C. IX
dicate Evangeliutn, dit le Maistre *. Saint François, * Marc, ult., 15.
duquel aujourd'huy nous faysons la feste, explique cela,
commandant a ses Frères de prescher les vertuz et les
vices, l'enfer et le Paradis *. Il y a suffisamment dequoy * Régula secund:
en l'Escriture Sainte pour tout cela, il n'en faut pas
davantage.
Se faut-il donq point servir des Docteurs chrestiens et des livres des Saintz ? Si faut, a la vérité. Mais qu'est-ce autre chose la doctrine des Pères de l'Eglise que l'Evangile expliqué, que l'Escriture Sainte exposée ? Il y a a dire entre l'Escriture Sainte et la doctrine des Pères comme entre une amande entière et une amande cassée,
(!) Nous ne cherchons pas les charmes des rhéteurs, mais les vérités des pêcheurs.
(m) Qui veulent qu'on leur chatouille les oreilles. (n) Prêche la parole.
Lettres II 20
Lettres de saint François de Sales
* Epist. lxvi Parumach., § {
Deut.
* Jerem., xv, 19
ad
Act., xvii, Tit., 1, 12.
de laquelle le noyau peut estre mangé d'un chacun, ou comme d'un pain entier et d'un pain mis en pièces et distribué. Au contraire donq il faut s'en servir, car ilz ont esté les instrumens par lesquelz Dieu nous a communiqué le vray sens de sa Parole.
Mais des histoires des Saintz s'en peut on pas servir ? Mais, mon Dieu, y a il rien de si utile, rien de si beau ? Mais aussi , qu'est autre chose la vie des Saintz que l'Evangile mis en œuvre? Il n'y a non plus de différence entre l'Evangile escrit et la vie des Saintz qu'entre une musique notée et une musique chantée.
Et des histoires prophanes, quoy ? Elles sont bonnes, mais il s'en faut servir comme l'on fait des champignons, fort peu, pour seulement resveiller l'appétit ; et lhors encor faut il qu'elles soyent bien apprestees, et, comme dit saint Hierosme *, il leur faut faire comme faisoyent les Israélites aux femmes captives quand ilz les vouloyent espouser : il leur faut rogner les ongles et couper xxi, n-13. les cheveux*, c'est a dire les faire entièrement servir a l'Evangile et a la vraye vertu chrestienne, leur ostant ce qui se treuve de reprehensible es actions payennes et prophanes, et faut, comme dit la sainte Parolle *, separare pretiosum a vili(°). En la valeur de César l'ambition doit estre séparée et remarquée ; en celle d'Alexandre, la vanité, la fierté et superbe ; en la chasteté de Lucrèce, sa désespérée mort.
Et des fables des poètes? O de celles la point du tout, si ce n'est si peu et si a propos, et avec tant de circonstances, comme contrepoisons, que chacun voye qu'on n'en veut pas faire profession; et tout cela si briefvement que ce soit asses. Leurs vers sont utiles : les Anciens les ont parfois employés,- pour devotz qu'ilz fussent, mesmes jusques a saint Bernard, lequel je ne sçay pas ou il les avoit appris. Saint Paul fut le premier a citer Aratus * et Menander *. Mays quant aux fables, je n'en ay jamais rencontré en pas un sermon des Anciens, sauf une seule
(°) Séparer Je précieux du vil.
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d'Ulysses et des syrenes employée par saint Ambroyse
en un de ses sermons*. C'est pourquoy je dis, ou du tout 'Enarr.inPs.xLin,
point, ou si peu que rien. Il ne faut pas mettre l'idole
de Dagon avec l'Arche d'alliance *. * I Reg., v, 2.
Et des histoires naturelles ? Très bien, car le monde, fait par la parole de Dieu, ressent de toutes pars cette parole ; toutes ses parties chantent la louange de l'Ouvrier. C'est un livre qui contient la parole de Dieu, mais en un langage que chacun n'entend pas. Ceux qui l'entendent par la méditation font fort bien de s'en servir, comme faisoit saint Anthoine *, qui n'avoit nulle autre * Vide s. Athan., in bibliothèque. Et saint Paul dit * : Invisibilia Dei per * Kom "V, 19, 30. ea quce facta sunt intellecta conspiciuntur (p); et David* : Cœli enarrant gloriam Dei (q). Ce livre est *Ps. xvm, 1. bon pour les similitudes, pour les comparaysons a minori ad majus (r) et pour mille autres choses. Les anciens Pères en sont pleins, et l'Escriture Sainte en mille endroitz : Vade ad formicam* ; Sicut gallina congre- * Prov., vi, 6. gat pullos suos*; Quemadmodum desiderat cervus**; *„^att-> XXIII> 37- Quasi struthio in deserto *; Videte lilia agri** (s); Thren.,\v, 3. et cent mille semblables. '*Matt'' VI' a8'
Mais sur tout, que le prédicateur se garde bien de raconter des faux miracles, des histoires ridicules, comme certaines visions tirées de certains autheurs de basse ligne, choses indécentes et qui puissent rendre nostre ministère vituperable et mesprisable.
Voyla ce qu'il me semble touchant la matière en gros ; reste néanmoins a dire en particulier des parties de la matière du sermon.
La première partie de cette matière ce sont les passages de l'Escriture, lesquelz a la vérité tiennent le premier
(p) Les perfections invisibles de Dieu sont rendues compréhensibles par les choses qui ont été faites.
(q) Les deux racontent la gloire de Dieu.
(0 Du moindre au plus grand.
(s) Va à la fourmi. Comme la poule rassemble ses poussins. Comme le cerf soupire. Comme V autruche dans le désert. Voye% les lis des champs,
}o8 Lettres de saint François de Salhs
rang et font le fondement de l'édifice ; car en fin nous ♦Vide sup™, p. 305. preschons la parole *, et nostre doctrine gist en l'authorité. Ipse dixit, Hœc dicit Dominusi*), disoyent tous •joan., vu, 16. les Prophètes. Et Nostre Seigneur mesme * : Doctrina mea non est mea, sed ejus qui misit me (u). Mais il faut, tant qu'il est possible, que les passages soyent naïfvement et clairement bien interprétés. Or, on peut bien user des passages de l'Escriture, les expliquant en l'une des quattre manières que les Anciens ont remarquées :
Littera facta docet ; quid credas, allegoria ; Quid speres, anagoge ; quid agas, tropologia (v).
Il n'y a pas trop bonne quantité, mais il y a de la rime, et encor plus de rayson.
Pour le regard du sens littéral, il se doit puiser dans les commentaires des Docteurs, c'est tout ce qu'on en peut dire ; mays c'est au prédicateur de le faire valoir, de peser les motz, leur propriété, leur emphase. Comme, par exemple, hier j'expliquois en ce village (0 le commandement: Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde, *Deut.,vi,5;Matt., ex f0fa anima, ex tota mente*W. Je pensois avec •Serm.xxinCant. nostre saint Bernard* : ex toto corde, c'est a dire courageusement, vaillamment, fervemment, par ce qu'au cœur appartient le courage ; ex tota anima, c'est a dire affectueusement, par ce que l'ame entant qu'âme est la source des passions et affections; ex tota mente, c'est a dire spirituellement, discrètement, par ce que mens, c'est l'esprit et partie supérieure de l'ame, a laquelle appartient le discernement et jugement pour avoir le ^ele
{ t ) Lui-même l'a dit. Voici ce que dit le Seigneur.
( u ) Ma doctrine n'est pas de moi, mais de Celui qui m'a envoyé.
(v) La lettre enseigne les faits ; l'allégorie, ce que tu dois croire ; l'anagogie ce que tu dois espérer; la tropologie, ce que tu dois faire.
(w) Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit.
( 1 ) Au village de Thorens, où le Saint avait prêché le 3 octobre, xvue Dimanche après la Pentecôte, sur l'Evangile du jour.
art. 3.
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secandum scientiam et discreLionem * ix\ Ainsy ce mot * Rom., x, 2. diligere doit estre pesé, par ce qu'il vient de eligo * et * Sic s. Thomas,
ô . T., c Ia ns, Qi'- xxvi.
représente naïfvement le sens littéral, qui est qu il faut que nostre cœur, nostre ame et nostre esprit choisissent et préfèrent Dieu entre toutes choses, qui est le vray amour appréciatif duquel les théologiens interprètent ces paroles.
Quand il y a diversité d'opinions entre les Pères et Docteurs il se faut abstenir d'apporter les opinions qui doivent estre réfutées, car on ne monte pas en chaire pour disputer contre les Pères et Docteurs catholiques ; il ne faut pas révéler les infirmités de nos maistres et ce qui leur est eschappé comme hommes *, ut sciant gentes • Rom., vi, 19. quoniam homines sunt *(y). Mais on peut bien apporter * Ps. ix, uit. plusieurs interprétations , les louant et faysant valoir toutes l'une après l'autre, comme je fis, le Caresme passé, de six opinions et interprétations des Pères sur ces paroles : Dicite quia servi inutiles sumus * (=0, et dessus * Luc*, xvn, 10. ces autres paroles : Non est tneum dare vobis * (a') ; car, * Matt., xx, 23. si vous vous en resouvenes, je tiray de chacune de très bonnes conséquences, mais je teus celle de saint Hilaire, ce me semble *; ou si je ne le fis, je fis faute, et le devois * Vide tom. vin
„ . , ., , , , , huj.Edit.,pp. 9,10.
faire, parce qu elle n estoit pas probable.
Pour le sens allégorique, il faut que le prédicateur observe quatre ou cinq pointz. Le premier est de tirer un sens allégorique qui ne soit point trop forcé, comme font ceux qui allegorisent toutes choses; mais faut qu'il soit naïfvement tiré, sortant de la lettre, comme saint Paul fait, allegorisant d'Esaù et Jacob au peuple Juif et Gentil *, de Sion ou Jérusalem a l'Eglise**. Rom., «, n-13.
01 «11 **Galat., iv, 25, 26;
Secondement, ou il n y a pas une très grande appa- Heb., xn, 22, 23. rence que l'une des choses ayt esté la figure de l'autre, il ne faut pas traitter les passages l'un comme figure de
(*) Selon la science et la discrétion.
(y) Afin que les peuples sachent qu'ils sont hommes. (z) Dites que nous sommes des serviteurs inutiles. (a1) Ce n'est pas à moi de vous l'accorder.
