait tourner la teste et nous donne des convulsions. Tenons nous aux pie d% de Nostre Seigneur avec la sainte Magdeleine * de laquelle nous célébrons la feste ; pratiquons * Luc*, x, i9. certaines petites vertuz propres pour nostre petitesse. A petit mercier, petit panier. Ce sont les vertuz qui s'exercent plus en descendant qu'en montant, et partant elles sont sortables a nos jambes : la patience, le support des prochains, le service, l'humilité, la douceur de courage, l'affabilité, la tolérance de nostre imperfection, et ainsy ces petites vertuz. Je ne dis pas qu'il ne faille monter par l'orayson, mays pas a pas.

Je vous recommande la sainte simplicité. Regardés devant vous, et ne regardés pas a ces dangers que vous voyes de loin, ainsy que vous m'aves escrit. Il vous semble que ce soyent des armées ; ce ne sont que des saules esbranchés, et ce pendant que vous regardés la, vous pourries faire quelque mauvais pas. Ayons un ferme et gênerai propos de vouloir servir Dieu de tout nostre

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cœur et toute nostre vie ; au bout de la, n'ayons soin ■ Matt, vi, 34. du lendemain *. Pensons seulement a bien faire aujourd'huy ; et quand le jour de demain sera arrivé il s'appellera aussy aujourd'huy, et lhors nous y penserons. Il faut encores en cest endroit avoir une grande confiance et résignation en la providence de Dieu. Il faut faire Exod., xvi, 16-21. provision de manne pour chasque jour, et non plus*; et ne doutons point, Dieu en pleuvra demain d'autre, et passé demain, et tous les jours de nostre pèlerinage.

J'appreuve infiniment l'advis du Père N., que vous ayes un directeur, entre les bras duquel vous puissies doucement déposer vostre esprit. Ce sera vostre bonheur si vous n'aves nul autre que le doux Jésus, lequel, comme il ne veut pas que l'on mesprise la conduitte de ses serviteurs quand on la peut avoir, aussi quand elle nous défaut, il supplée pour tout ; mais ce n'est qu'a cette extrémité, a laquelle si vous estes reduitte, vous l'experimenteres. Vide supra, p. 18 r. Ce que je vous escrivis * n'estoit pas pour vous garder de communiquer avec moy par lettres, et de conférer de vostre ame qui m'est tendrement chère et bienaymee, mais pour esteindre l'ardeur de la confiance que vous avies en moy, qui, pour mon insuffisance et pour vostre esloignement, ne puis vous estre que fort peu utile, bien que très affectionné et très dédié en Jésus Christ. Escrivés moy donq en confiance, et ne doutés nullement que je ne responde fidellement. J'ay mis au fons de la lettre ce que vous desiries, affln qu'elle soit pour vous seulement.

Priés fort pour moy, je vous supplie ; il n'est pas croyable combien je suis pressé et oppressé sous cette grande et difficile charge. Vous me deves cette charité par les loix de nostre alliance, et puisque je vous contrechange par la continuelle souvenance que je porte de vous a l'autel et en mes foibles prières. Béni soit Nostre Seigneur. Je le supplie qu'il soit vostre cœur, vostre ame, vostre vie, et je suis

Vostre serviteur,

Franc5, E. de Genève.

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