3IO LhTTRES DE SAINT FkANÇOIS DE SALES
l'autre, mais simplement par manière de comparayson ; comme, par exemple, le genévrier sous lequel Helie III Reg.,xix,4, 5. s'endormit de détresse* est interprété allegoriquement par plusieurs de la Croix ; mais moy j'aymerois mieux dire ainsy : Comme Helie s'endormit sous le genévrier, ainsy nous devons reposer sous la Croix de Nostre Seigneur par le sommeil de la sainte méditation ; et non pas : Ainsy qu'Helie signifie le Chrestien, le genévrier signifie la Croix. Je ne voudrois pas asseurer que l'un signifie l'autre, mays je voudrois bien comparer l'un a l'autre, car ainsy le discours est plus ferme et moins reprehensible.
Tiercement, il faut que l'allégorie soit bienséante ; en quoy sont reprehensibles plusieurs qui allegorisent la défense faitte en l'Escriture a la femme de ne point prendre l'homme par ses parties deshonnestes, au Deuteronome, chapitre xxv : Si habuerint inter se jurgium viri duo, et unus contra alterum rixari cœperit, volensque uxor alterius eruere virum suum de manufortioris, miseritque manum et apprehenderit verenda ejus, abscides manum illius, nec flecteris super eam ulla miser icordia ; et disent qu'elle représente le mal que fait la Synagogue de reprocher aux Gentilz leur origine, et qu'ilz n'estoyent pas enfans d'Abraham. Cela peut avoir de l'apparence; mais il n'a pas de la bienséance a cause que cette défense porte une imagination dangereuse en l'esprit de l'auditeur.
Quartement, il ne faut point faire d'allégories trop grandes, car elles perdent leur grâce par la longueur et semblent [tendre] a l'affectation.
Cinquiesmement, il faut que l'application se face clairement et avec grand jugement, pour rapporter dextrement les parties aux parties.
Il faut presque observer les mesmes règles au sens anagogique et tropologique ; dont Tanagogique rapporte les histoires de l'Escriture a ce qui se passera en l'autre vie, et le tropologique les rapporte a ce qui se passe en l'ame et conscience. J'en mettray un exemple qui servira pour tous les quatre sens.
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Ces paroles de Dieu parlant d'Esaù et Jacob : Duce gentes sunt in utero tuo, et duo populi ex utero tuo dividentur,populusque populum superabit, et major serviet minori(V), en Genèse, xxv *, littéralement s'en- * ^ers. 23. tendent des deux peuples sortis, selon la chair, d'Esaù et de Jacob, c'est a sçavoir les Idumeens et les Israélites, dont le moindre, qui fut celuy des Israélites, surmonta le plus grand et l'aisné, qui fut le peuple d'Idumee, au tems de David.
Allegoriquement, Esaù représente le peuple Juif, qui fut l'aisné en la connoissance de salut ; car les Juifz furent les premiers preschés. Jacob représente les Gentilz, qui furent les puisnés ; et néanmoins les Gentilz ont en fin surmonté les Juifz.
Anagogiquement, Esaù représente le cors, qui est l'aisné ; car avant que l'ame fust créée, le cors fut fait et en Adam et en nous*. Jacob signifie l'esprit, qui est *Gen.,n,7;iCor. puisné. En l'autre vie l'esprit surmontera et dominera xv' 45' 4 ' sur le cors, lequel servira pleinement a l'ame et sans contradiction.
Tropologiquement, Esaù c'est l'amour propre de nous mesmes ; Jacob, l'amour de Dieu en nostre ame. L'amour propre est l'aisné, car il est né avec nous ; l'amour de Dieu est puisné, car il s'acquiert par les Sacremens et pénitence ; et néanmoins il faut que l'amour de Dieu soit le maistre, et quand il est en une ame, l'amour propre sert et est inférieur.
Or, ces quattre sens donnent une grande, noble et bonne matière a la prédication, et font merveilleusement bien entendre la doctrine : c'est pourquoy il s'en faut servir, mays avec les mesmes conditions que j'ay dit estre requises a l'usage du sens allégorique.
Apres les sentences de l'Escriture, les sentences des Pères et Conciles tiennent le second rang ; et pour le
( b') Deux nations sont dans tes entrailles et deux peuples qui s'élèveront l'un contre Vautre sortiront de ton sein ; l'un de ces peuples surmontera Vautre, et l'aîné servira le plus jeune.
312 Lrttrrs de saint François de Sales
regard d'icelles, je dis seulement que, si ce n'est bien rarement, il faut les choisir courtes, aiguës et fortes. Les prédicateurs qui en allèguent de longues allanguissent leur ferveur et l'attention de la pluspart des auditeurs, outre le danger auquel ilz s'exposent de manquer de mémoire. Les courtes sentences et fortes sont comme celle *Serm.cLxix,c. xi. de saint Augustin * : « Qui fecit te sine te, non » salvabit *ldem, Enarrat. in « te sine te(c'); » et l'autre* : Qui pcenitentibus veniam
Ps.cr, Serm. i, § io. ... ... . . ,,,,
promisit, tempus pœnitendi non promisit (d); et semblables. En vostre saint Bernard il y en a une infinité ; mais il faut, les ayant citées en latin, les dire en françois avec efficace, et les faire valoir, les paraphrasant et déduisant vivement.
S'ensuyvent les raysons qu'une belle nature et un bon esprit peut fort bien employer ; et pour celles ci, elles se treuvent chez les Docteurs, et particulièrement chez saint Thomas plus aysement qu'ailleurs. Estans bien déduites, elles font une fort bonne matière. Si vous voules parler de quelque vertu, allés a la Table de saint Thomas, voyés ou il en parle, regardés ce qu'il dit ; vous treuveres plusieurs raysons qui vous serviront de matière : mays au bout de la, il ne faut pas employer cette matière sinon qu'on puisse fort clairement se faire entendre, au moins aux médiocres auditeurs.
Les exemples ont une force merveilleuse et donnent un grand goust au sermon ; il faut seulement qu'ilz soyent propres, bien proposés et mieux appliqués. Il faut choisir des histoires belles et esclattantes, les proposer clairement et distinctement, et les appliquer vivement, comme font les Pères proposans l'exemple d'Abraham * Gen., xxit. qui immole son filz *, pour monstrer que nous ne devons
rien espargner pour faire la volonté de Dieu ; car ilz remarquent tout ce qui peut rendre recommandable l'obéissance d'Abraham. Abraham, disent-ilz, viel ; Abraham,
(c') « Celui qui t'a créé sans toi ne te » sauvera « pas sans toi. » (d*) Celui qui a promis le pardon aux pénitents, n'a pas promis le temps de faire pénitence.
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qui n'avoit que ce filz si beau, si sage et vertueux et si aymable ; et néanmoins, sans réplique, sans murmurer et hésiter, il le mené sur le mont, et veut bien luy mesme de ses propres mains l'immoler. Et certes, ilz font l'application encores plus vive. Et toy, Chrestien, tu es si tenant, si froid, si peu résolu a immoler, je ne dis pas ton filz ni ta fille, ni tous tes biens, ni une grande partie, mais un seul escu pour l'amour de Dieu a secourir les pauvres, une seule heure de tes passetems pour servir Dieu, une seule petite affection, etc.
Mais il faut prendre garde a ne faire pas des descriptions vaines et flacques, comme font plusieurs escoliers qui, en lieu de proposer l'histoire naïfvement et pour les mœurs, se mettront a descrire les beautés d'Isaac, l'espee tranchante d'Abraham, l'enceinte du lieu du sacrifice et semblables choses impertinentes. Il ne faut estre aussi ni si court que l'exemple ne pénètre pas, ni si long qu'il ennuyé.
Il faut aussi se garder de faire des introductions de colloques entre les personnes de l'histoire, sinon qu'elles soyent tirées des parolles de l'Escriture, ou très probables. Comme en cette histoire : qui introduit Isaac se lamentant sur l'autel, implorant la compassion paternelle pour s'eschapper de la mort, ou bien Abraham disputant en soy mesme et se plaignant, il fait mal et tort a la valeur et resolution de l'un et de l'autre. Ainsy ceux qui par la méditation ont rencontré des colloques, doivent observer deux règles en la prédication : l'une, de voir s'ilz sont solidement fondés sur une apparente probabilité ; l'autre, de ne point les proposer fort longs, car cela refroidit et le prédicateur et l'auditeur.
Les exemples des Saintz sont admirables, et sur tout de ceux de la province ou on presche, comme de saint Bernard a Dijon.
Il reste un mot a dire des similitudes : elles ont une efficace incroyable a bien esclairer l'entendement et a esmouvoir la volonté. On les tire des actions humaines, passant de l'une a l'autre ; comme de ce que font les bergers a ce que doivent faire les Evesques et pasteurs,
3' 4 Lettres de saint François de Sales
comme fit Nostre Seigneur en la parabole de la brebis
» Lucas, xv, 4-7. perdue * ; des histoires naturelles, des herbes, plantes, animaux, et de la philosophie, et en fin de tout. Les similitudes des choses triviales, estans subtilement appliquées, sont excellentes ; comme Nostre Seigneur fait en
' Matt., xiii, 3-23. la parabole de la semence *. Celles qui sont tirées des
histoires naturelles, si l'histoire est belle et l'application
belle, c'est un double lustre ; comme celle de l'Escriture
Ps. en, 5. de la rénovation ou rajeunissement de l'aigle *, par nostre
pénitence.
Or, il y a un secret en ceci qui est extrêmement proufitable au prédicateur : c'est de faire des similitudes tirées de l'Escriture, de certains lieux ou peu de gens les sçavent remarquer; et ceci se fait par la méditation des paroles.
Ps. ix, 7. Exemple : David parlant du mondain, dit* : Periit
memoria eorum cum sonitu (e'). Je tire deux similitudes de deux choses qui se perdent avec le son. Quand on casse un verre, en se cassant il périt en sonnant ; ainsy les mauvais périssent avec un peu de bruit ; on parle d'eux a leur mort. Mais comme le verre cassé demeure du tout inutile, ainsy ces misérables, sans espoir de salut, demeurent a jamais perduz. L'autre : quand un grand riche meurt, on sonne toutes les cloches, on luy fait des grandes funérailles ; mais, passé le son des cloches, qui le bénit ? qui parle de luy? Personne. Saint Paul parlant de celuy qui n'a point de charité et fait quelques œuvres,
1 Cor., xiii, 1. il dit* que factus est sicut œs sonans, aut cymbalum tinniens (0. On tire une similitude de la cloche, qui appelle les autres a l'église et n'y entre point ; car ainsy un homme qui fait des œuvres sans charité, il édifie les autres et les incite au Paradis, et il n'y va point luy mesme.
Or, pour rencontrer ces similitudes, il faut considérer les motz, s'ilz sont point métaphoriques ; car quand ilz
(e') Leur mémoire a péri avec le son.
( f ' ) Il est semblable à un airain sonnant ou à une cymbale retentissante.
Année i 604 3 1 5
le sont, tout aussi tost il y a une similitude a qui les
sçait bien descouvrir. Par exemple : Viatn mandatorum
tuorum cucurri cum dilatasti cor meum * (ë) ; il faut * Ps. cxvm, 32.
considérer ce mot dilatasti et celuy de cucurri, car il
se prend par métaphore. Or maintenant, il faut voir les
choses qui vont plus viste par dilatation, et vous en treu-
veres quelques unes, comme les navires quand le vent
estend leurs voiles. Les navires donques qui chomment
au port, si tost que le vent propice les saysit aux voiles
et qu'il les emplit et fait enfler, elles singlent. Et certes,
ainsy le peuple. Lhors que le vent favorable du Saint
Esprit entre dans nostre cœur, nostre ame court et single
dans la mer des commandemens. Et certes, qui observera
cecy fera fructueusement beaucoup de belles similitudes,
esquelles similitudes il faut observer la décence a ne dire
rien de vil, abject et sale.
Apres tout cela, je vous advise qu'on se peut servir de l'Escriture par application avec beaucoup d'heur, encores que bien souvent ce qu'on en tire ne soit pas le vray sens; comme saint François disoit * que les aumosnes *s. Bonav.,in Vita estoyent « panis Angelorum, » parce que les Anges les ejus' procuroyent par leurs inspirations, et applique le passage* : Panent Angelorum manducavit homo (h<). Mays * Ps. lxxvh, 25. en cecy il faut estre discret et sobre.
Il faut tenir méthode sur toutes choses ; il n'y a rien De la disposition
, , , , . . , 1 . de la matière.
qui ayde plus le prédicateur, qui rende sa prédication plus utile et qui aggree tant a l'auditeur. J'appreuve que la méthode soit claire et manifeste, et nullement cachée, comme font plusieurs qui pensent que ce soit un grand coup de maistre de faire que nul ne connoisse leur méthode. Dequoy, je vous prie, sert la méthode si on ne la voit et que l'auditeur ne la connoisse ?
Pour vous ayder en cecy, je vous diray que, ou vous
(g') J'ai couru dans la vote de vos commandements lorsque vous avec dilaté mon cœur.
(h) L'homme a mangé le pain des Anges.
316 Lettres de saint François de Sales
voules prescher quelque histoire, comme de la Nativité, Résurrection, Assomption, ou quelque sentence de l'Escrii.ucc-e, xiv, h, ture, comme : Ornais qui se exaltât humiliabitur*(v), ou tout un Evangile ou il y a plusieurs sentences, ou la vie de quelque Saint avec quelque sentence.
Quand on presche une histoire, on se peut servir de Tune de ces méthodes : i. Considérer combien de personnages il y a en l'histoire que vous voules prescher ; puys, de chacun tirer quelque considération. Exemple : En la Résurrection je voy les Maries, les Anges, les gardes du sepulchre et nostre doux Sauveur. Es Maries j'y voy la ferveur et diligence ; es Anges, la joye et jubilation en leurs habitz blancz et en leur lumière ; es gardes je voy la foiblesse des hommes qui entreprennent contre Dieu ; en Jésus je voy la gloire, le triomphe de la mort, l'espérance de nostre résurrection.
2. On peut prendre en un mystère le point principal, comme en l'exemple précèdent, la résurrection ; puys considérer ce qui a précédé ce point la et ce qui s'en est ensuyvi. La résurrection est précédée de la mort, de la descente aux enfers, de la délivrance des Pères qui estoyent au sein d'Abraham, de la crainte des Juifz qu'on ne desrobbe le cors ; la résurrection, en cors bienheureux et glorieux. Ce qui s'ensuit, c'est le tremble-terre, la venue et apparition des Anges, la recherche des dames, la response des Anges ; et en toutes ces parties il y a merveilles a dire, et par bon ordre.
3. On peut en tous mystères considérer ces pointz : qui ? pourquoy ? comment ? Qui resuscite ? Nostre Seigneur. Pourquoy ? pour sa gloire, pour nostre bien. Comment ? glorieux, immortel, etc. Qui est nay? le Sauveur. Pourquoy ? pour nous sauver. Comment ? pauvrement, nud, froid, en un estable, petit enfant.
4. Apres avoir proposé par une petite paraphrase l'histoire, on peut quelquefois en tirer trois ou quattre considérations. La première, qu'est ce qu'il en faut
(i') Quiconque s exalte sera humilié.
Année iOo.j. 317
apprendre pour édifier nostre foy ; la seconde, pour accroistre nostre espérance ; la troisiesme, pour enflammer nostre charité ; la quatriesme, pour imiter et exécuter *. En *ConferaturSermo l'exemple de la Résurrection : Pour la foy, nous voyons gjMom.viihujui la toute puissance de Dieu, un cors passer au travers de la pierre, estre devenu immortel, impassible et tout spiritualisé. Combien est ce que nous devons estre fermes a croire qu'au Saint Sacrement ce mesme cors n'occupe point de place, ne peut estre offencé par la fraction des espèces, et qu'il y est en une façon spirituelle, quoy que réelle. Pour l'espérance : Si Jésus Christ est resuscité, nous resusciterons, dit saint Paul* ; il nous a frayé le * I Cor., vi, 14; chemin. Pour la charité : Tout resuscité qu'il est, il converse néanmoins encor en terre pour instruire l'Eglise, et retarde de prendre possession du Ciel, lieu propre des cors resuscités, pour nostre bien *. O quel amour ! Pour * Act., 1, 3. l'imitation : Il est resuscité le troisiesme jour ; o Dieu, que ne resuscitons-nous par la contrition, confession et satisfaction ? Il force la pierre ; vainquons toutes difficultés.
Quand vous voules prescher une sentence, il faut considérer a quelle vertu elle se rapporte, comme par exemple : Qui se humiliât exaltabitur * (j') ; voyla le sujet * Vide contra. de l'humilité bien clair. Mais il y a d'autres sentences ou le sujet n'est pas si descouvert, comme : Quomodo hue intrasti non habens vestem nuptialem*^)? Voyla *Matt., xxn, 12. la charité ; mays vous la voyes couverte d'une robbe, car la robbe nuptiale c'est la charité. Ainsy donques , ayant descouvert en la sentence que vous voules manier la vertu a laquelle elle vise, vous pourres réduire vostre sermon a méthode, considérant en quoy gist la vertu, les vrayes marques d'icelle, ses effeetz et le moyen de l'acquérir ou exercer ; qui a tous-jours esté ma méthode, et j'ay esté consolé d'avoir rencontré le livre du Père Rossignol, Jésuite, conforme a cette méthode. Le livre est
( j' ) Celui qui s'humilie sera exalté.
( k'i Comment es-tu entré ici sans avoir la robe nuptiale ?
3 1 8 Lettres de saint François de Sales
intitulé : De Actionibus Virtutum, imprimé a Venise (r); il vous sera fort utile.
Il y a une autre méthode, monstrant combien cette vertu dont il s'agit est honnorable, utile et délectable ou playsante, qui sont les trois biens qui se peuvent désirer. Encores peut-on traitter autrement : c'est a sçavoir, des biens que cette vertu donne et des maux que le vice opposé apporte ; mais la première est la plus utile.
Quand on traitte un Evangile ou il y a plusieurs sentences, il faut regarder celles sur lesquelles on se veut arrester, voir de quelles vertuz elles traittent, et en dire succinctement selon ce que j'ay dit d'une seule sentence, et les autres les parcourir et paraphraser. Mais cette façon de passer sur tout un Evangile sentencieux est moins fructueuse, d'autant que le prédicateur ne pouvant s'arrester que fort peu sur chacune sentence, ne peut les bien demesler, ni inculquer a l'auditeur ce qu'il désire.
Quand on traitte de la vie d'un Saint la méthode est diverse. Celle que j'ay tenue en l'orayson funèbre de
• Vide tom. vu hu- Monsieur de Mercure est bonne * parce qu'elle est de saint J*Tit.,iï7ia". 4M' Paul* : Ut pie erga Deum, sobrie erga seipsum, juste
erga proximum vixerit (r) ; et rapporter les pièces de la vie du Saint chacune a son rang. Ou bien de considérer ce qu'il fit agendo, qui sont ses vertuz ; patiendo, ses souffrances, soit de martyre ou de mortification ; orando (m'), ses miracles. Ou bien de considérer comme il a combattu le diable, le monde, la chair : la superbe, l'avarice, la concupiscence, qui est la division de saint Jan : Omne,
* i Ep., h, 16. dit il *, quod est in mundo, aut est concupiscentia
carnis, etc. (n') Ou bien, comme je fis a Fonteynes (2), sur saint Bernard : comme il faut honnorer Dieu en son
(!' ) Comme il vécut pieusement à l'égard de Dieu, sobrement à l'égard de lui-même, justement à l'égard du prochain, (m') Agissant... souffrant... priant.
( n') Tout ce qui est dans le monde est, ou concupiscence de la chair, etc.
(i) Rossignolo Bernardin, Jésuite piémontais (1563-1613). De Actionibus Virtutis, ex S. Scripturis et Patribus, libri duo. Venetiis, 1603. (a ) Fontaine-lez-Dijon, lieu de naissance de saint Bernard,
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Saint et le Saint en Dieu ; comme il faut servir Dieu a l'imitation de son Saint ; comme il faut prier Dieu par l'intercession de son Saint ; et ainsy effleurer la vie du Saint dont on parle, et mettre chaque chose en son lieu.
Voyla bien asses de méthodes pour commencer; car après un peu d'exercice vous en feres d'autres qui vous seront propres et meilleures. Il me reste a dire pour la méthode, que je mettrois volontier les passages de l'Escriture les premiers, les raysons secondement, les similitudes troisiesmement, et quatriesmement les exemples, s'ilz sont sacrés ; car s'ilz sont prophanes, ilz ne sont pas propres a fermer un discours :. il faut que le discours sacré soit terminé par une chose sacrée. Item, la méthode veut que le commencement du sermon jusques au milieu enseigne l'auditeur, et que despuis le milieu jusques a la fin il Tesmeùve. C'est pourquoy les discours affectifz doivent estre logés a la fin.
Mais après tout ceci, il faut que je vous die comme il faut remplir les pointz de vostre sermon, et voir comment. Par exemple, vous voules traitter de la vertu d'humilité, et vous aves disposé vos pointz en cette sorte : 1 . En quoy gist cette vertu; 2. ses marques; 3. seseffectz; 4. moyen de l'acquérir. Voyla vostre disposition. Pour remplir de conceptions, vous chercheres en la table des autheurs les motz humilitas, humilis, superbia, superbus, et verres ce qu'ilz en disent ; et treuvant des descriptions ou définitions, vous les mettres sous le tiltre : « En quoy gist cette vertu, » et tascheres de bien esclaircir ce point, monstrant en quoy gist le vice contraire.
Pour remplir le second point, vous verres humilitas ficta en la table, humilitas indiscreta (°'), et semblables ; et par la vous monstreres la différence entre la fause et vraye humilité. S'il y a des exemples de l'une et de l'autre, vous les apporteres; et ainsy des autres deux pointz. Intelligenti pauca (p').
°') Humilité feinte... humilité indiscrète. P) Pour l'intelligent, peu de mots suffisent.
ibc), 19c
Les autheurs ou ces matières se treuvent sont saint Thomas ( l ), saint Antonin ( 2 ), Guillelmus Episcopus Lugdunensis, in Summa de virtutibus et vitiis (3), Summa prœdicantiuin Philippi Diez et tous ses Sermons (4), Vide supra, pp. Osorius (5), Grenade en ses Œuvres spirituelles*, Hylaret en ses Sermons!6), Stella in Lucam (7), Salmeron (8) et Barradas (9), Jésuites, sur les Evangiles. Saint Grégoire entre les Anciens excelle, et saint Chrysostome avec saint Bernard.
Mais il faut que je die mon opinion. Entre tous ceux qui ont escrit des sermons, Diez m'aggree infiniment : il va a la bonne foy, il a l'esprit de prédication, il inculque bien, explique bien les passages, fait de belles allégories et similitudes, des hypotyposes nerveuses, prend l'occasion de dire admirablement, et est fort dévot et clair. Il luy manque ce qui est en Osorius, qui est l'ordre et la méthode, car il n'en tient point ; mays il me semble qu'il se le faut rendre familier au commencement. Ce que je dis, non pour m'en estre fort servi, car je ne l'ay veu qu'après beaucoup de tems, mays parce que je le connois tel, et me semble que je ne me trompe pas. Il y a un Espagnol qui a fait un gros livre qui s'appelle Sylva Allegoriarum (I0), lequel est très utile a qui le sçait bien
( 1 ) Summa Theologice, etc.
(2) Summula Confessionalis.
(3) Guillaume Pérauld ou Pérarde, Dominicain, dix ans évêque coadjuteur de Lyon sous Philippe de Savoie, qui occupa ce siège de 1246 à 1267.
(4) P. P. F. Philippi Die\, Lusitani, Ord. Min., Conciones quadruplices in Evangelia. Salmanticas, 1582. Diez mourut en 1601.
(5) Osorius Jérôme, Dominicain portugais, évêque de Sylves (1506-1580). Paraphrases et Commentarii in S. Scripturam. Romae, 1592.
(6) Hylaret Maurice (1^59-1591). Sacrœ décades quinquepartitœ. Conciones Quadragesimales atque Paschalcs... Colleclore F. Mauricio, Franciscano Eugolimensi. Lugduni, mdxci. Sermons catholiques, etc.
(7) Stella (voir ci-dessus, note (3), p. 190). Commentarii in Lucas Evangelium. Alcala, 1578.
(8) Salmeron Alphonse, Jésuite espagnol (1515-1595). Commentarii in Evangelicam Historiam et in Acta Apostolorum. Madriti, L. Sanchez, 1598.
(9) Barradas Sébastien, Jésuite portugais (1543-1615). Commentarii in Concordiam et Historiam Evangelicam. Conimbricas, etc., 1599-1612.
(10) Sylva Allegoriarum totius S. Scripturœ, auctore F. Hieronymo Laureto, Cervariensi, monacho Benedictino in cœnobio Montisserafi. Parisiis, apud Michaelem Sonnium, 1584. Lauretus était abbé de Guixoles vers 1564.
Année 1604 321
manier, comme aussi les Concordances de Benedicti (0. Voyla, ce me semble, le principal de ce qui me vient maintenant en mémoire pour la matière.
Monsieur, c'est icy ou je désire plus de créance qu'ail- De la forme, c est a
, , . . dire comme il 'faut
leurs, parce que je ne suis pas de 1 opinion commune, et trescher. que néanmoins ce que je dis c'est la vérité mesme.
La forme, dit le Philosophe*, donne l'estre et lame * Vide opusc. Sen-
. ., t^.. .,- . . ,. , . ientias ex Aristot.,
a la chose. Dites merveilles, mais ne les dites pas bien, etc, litt. F (inter
ce n'est rien ; dites peu et dites bien, c'est beaucoup, pphUyXl wf*'0^
Comme donq faut il dire en la prédication ? Il se faut
garder des quanquam et longues périodes des pedans,
de leurs gestes, de leurs mines, de leurs mouvemens :
tout cela est la peste de la prédication. Il faut une action
libre, noble, généreuse, naïfve, forte, sainte, grave et
un peu lente. Mais pour l'avoir que faut-il faire? En un
mot, parler affectionnement et dévotement, simplement
et candidement et avec confiance ; estre bien espris de
la doctrine qu'on enseigne et de ce qu'on persuade. Le
souverain artifice c'est de n'avoir point d'artifice. Il faut
que nos paroles soyent enflammées, non pas par des cris
et actions desmesurees, mais par l'affection intérieure ;
il faut qu'elles sortent du cœur plus que de la bouche.
On a beau dire, mais le cœur parle au cœur, et la langue
ne parle qu'aux oreilles.
J'ay dit qu'il faut une action libre, contre une certaine action contrainte et estudiee des pedans. J'ay dit noble, contre l'action rustique de quelques uns qui font profession de battre des poings, des piedz, de l'estomach contre la chaire, crient et font des hurlemens estranges, et souvent hors de propos. J'ay dit généreuse, contre ceux qui ont une action craintifve, comme s'ilz parloyent a leurs pères, et non pas a leurs disciples et enfans. J'ay dit naïfve, contre tout artifice et affectation. J'ay dit forte,
( 1 ) La Somme des pecke\ et les Remèdes d'iceux, par F. Jean Benedicti, Frère Mineur. Lyon, Pesnot, 1584. Ce Religieux vivait encore en 161 1.
Ce qui est désigné ici sous le titre de Concordances n'est qu'une sorte de Table, par laquelle Fauteur indique comment on peut trouver dans son livre l'interprétation morale de tous les Evangiles du Carême.
Lfttres II 21
322 Lettres de saint François de Sales
contre certaine action morte, molle et sans efficace. J'ay dit sainte, pour forclorre les muguettes courtisanes et mondaines. J'ay dit grave, contre certains qui font tant de bonnetades a l'auditoire, tant de révérences et puys tant de petites charlateries, monstrans leurs mains, leur surplis, et faysans telz autres mouvemens indecens. J'ay dit un peu lente, pour forclorre une certaine action courte et retroussée, qui amuse plus les yeux qu'elle ne bat au cœur. Je dis de mesme du langage, qui doit estre clair, net et naïf, sans ostentation de motz grecz, hébreux, nouveaux, courtisans. La tisseure doit estre naturelle, sans préface, sans ageancemens. J'appreuve que l'on die premièrement, au premier point, et secondement, au second, affin que le peuple voye l'ordre.
Il me semble que nul, mais sur tout les Evesques, ne doivent user de flatterie envers les assistans, fussent ilz rois, princes et Papes. Il y a bien certains traitz propres a s'acquérir la bienveùillance, dont on peut user parlant la première fois a son peuple. Je suis bien d'advis qu'on tesmoigne le désir qu'on a de son bien, qu'on commence par des salutations et bénédictions, par des souhaitz de le pouvoir bien ayder au salut ; de mesme a sa patrie : mais cela briefvement, cordialement et sans paroles attiffees. Nos anciens Pères et tous ceux qui ont fait du fruit se sont abstenuz de tous fatras et jolivetés mondaines. Hz parlent cœur a cœur, esprit a esprit, comme bons pères aux enfans. Les ordinaires appellations doivent estre, mes frères, mon peuple (si c'est le vostre), mon cher peuple, Chrestiens auditeurs.
L'Evesque doit donner a la fin la bénédiction, le bonnet en teste, et icelle achevée, saluer le peuple. On doit finir par des parolles courtes, plus animées et vigoureuses. J'appreuve le plus souvent la recollection ou recapitulation, après laquelle on dit quatre ou cinq motz de ferveur, ou par manière d'orayson, ou par manière d'imprécation. Il est bon d'avoir certaines exclamations familières et judicieusement prononcées et employées, comme : O Dieu, bonté de Dieu, o bon Dieu, Seigneur Dieu, vray Dieu, eh, helas, ah, mon Dieu !
Année 1604 323
Pour la préparation au sermon, j'appreuve qu'elle se fasse des le soir, et que le matin on médite pour soy ce que Ton veut dire aux autres. La préparation faitte auprès du Saint Sacrement a grande force, dit Grenade*. *Orrator Christian.
r ° 1. VI, c. xiii.
et je le croy.
J'ayme la prédication qui ressent plus a l'amour du prochain qu'a l'indignation, voire mesme des huguenotz, qu'il faut traitter avec grande compassion, non pas les flattant, mais les déplorant.
Il est tous-jours mieux que la prédication soit courte que longue, en quoy j'ay failli jusques a présent : que je m'amende. Pourveu qu'elle dure demi heure, elle ne peut estre trop courte.
Il ne faut point tesmoigner de mescontentement, s'il est possible ; mais au moins point de cholere, comme je fis le jour de Nostre Dame quand on sonna avant que j'eusse achevé. Ce fut une faute, sans doute avec plusieurs autres. Je n'ayme point les plaisanteries et sobriquetz ; ce n'en est pas le lieu.
Je finis disant que la prédication c'est la publication et déclaration de la volonté de Dieu faitte aux hommes par celuy qui est la, légitimement envoyé, afïin de les instruire et esmouvoir a servir sa divine Majesté en ce monde, pour estre sauvés en l'autre.
Monsieur, que dires vous de cela ? Pardonnes moy, je vous supplie; j'ay escrit a course de plume, sans aucun soin ni de paroles ni d'artifice, porté du seul désir de vous tesmoigner combien je vous suis obéissant. Je n'ay point cité les autheurs que j'ay allégués en certains endroitz ; c'est que je suis aux chams, ou je ne les ay pas. Je me suis allégué moy mesme ; mais c'est, Monsieur, parce que vous voules mon opinion et non celle des autres. Et quand je la prattique moy mesme, pourquoy ne le diray-je pas ?
Il faut, avant que je ferme cette lettre, que je vous conjure, Monsieur, de ne la point faire voir a personne duquel les yeux me soyent moins favorables que les vostres, et que j'adjouste ma très humble supplication que
vous ne vous laissies emporter a nulle sorte de considération qui vous puisse empescher ou retarder de prescher : plus tost vous commenceres, plus tost vous reuscires. Et prescher souvent ; il ny a que cela pour devenir maistre. Vous le pouves, Monsieur, et vous le deves. Vostre voix est propre, vostre doctrine suffisante, vostre maintien sortable, vostre rang très illustre en l'Eglise. Dieu le veut, les hommes s'y attendent ; c'est la gloire de Dieu, c'est vostre salut : hardiment, Monsieur, et courage, pour l'amour de Dieu.
Le Cardinal Borromee (O, sans avoir la dixiesme partie des talens que vous aves, presche, édifie, se fait saint. Nous ne devons pas chercher nostre honneur, mais celuy de Dieu ; et laissés faire, Dieu cherchera le nostre. Commencés, Monsieur, une fois aux Ordres, une autre fois a quelque Communion : dites quattre motz, et puys huit, et puys douze, jusques a demi heure ; puys montés en chaire. Il n'est rien d'impossible a l'amour. Nostre Seigneur ne demanda pas a saint Pierre : Es-tu sçavant ou éloquent ? pour luy dire : Pasce oves meas ; mais :
* Joan., ult., 15-17. Amas me *(<!')? Il suffit de bien aymer pour bien dire. Saint Jan mourant ne sçavoit que repeter cent fois en un quart d'heure : « Mes enfans, aymés vous les uns les
* Apud s. Hieron., autres *, » et avec cette provision il montoit en chaire : et
Comm. in Galat., r - ,, , ,
ad vi, 10. nous faysons scrupule d y monter si nous n avons des
myrobolans d'éloquence ! Laissés dire a qui alléguera la suffisance de Monsieur vostre prédécesseur (2) : il commença une fois comme vous.
Mais mon Dieu, Monsieur, que dires vous de moy qui vay si simplement avec vous ? L'amour ne se peut taire
(q') Pais mes brebis... M'aimes-tu?
( 1 ) Saint Charles Borromee.
(2) Mgr Renaud de Beaune, d'abord évêque de Mende (1568), puis archevêque de Bourges (1581). Ce Prélat, dont le zèle égalait le savoir et l'éloquence, s'était signalé par son dévouement à Henri IV. C'est même lui qui reçut l'abjuration du roi, mais sans entente préalable avec le Saint-Siège. Aussi Clément VIII refusa-t-il longtemps de ratifier sa nomination à l'archevêché de Sens. MRr de Beaune n'occupa ce siège que quatre ans, et mourut à Paris le 37 septembre 1606.
Année 1604 325
ou il y va de l'interest de celuy qu'on ayme. Monsieur, je vous ay juré fidélité, et l'on souffre beaucoup d'un serviteur fidelle et passionné. Vous ailes, Monsieur, a vostre troupeau (*) : hé, que ne m'est il loysible de courir jusques la pour vous assister, comme j'eus l'honneur de faire a vostre première Messe ! Je vous y accompagneray par mes vœux et désirs. Vostre peuple vous attend pour vous voir et estre veu et reveu de vous ; de vostre commencement ilz jugeront du reste : commencés de bonne heure a faire ce qu'il faut faire tous-jours. O qu'ilz seront édifiés quand ilz vous verront souvent a l'autel sacrifier pour leur salut; avec vos curés traitter de leur édification, et en chaire parler de la parolle de réconciliation * et * il Cor., v, 19. prescher !
Monsieur, je ne fus jamais a l'autel sans vous recommander a Nostre Seigneur; trop heureux si je suis digne que quelquefois vous m'y porties en vostre mémoire. Je suis et seray toute ma vie, de cœur, d'ame, d'esprit,
Monsieur,
Vostre très humble serviteur
et très petit et obeyssant frère,
Françs, E. de Genève.
Du 5 octobre 1604.
J'ay eu honte relisant cette lettre, et si elle estoit plus courte je la referois ; mais j'ay tant de confiance en la solidité de vostre bienveùillance, que la voyla, Monsieur, telle qu'elle est. Pour l'amour de Dieu, aymés moy tousjours, et me tenes pour autant vostre serviteur qu'homme qui vive, car je le suis.
( 1 ) Mgr Frémyot avait pris possession de son diocèse par procureur le 24 décembre 1603. Il y fit son entrée solennelle le 24 octobre suivant.
326 LfiTTRhS DH SAINT FRANÇOIS DH SALES
AU PRÉSIDENT BÉNIGNE FRÉMYOT (t)
Intimité avec l'Archevêque de Bourges. — Affection pour toute la famille du Président. — Comment il faut se préparer à la mort : se détacher peu à peu des choses de la terre. — Considérations à faire chaque jour. — Ce qu'est la sagesse pour les jeunes gens et ce qu'elle doit être pour les vieillards. — Choix de lectures. — Triple baiser à donner au Crucifix.
Sales, 7 octobre 1604.
Monsieur,
La charité est esgalement facile a donner et a recevoir les bonnes impressions du prochain ; mais si a sa générale inclination on adjouste celle de quelque particulière amitié, elle se rend excessive en cette facilité. Monsieur de Bourges et madame de Chantai, vos chers et dignes
(1) Noble et belle figure de magistrat que celle de ce Bénigne Frémyot, père de sainte Jeanne-Françoise de Chantai et bisaïeul de Mme de Sévigné ! Il était fils de Jean Frémyot et de Guillemette Godran, et porta les titres de seigneur de Beauregard et de Thote. Successivement maître en la Chambre des Comptes (1 571), avocat général au Parlement (1573), second président en la même Cour (16 novembre 1 581), il remplissait cette dernière magistrature au moment où se livraient les guerres de religion. Les membres les plus qualifiés du Parlement adhérèrent à la Ligue. Dès l'abord M. Frémyot la jugea comme chacun devait l'apprécier plus tard; il quitta Dijon, entraînant à sa suite les magistrats fidèles au roi, et déclara le Parlement de Bourgogne transféré à Flavigny. La confiscation de ses biens, les vexations de tous genres auxquelles ses proches furent en butte n'ébranlèrent pas la constance de l'intrépide Parlementaire. Les ligueurs le menacèrent de tuer son fils, le futur Archevêque de Bourges, dont ils s'étaient emparés. On connaît sa magnanime réponse: « Il vaut mieux au fils de mourir innocent, qu'au père de vivre perfide, m Aussi modeste dans la prospérité qu'il avait paru inébranlable dans le péril, l'intègre magistrat refusa les honneurs par lesquels Henri IV voulut plus tard reconnaître sa fidélité, et n'accepta que par dévouement les fonctions de maire de Dijon pendant les difficiles années 1595, 1596. L'incorruptible énergie de sa foi et l'élévation de son caractère le rendaient bien digne d'être le père d'une Sainte. Ce grand chrétien mourut à Dijon dans la nuit du 20 au 21 janvier 1611.
« Par les exemples qu'il donna comme par le rôle qu'il joua dans la politique, sa vie justifia la devise de sa famille : Sic virtus super astra vehit. Ainsi la vertu élève au-dessus des astres. » (De la Cuisine, Histoire du Parlement de Bourgogne.)
Année 1604 327
enfans, m'ont sans doute esté trop favorables en la persuasion qu'ilz vous ont faitte de me vouloir du bien ; car je voy bien, Monsieur, par la lettre qu'il vous a pieu de m'escrire, qu'ilz y ont employé des couleurs desquelles ma chetifve ame ne fut onques teinte. Et vous, Monsieur, n'aves pas esté moins aysé ni, comme je connois, moins ayse de leur donner une ample et libérale créance. La charité, dit l'Apostre *, croit tout et se res-jouit du * 1 Cor., xm, 6, 7. bien. En cela seul ilz n'auront pas sceu passer la mesure a dire, ni vous, Monsieur, a croire que je leur ay voué toutes mes affections, qui vous sont par ce moyen acquises, puisqu'ilz sont vostres avec tout ce qu'ilz ont.
Permettes moy, Monsieur, que je laisse courir ma plume a la suitte de mes pensées pour respondre a vostre lettre. C'est bien la vérité que j'ay reconneu en Monsieur de Bourges une si naïfve bonté et d'esprit et de cœur que je me suis relasché a conférer avec luy des offices de nostre commune vocation, avec tant de liberté que, revenant a moy, je n'ay sceu qui avoit usé de plus de simplicité, ou luy a m'escouter, ou moy a luy parler. Or, Monsieur, les amitiés fondées sur Jésus Christ ne laissent pas d'estre respectueuses pour estre un peu fort simples et a la bonne foy. Nous nous sommes bien couppé de la besoigne l'un a l'autre ; nos désirs de servir Dieu et son Eglise (car je confesse que j'en ay, et luy ne sçauroit dissimuler qu'il n'en soit plein) se sont, ce me semble, aiguisés et animés par le rencontre.
Mais, Monsieur, vous voules que je continue de mon costé cette conversation, et sur ce sujet, par lettres. Je vous asseure que si je voulois je ne m'en sçaurois empescher ; et de fait, je luy envoyé une lettre de quattre feuilles, et toute de cette estoffe. Non, Monsieur, je n'apporte plus nulle considération a ce que je suis moins que luy, ni a ce qu'il est plus que moy et en tant de façons : « W Amor sequat amantes *. » Je luy parle fidellement et * Adagium Pvtha-
-, r- -ii gorae attributum.
avec toute la confiance que mon ame peut avoir en celle &
(*) « L'amour égale les amants. »
328 LETTRES DE SAINT FRANÇOIS DE SaLES
que j'estime des plus franches, rondes et vigoureuses en amitié. Et quant a madame de Chantai, j'ayme mieux ne rien dire du désir que j'ay de son bien éternel que d'en dire trop peu. Mais M. le Président des Comptes, vostre bon frère (0, ne vous a-il point dit qu'il m'aymoit aussi bien fort ? Je vous diray bien au moins que je m'en tiens pour tout asseuré. Il n'est pas jusques au petit Celse Bénigne (2) et a vostre Aymee (?) qui ne me connoissent et qui ne m'ayent caressé en vostre mayson. Voyés, Monsieur, si je suis vostre, et par combien de liens. J'abuse de vostre bonté a vous desployer si grossièrement mes affections ; mais, Monsieur, quicomque me provoque en la contention d'amitié, il faut qu'il soit bien ferme, car je ne l'espargne point.
Si faut-il que je vous obéisse encores en ce que vous me commandes de vous escrire les principaux pointz de vostre devoir. J'ayme mieux obéir au péril de la discrétion, que d'estre discret au péril de l'obéissance. Ce
(1) Claude Frémyot (voir ci-dessus, note (3), p. 280).
(2) Celse-Bénigne de Rabutin Chantai, « un des plus accomplis cavaliers de France, soit pour le cors, soit pour l'esprit, soit pour le courage, » (Histoire généalogique de la Maison de Rabutin) était par sa mère petit-fils du président Frémyot. De brillantes qualités et de graves défauts le rendirent tour à tour l'orgueil et la désolation des siens. Ni la virile éducation maternelle, ni les austères leçons de son aïeul et de son oncle, l'Archevêque de Bourges, ni la douce influence de sa jeune femme, Marie de Coulanges, ne purent avoir raison de sa fougueuse humeur. Ami du prince de Chalais et du comte de Boutteville, il faillit payer comme eux de sa tète, les plus folles aventures. Les prières et les larmes de sa sainte mère lui obtinrent une fin plus honorable et plus chrétienne. Il mourut à l'âge de trente et un ans (22 juillet 1627), en combattant à l'île de Ré pour la cause de l'Eglise et celle de la patrie. Le baron de Chantai ne laissait qu'une fille, Marie de Rabutin Chantai, qui devait être la célèbre marquise de Sévigné.
(3) Marie-Aimée de Rabutin Chantai, sœur cadette de Celse-Bénigne, était alors âgée de six ans. Rien de plus gracieux, de plus attachant que la courte destinée de cette enfant, épanouie sous l'ombre protectrice de deux Saints. Elevée d'après les conseils de saint François de Sales, c'est de sa main qu'elle reçut la bénédiction nuptiale (13 octobre 1609). Son mariage avec Bernard de Sales, baron de Thorens, la rendit belle-sœur du saint Evêque. Mère à quatorze ans, veuve à dix-huit (23 mai 1617), elle mourait quelques mois plus tard (7 septembre 1617), après avoir reçu le voile de la Visitation des mains des deux Fondateurs de l'Institut. Saint François de Sales nous fera suivre luimême dans ses lettres les phases diverses de cette brève existence; il racontera en termes attendris la mort admirable de celle qui, si elle eût vécu de plus longs jours, serait devenue, dit-il, « une autre Mère de Chantai. »
Année 1604 329
m'est, a la vérité, une obéissance un petit aspre ; mays vous jugeres bien qu'elle en vaut mieux. Vous excèdes bien en humilité a me faire cette demande : pourquoy ne me sera-il loysible d'excéder en simplicité a vous obéir ? Monsieur, je sçai que vous aves fait une longue et très honnorable vie, et tous-jours très constante en la sainte Eglise Catholique ; mais au bout de la, c'a esté au monde et au maniement de ses affaires. Chose estrange, mais que l'expérience et les autheurs tesmoignent : un cheval, pour brave et fort qu'il soit, cheminant sur les passées et alleures du loup s'engourdit et perd le pas *. Il n'est pas * PHn., Hist. nat.,
., - , ,1. XXVIII, c. xuv
possible que vivans au monde, quoy que nous ne le tou- ^ x^
chions que des piedz, nous ne soyons embrouillés de sa
poussière *. Nos anciens pères, Abraham et les autres, *Cf.s.Leon.,Serni.
, . . , - , ! , XL1I (al. XLl), C. I.
presentoyent ordinairement a leurs hostes le lavement
des piedz * ; je pense, Monsieur, que la première chose * Gen., xvm, 4.
qu'il faut faire c'est de laver les affections de nostre ame
pour recevoir l'hospitalité de nostre bon Dieu en son
Paradis.
Il me semble que c'est tous-jours beaucoup de reproche aux mortelz de mourir sans y avoir pensé ; mais il est double a ceux que Nostre Seigneur a favorisés du « Bien de la viellessei1). » Ceux qui s'arment avant que l'alarme se donne le sont tous-jours mieux que les autres qui, sur l'effroy, courent ça et la au plastron, aux cuissars et au casquet. Il faut tout a l'ayse dire ses adieux au monde, et retirer petit a petit ses affections des créatures.
Les arbres que le vent arrache ne sont pas propres pour estre transplantés parce qu'ilz laissent leurs racines en terre ; mays qui les veut porter en une autre terre, il
(1) On conserve à la Bibliothèque publique de Dijon un exemplaire de l'ouvrage du Cardinal Gabriel Paleotti (voir ci-dessus, note (2), p. 9), De Bono senectutis. Ce volume a été offert au président Frémyot par saint François de Sales lui-même. Sur le premier feuillet de garde le Saint a écrit la dédicace suivante :
Francisais, Episcopus Gebennensis, felicissimam senectutem at bonarn optimum senectutis amplissimo D. Benigno Fremyoto exoptans , ei hune librum, observantiœ ac amoris pignus mittit. — (François, Evèque de Genève, offre ce livre au très honoré seigneur Bénigne Frémyot, comme un témoignage de respect et d'affection, en lui souhaitant, avec une très heureuse vieillesse, ce que la vieillesse promet de meilleur.)
Lettres de saint François de Sales
Ps. xxvi, 13.
Matt., xxiv, 44.
* Ep. lu, ad Nepotian., §§ 2, 3.
* III Reg., 1, 1-4.
* Auctoris incerti, in App.Op.S.Bern.
* Serm. i.xxxvii de Diversis.
faut que dextrement il desengage petit a petit toutes les racines Tune après l'autre. Et puisque de cette terre misérable nous devons estre transplantés en celle des vivans*, il faut retirer et desengager nos affections Tune après l'autre de ce monde. Je ne dis pas qu'il faille rudement rompre toutes les alliances que nous y avons contractées (il faudroit a Tadventure des effortz pour cela) ; mais il les faut descoudre et desnouer. Ceux qui partent a l'improuveuë sont excusables de n'avoir pas pris congé des amis et de partir en mauvais équipage, mais non pas ceux qui ont sceu l'environ du tems de leur voyage. Il se faut tenir prest^* ; ce n'est pas pour partir devant l'heure, mays pour l'attendre avec plus de tranquillité.
A cet effect, je croy, Monsieur, que vous aures une incroyable consolation de choisir de chasque jour une heure pour penser, devant Dieu et vostre bon Ange, a ce qui vous est nécessaire pour faire une bienheureuse retraitte. Quel ordre a vos affaires s'il failloit que ce fust bien tost ? Je sçai que ces pensées ne vous seront pas nouvelles ; mais il faut que la façon de les faire soit nouvelle en la présence de Dieu, avec une tranquille attention, et plus pour esmouvoir l'affective que pour esclairer l'intellective.
Saint Hierosme a plus d'une fois * rapporté a la sapience des vielles gens l'histoire d'Abisag, Sunamite, dormant sur l'estomach de David, non pour aucune volupté mais seulement pour l'eschauffer *. La sagesse et considération de la philosophie accompagne souvent les jeunes gens : c'est plus pour recréer leur esprit que pour créer en leurs affections aucun bon mouvement ; mais entre les bras des anciens, elle n'y doit estre que pour leur donner de la vraye chaleur de dévotion. J'ay veu et joui de vostre belle bibliothèque : je vous présente, pour vostre leçon spirituelle sur ce propos, saint Ambroyse, De bono mortis, saint Bernard, De interiori domo*, et plusieurs homélies esparses de saint Chrysostome.
Vostre saint Bernard dit * que l'ame qui veut aller a Dieu doit premièrement bayser les piedz du Crucifix, purger ses affections et se résoudre a bon escient de se
Année 1604 331
retirer petit a petit du monde et de ses vanités ; puys bayser les mains, par la nouveauté des actions qui suit le changement des affections ; et en fin le bayser en la bouche, s'unissant par un amour ardent a cette suprême Bonté. C'est le vray progrès d'une honneste retraitte. On dit qu'Alexandre le Grand, singlant en haute mer, descouvrit luy seul et premièrement l'Arabie Heureuse a l'odeur des bois aromatiques qui y sont * ; aussi, luy * Plin., Hist. nat.,
, r^ . , .. l.XILc.xLiifW.xix).
seul y avoit sa prétention. Ceux qui prétendent au pais éternel, quoy que singlans en la haute mer des affaires de ce monde, ont un certain pressentiment du Ciel qui les anime et encourage merveilleusement ; mays il faut se tenir en prouë et le nés tourné de ce costé la.
Nous nous devons a Dieu, a la patrie, aux parens, aux amis. A Dieu premièrement, puis a la patrie ; mais premièrement a la céleste, secondement a la terrestre. Apres cela a nos proches ; mays « nul ne vous est si proche que vous mesme, » dit nostre Seneque chrestien *. En fin aux *s. Bem.,DeConamis : mais n'estes vous pas le premier des vostres ? Je " ni. ' ° remarque (0 que saint Paul dit a son Timothee*: Attende * I Ep-, »▼, 16; cf.
, ., . . . . ,.7.-1.1 • r*\ 1. -i Act., XX, 28.
tibi et gregi ; primo tibt, deinde gregi \\ dit il.
C'est bien assés, Monsieur, si ce n'est trop pour cette année, laquelle s'enfuit et s'escoule de devant nous, et dans ces deux moys prochains nous fera voir la vanité de sa durée, comme ont fait toutes les précédentes qui ne durent plus. Vous m'aves commandé que toutes les années je vous escrive quelque chose de cette sorte : me voyla quitte pour celle ci, en laquelle je vous supplie d'oster le plus de vos affections de ce monde que vous pourres, et, a mesure que vous les arracheres, de les transplanter au Ciel. Et pardonnes moy, je vous en conjure par vostre propre humilité, si ma simplicité a esté
(*) Prends garde à toi et au troupeau ; premièrement à toi, puis au troupeau.
( 1 ) Les anciennes éditions portent: « Il remarque, » etc., ce qui est évidemment fautif; car cette phrase, qui rapproche deux textes de saint Paul, ne se trouve nulle part dans les Œuvres de saint Bernard.
332 Lettres de saint Fkançois de Sales
si extravagante en son obéissance que de vous escrire avec tant de longueur et de liberté sur un simple commandement, et avec une entière connoissance que j'ay de vostre extrême suffisance, qui me devoit ou retenir au silence ou en une exacte modération. Voyla des eaux, Monsieur; si elles sortent d'une maschoire d'asne, Samson judic,xv, 19. ne laissera pas d'en boire *.
Je prie Dieu qu'il comble vos années de ses bénédictions, et suis d'une affection totalement filiale,
Monsieur, Vostre serviteur plus humble et obéissant, Fkançs, E. de Genève.
Le 7 octobre 1604, a Sales.
a madame bourgeois, abbesse du puits-d'orbe
Envoi d'un écrit sur l'oraison. — Méditer de préférence la Vie et la Passion du Sauveur ; auteurs à consulter. — Combien est utile la méditation des fins dernières; elle doit se terminer par des actes de confiance. — Exercices spirituels à faire chaque jour. — Formulaire pour la Confession dressé par le Saint en faveur de l'Abbesse. — Moyens à employer pour la réforme de son monastère : « quatre artifices » pour inspirer l'esprit d'obéissance. — Vie commune. — Clôture, gardienne de la chasteté. — En cette oeuvre procéder avec douceur. — A quel âge admettre les jeunes filles à la première Communion.
Sales, 9 octobre 1604.
Madame,
J'ay longuement retenu vostre laquay Philibert, mais c'a esté parce que je n'ay jamais eu un seul jour a moy, encor que je fusse aux chams ; car la charge que j'ay porte tout par tout son martyre avec soy, et ne puis pas dire qu'une seule heure de mon tems soit a moy, sinon celles ausquelles je suis a l'Office : tant plus desiré-je d'estre très estroittement recommandé a vos prières.
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Je vous envoyé, ma chère Fille (et voyla le mot que vous voules et que mon cœur me dicte), un escrit touchant la façon de faire l'ora3^son mentale qui me semble la plus aysee et utile. Je vous ay mis quelques autres exercices et des oraysons jaculatoires. Cela suffira bien pour vous enseigner la forme qu'il faut tenir a passer la journée. Je désire que vous la communiquies a madame la Présidente vostre seur(T), et a madame de Chantai, car je pense qu'elle leur sera utile.
Quant a la matière de vos méditations, je désire que pour l'ordinaire ce soit sur la Vie et Mort de Nostre Seigneur, car ce sont les plus aysees et les plus proufitables. Les livres que je vous conseille, ce sont Bruno, Jésuite; Capiglia, Chartreux; Bellintani, Capucin *; mais sur tout \Yid5 supra, pp. Grenade, au Vray Chemin (2), pour ce commencement. Bruno et Capiglia vous pourront servir pour les festes et Dimanches, et les autres deux le long de la semaine. Mais quoy que vous voyies [en] ces autheurs qui sont excellens, ne vous départes point de la forme que je vous ay envoyée.
Faites tous-jours l'entrée de l'orayson en vous mettant en la présence de Dieu, l'invoquant et proposant le mystère ; et après les considérations, faites tous-jours les actes des affections, non pas de toutes, mays de quelques unes, et les resolutions ; après cela l'action de grâces, l'offre, la prière ; en fin lises bien le petit mémorial que je vous envoyé et le prattiqués.
Quant a la méditation de la mort, du jugement et de l'enfer, elle vous sera fort utile, et vous en treuveres les matières en Grenade bien au long. Mais, ma Fille, je vous prie, que toutes ces méditations la des quatre fins se finissent toutes par l'espérance et confiance en Dieu, et non pas par la crainte et l'effroy ; car quand elles finissent par la crainte elles sont dangereuses, sur tout celles de la mort et de l'enfer. Il faut donq, qu'ayant considéré
(1) Madame Brulart.
( 2 ) Le Vray Chemin et adresse pour parvenir a la grâce de Dieu, par Louis de Grenade. Traduict de l'espagnol en françois par François Belle-Forest . Anvers, 1 597.
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la grandeur des peynes, et l'éternité, et vous estant excitée a la crainte d'icelles et fait resolution de mieux servir Dieu, vous vous representies le Sauveur en croix, et, recourant a luy les bras estenduz, vous l'allies embrasser par les piedz, avec des acclamations intérieures pleines d'espérance : O port de mes espérances, ah, vostre sang me garentira ; Je suis vostre, Seigneur, et vous me Ps. cxviu, 94. sauveres *. Retires vous en cette affection, remerciant nostre Sauveur de son sang, l'offrant a son Père pour vous délivrer et le priant qu'il vous l'applique. Mais ne failles pas a tous-jours finir par l'espérance, autrement vous ne retireries nul prouffit de telles méditations. Et tenés cette règle perpétuellement, que jamais vous ne deves finir vostre orayson qu'avec confiance ; car c'est la vertu la plus requise pour impetrer de Dieu, et celle qui l'honnore le plus. Vous pourres donq faire ces méditations des quatre fins de l'homme tous les trois mois une fois, et ce en quatre jours.
Pour l'ordre de prier la journée, il me semble de vous avoir asses esclaircie en ce petit mémorial que je vous envoyé. Je vous le diray néanmoins icy un petit plus particulièrement. Sçachant que vous estes fort matineuse, je dis que le matin, estant levée, vous deves faire vostre méditation, et l'exercice du matin que j'ay appelle préparation, a la charge que le tout ne durera au plus que trois quartz d'heure, ne désirant pas que la méditation et l'exercice arrivent a une heure. Apres cela vous pouves disposer de vos affaires de ce jour-la jusques a l'Office, s'il y a du tems.
A la Messe, je vous conseille plustost de dire vostre Chapelet qu'aucune autre prière vocale ; et, le disant, vous le pourres rompre quand il faudra observer les pointz que je vous ay marqué, a l'Evangile, au Credo, a l'Eslevation, et puis reprendre ou vous aves laissé. Et ne doutés nullement qu'il n'en sera que mieux dit par toutes ces interruptions ; et si vous ne le pouves achever a la Messe, ce sera a quelque heure du jour, et ne sera besoin que de poursuivre ou vous aures laissé.
Au repas, j'appreuverois que vous observassies de faire
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dire le Benedicite et les Grâces ecclésiastiques qui sont a la fin du Bréviaire ; et cela vous le pourres introduire au mesme tems que vous introduires le Bréviaire de Trente, ou devant, s'il vous semble, et, petit a petit, faire que chaque Dame le die a son tour ; car l'Eglise ne l'a pas fait mettre sinon a fin que nous l'observions. Estant a Annessy, je l'observe tous-jours. Un petit devant le souper il vous seroit fort utile de prendre demi quart d'heure de recueillement a remascher la méditation du matin, sinon qu'a cette heure-la on dist Complies au Monastère.
Le soir avant que d'aller coucher, j'appreuve que si l'église n'est point esloignee de vos chambres, ni trop incommode, vous y allies toutes ensemble, et qu'estans arrivées et mises a genoux et en la présence de Dieu, la semainiere fasse l'office de l'examen de conscience en cette sorte : Pater noster, et dire secrettement le reste ; Ave Maria et Credo, et a la fin : carnis resurrectionem, vitam œternam. Amen. Puis toutes ensemble le Confiteor jusques a mea culpa, et s'arrester un petit demi quart d'heure a faire l'examen, puis achever mea culpa, et le reste, Miser eatur et Indulgentiam. Apres cela les Litanies de Nostre Dame, et après, l'orayson de Nostre Dame, ou celle qui est après : Visita, quœsumus, Domine, habitationem, et ce qui s'ensuit. Apres cela : In p ace in idipsum * ; les autres respondent : Dormiam * Ps. v et requiescam. Benedicamus Domino; Deo gratias. Requiescant in pace. Et des cette heure-la, que chacune se retire a sa celle, après s'estre saluées toutes ensemble.
Au demeurant, ma chère Dame, sur tout il faut que vous la première, et puis les autres, tenies un ordre non seulement pour les Offices, mais aussi pour s'aller coucher et lever ; autrement vous ne pourres pas continuer en santé : et cela s'observe en toutes assemblées. Les veillées du soir sont dangereuses pour la teste et l'estomach. Je conseillerais que le disner ne fust point plus tard que dix heures, ni le souper que six, ni le coucher que de neuf a dix, et le lever entre quatre et cinq, si quelque complexion particulière ne requiert davantage de tems pour dormir ou n'en puisse pas tant dormir. Mais
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il faut que, pour n'en pas tant dormir, la cause soit bien reconneuë ; car entre les filles, il semble que six heures soyent presque requises, et voulant faire autrement on demeure sans vigueur le long de la journée.
Ne faites point l'orayson mentale après disner, si ce n'est quatre heures après, ni jamais après souper. Aux jours de jeusne on peut faire collation a sept heures ; et pour le regard du jeusne, pour vous, il suffira de commencer par le vendredy et vous en contenter pour quelque tems, et mesmement parce qu'il faut que vous soyes avec les autres et qu'il faut les conduire petit a petit.
Estant malade, ne faites point d'autre orayson que jaculatoire, et ayés soin de vous, obéissant soigneusement au médecin, et croyes que c'est une mortification aggreable a Dieu ; et quand vos Seurs le seront, soyes fort affectionnée a les visiter, secourir et faire servir et consoler. Mesme s'il y en a de maladives, monstres leur une tendre compassion , les dispensant aysement des charges de l'Office, selon que vous jugeres convenable, car cela les gaignera infiniment.
Pour le regard des Communions et Confessions, je treuve bon que ce soit tous les huit jours, et que le soir du samedi vous adjousties au Visita l'orayson du Saint Sacrement. Je vous envoyé un petit formulaire de Confession que j'ay dressé exprès pour vous. Je n'y metz pas tout, mays seulement ce que j'ay creu a propos pour vostre instruction. Vous le pourres communiquer a madame Bruslart et de Chantai, et aux Religieuses que vous verres disposées a en faire prouffit. Je n'ay pas icy les livres qui en traittent, et peut estre le disent-ilz mieux que moy ; mais il n'importe : si vous le treuves ailleurs, tant mieux.
Quant a la reformation de vostre Mayson, ma chère Fille, il faut que vous ayes un cœur grand et qui dure. Je vous voy dedans, sans doute ; si Dieu vous donne sa grâce et quelques années de vie, ce sera vous qui seres employée de la divine Providence a cette sacrée besoigne, et sans beaucoup de peyne. Cela me plaist que vous estes peu de filles, la multitude engendre confusion. Mais comment commenceres vous ?
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Voyci mes pensées. L'exacte reformation d'un monastère de filles consiste en l'obédience bien observée, la pauvreté et la chasteté. Il vous faut bien garder de donner ni peu ni prou aucune alarme de vouloir reformer ; car cela feroit que tous les espritz chatouilleux dresseroyent leurs armes contre vous et se roidiroyent. Sçaves vous ce qu'il faut faire ? Il faut que d'elles mesmes elles se reforment sous vostre conduitte et qu'elles se lient a l'obéissance et pauvreté. Mais comme quoy ? Allés de loin a loin, gaignés ces jeunes plantes qui sont la et leur inspirés l'esprit d'obéissance ; et pour ce faire usés de trois ou quatre artifices.
Le premier c'est de leur commander souvent, mais des choses fort petites, douces et légères, et ce devant les autres ; et puis, la dessus, les en louer modestement, et les appeller a l'obéissance avec des termes d'amour : Ma chère Seur, ou Fille, et semblables ; et plustost leur dire avant que de le faire : Si je vous prie de ceci ou de cela, le feres-vous pas bien pour l'amour de Dieu ?
Le second c'est de leur jetter devant des livres propres a cela, et entr'autres il y en a trois admirables que je vous conseille d'avoir, et quelquefois leur en lire a part les pointz plus sortables. Ce sont : Platus, Du Bien de l'Estat religieux, lequel est traduit en françois et imprimé a Paris (x); Le Gerson des Religieux, composé par le Père Pinel, imprimé a Lion et a Paris (2) ; Le Désirant ou Thresor de Dévotion, imprimé a Paris et a Lion. Item, parler souvent de l'obédience, non pas comme la désirant d'elles, mays comme désirant de la rendre a quelqu'un. Par exemple : Mon Dieu, que les
(1) Platus (Piatti) Jérôme, Jésuite milanais, mort en 1591. La première édition de son livre parut en 1601. Voici le titre de la seconde : Trois livres du Bien de l Estât religieux, faicts latins par H. Platus, et françois par Philippe le Bel, curé de Lu\arches. Seconde édition, Paris, mdcvii.
(2) Pinelli Luc, Jésuite italien, entré dans la Compagnie en 1562, mort en 1607. Le Gerson de la Perfection religieuse, et de l'Obligation que chaque Religieux a de V acquérir . Composé par le P. P. Lucas Pinelli, de Melfe, de la Compagnie de Jésus, et en cette seconde Edition reveu par l'Autheur et augmente presque par tout, nommément au quatriesme Livre. Le tout nouvellement traduit de Vltalien en François. A Lyon, par Jean Pillehotte, a renseigne du Nom de Jésus, mdciv.
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Abbesses qui ont des Supérieures qui leur commandent, ou bien des Supérieurs, sont bien plus ayses ! elles ne craignent point de faillir, elles ne font rien qu'a propos, toutes leurs actions sont bien plus aggreables a Dieu; et semblables petites amorces.
Le troysiesme c'est de commander si doucement et amiablement qu'on rende l'obéissance aymable; et, après qu'elles vous auront obéi, adjouster : Dieu vous veuille recompenser de cette obéissance. Et ainsy vous tenir fort humble.
Le quatriesme c'est de faire profession vous mesme de ne vouloir rien faire que par l'advis et conseil de vostre père spirituel, auquel néanmoins vous n'attribueres nullement aucun tiltre de commandement, ni a ce que vous feres par sa direction aucun tiltre d'obéissance, de peur d'exciter des contradictions, et que les malins ne suscitent des jalousies en l'esprit de ceux qui sont Supérieurs de vostre Monastère, car cela gasteroit tout. Et je suis expérimenté de semblables accidens pour les avoir veuz advenir en France, en des Monastères ou il n'y a pas eu peu de peyne d'apayser ces orages.
J'en dis de mesme de la pauvreté. Il faut les y conduire petit a petit, en sorte qu'inspirées en cette douce façon, dans quelque tems toutes leurs pensions soyent mises ensemble en une bourse, de laquelle on tirera tout ce qui sera nécessaire, esgalement et a propos, selon la nécessité d'une chacune, comme il se fait en plusieurs monastères de France que je sçay. Mais pourtant il ne faut donner nulle alarme de tout cela, ains les y conduire par des douces et souëfves inspirations, a quoy aussi serviront les livres susditz.
Quant a la chasteté il faut commencer ainsy : tesmoigner vous mesme que vous n'estes jamais si contente que quand vous estes seule avec elles ; qu'il vous semble que c'est la plus grande consolation d'estre ainsy en vostre conversation particulière entre vous autres Seurs ; que vous voudries que chacun demeurast en son lieu, les mondains chez eux et vous avec elles ; qu'aussi bien les mondains ne viennent aux monastères que pour en tirer,
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ou pour en faire des contes ça et la et se mocquer des Religieuses ; et semblables petites inspirations. Mays que ce soit en sorte qu'il semble que vous ne le dites que pour vostre particulier, et vous verres que, petit a petit, elles seront bien ayses de retrancher les sorties au monde et les entrées des mondains ; et en fin, un jour (il suffira bien si c'est après une année, voire deux) vous feres passer cela en constitution et en ordre, car c'est en fin la gardienne de la chasteté que la clausure.
Je suis consolé de sçavoir que presque tout est de jeunesse, car cet aage est propre a recevoir les impressions. Au monastère de Montmartre, près Paris, les jeunes, avec leur Abbesse encores plus jeune, ont fait la reformation *. "Vide supra, p.
Quand vous rencontreres des difficultés et contradictions, ne vous essayes pas de les rompre, mais gauchisses dextrement et plies ; avec la douceur et le tems, si toutes ne se disposent pas, ayés patience, et avancés le plus que vous pourres avec les autres. Ne tesmoignes pas de vouloir vaincre; excusés en l'une son incommodité, en l'autre son aage, et dites le moins qu'il vous sera possible que c'est faute d'obéissance. Mais dites moy, estimés vous peu ce que vous aves des-ja fait pour l'Office, pour la table, pour le voile et semblables choses ? Seigneur Jésus ! Nostre Seigneur demeura trois ans et demi a former le collège de ses douze Apostres, encores y avoit il et un traistre et beaucoup d'imperfections quand il mourut. Il faut avoir un cœur de longue haleyne ; les grans desseins ne se font qu'a force de patience et de longueur de tems ; les choses qui croissent en un jour se perdent en un autre. Courage donq, ma bonne Fille, Dieu sera avec nous.
Ma Fille, j'appreuve la charité que vous voules faire a cette pauvre créature esgaree, pourveu qu'elle revienne avec esprit de reconnoissance et pénitence ; et si elle vient en cette sorte, elle treuvera plus doux que sucre et miel d'estre reculée au dernier rang et de ne point avoir part aux honneurs de la Mayson, jusqu'à ce que les vertuz qu'elle pourra faire paroistre en contreschange
Galat., vi, i.
des fautes passées la puissent relever aux autres honneurs, horsmis le rang, qu'il est bien raysonnable qu'elle perde absolument. En particulier, je suis bien d'advis que vous relevies son esprit avec douceur et que vous invities a en faire de mesme toutes les Dames, car l'Apostre dit tout net* que les plus spirituel^ doivent relever les defaillans en esprit de douceur, quand ilz viennent en esprit de pénitence. Ainsy faut-il mesler la justice avec la bonté, a la façon de nostre bon Dieu, a fin que la charité soit exercée et la discipline observée.
Je treuverois bon que l'exercice de l'examen ne se fist qu'une grosse demie heure ou trois quartz d'heure après souper, et que pendant les trois quartz d'heure on fist un peu de récréation a deviser honnestement, voire a chanter des chansons spirituelles, au moins pour ce commencement.
Vos jeunes filles doivent estre communiees pour le plus tard a onze ans, présupposant qu'elles ayent la connoissance qu'ordinairement l'on a en ce tems la. Et la première fois qu'elles communient, il est bon de prendre vous mesme la peyne de les bien instruire de la révérence qu'elles y doivent porter, et de leur faire marquer le jour et l'an en leur Bréviaire pour en remercier Dieu toutes les années suivantes.
Voyla, ce me semble, que je vous ay respondu a tout ce que vous me demandies, Madame ma chère Seur. Il me reste a vous dire que, sans cérémonie, je suis entièrement vostre et de toute vostre Abbaye, ou j'espère voir un jour fleurir de toutes pars la sainte dévotion ; en ce que je pourray, je contribueray et ce que Dieu me donnera d'esprit et mes foibles prières. Je ne manque jamais de vous loger amplement en la mémoire de la sainte Messe, et croyes que si vous vous desires près de moy, je me désire bien aussi près de vous. Mais nous sommes asses près, puisque Dieu nous joint au désir de le servir ; demeurons en Dieu, et nous serons ensemble. Je le supplie de tout mon cœur qu'il vous fortifie de plus en plus en son amour, avec toutes mesdames vos Religieuses, que je salue et pri.3 de ne point m'oublier en leurs
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oraysons, mays de me donner quelques uns des souspirs de dévotion qu'elles jettent au Ciel, ou est leur espérance. Amen.
Je suis, Madame ma très chère Seur,
Vostre frère et serviteur en Jésus Christ, Françs, E. de Genève.
A Sales, le jour de saint Denys 1604.
Prenes en bonne part, je vous prie, ma façon d'escrire si grossière ; je n'escris qu'aï1)
(1) Ce post-scriplum inachevé ne figure que sur un tiré à part de cette lettre jusque-là inédite, publié à Paris en 1678.