‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 53 sur 102 · A LA MEME · texte numérisé non relu

A LA MEME

Promesse de l'aider dans la réforme de son monastère. — Recourir aux conseils du P. de Villars. — Demande de prières pour PEvèque de Saluces récemment décédé. — Livres qu'il serait utile à TAbbesse de consulter. — Mme de Boisy projette de placer sa fille au Puits-d'Orbe.

Sales, 13 octobre 1604.

Madame ma très chère Seur et Fille en Nostre Seigneur,

Je vous veux mettre icy quelques pointz a part, que je désire vous estre particuliers. Je vous supplie par les entrailles de Nostre Seigneur de croire, sans aucunement douter, que je suis entièrement et irrévocablement au service de vostre ame, et que je m'y employeray de toute l'estendue de mes forces, avec toute la fidélité que vous sçauries jamais souhaitter. Dieu le veut, et je le connois fort bien ; je ne puis rien dire davantage. Sur ce bon fondement j'appliqueray mon esprit et mes prières a penser en tout ce qui sera utile et requis pour faire une parfaitte reformation de tout vostre Monastère ; ayés seulement un grand courage et plein d'espérance. C'est tout ce qu'il nous faut pour le présent, car vous seres assaillie sans

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doute; mais avec l'esprit d'une douce vaillance nous chevirons de ce bon dessein, Dieu aydant. Et pour le présent, il faut bien establir l'intérieur de vos Seurs et le vostre sur tout, car c'est la vraye et solide méthode ; et dans quelque tems nous establirons l'extérieur, a l'édification de plusieurs âmes. Croyés que j'y penseray a bon escient. Quant au désir que vous aves de refaire vos vœux entre mes mains et m'en envoyer un escrit, puisque vous estimes que cela vous donnera tant de repos, j'en suis content, pourveu que vous adjousties a l'escrit cette condition, a l'endroit ou vous parleres de moy : « sauf l'authorité de tous légitimes Supérieurs ; » et ne faut pas que rien de cela se sçache.

J'escris a Monsieur vostre père et le mien une lettre propre, a mon advis, pour gaigner son esprit a nostre dessein, lequel je ne luy dépeins pas si grand comme il est parce que cela le rebuteroit luy estant proposé tout a coup, et petit a petit il le goustera indubitablement. Je me dispense un peu de vous en cette lettre-la, mais vous sçaves bien que ce n'est tout que pour la gloire de Dieu et vostre bien, a quoy je regarde sans plus en tout cecy. Je sçai que vous me tenes pour trop vostre pour interpréter aucune chose venante de moy qu'a bien et a droitte intention. Il faut avoir patience en ce qu'il veut ses opinions estre suivies, car il fait tout par excès d'amitié, et j'espère qu'ainsy comme je luy escris nous gaignerons

Vide Epist. seq. beaucoup sur luy. J'escris un mot a Madame vostre seur *, que je ne puis qu'aymer extrêmement, estant ce qu'elle est. Monsieur vostre père me semble le désirer par la lettre qu'il m'a escritte.

Vide supra, p. 333. J'ay bien peur que l'escrit de la méditation * ne soit si mal fait que vous ne sachies pas le lire ; vous prendres la peyne, s'il vous plaist, de le faire mettre au net pour le pouvoir lire avec plus de fruit. J'estois si indisposé quand je le fis escrire, que je ne peus y mettre la main pour l'escrire, me contentant de le dicter.

Il n'y a nulle apparence humaine que je puisse jamais avoir la consolation de voir le Puis d'Orbe ; mais le grand désir duquel je suis porté a vostre service spirituel me

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fait espérer que Nostre Seigneur m'y conduira par sa providence quand il en sera tems, si ma chetifve coopération est requise a vostre bon dessein.

Persévères a faire lire a la table, et mesme quelquefois en vostre chambre, en compaignie de vos Seurs. Il faut disposer petit a petit la matière de l'entière reformation, et la plus grande préparation c'est de rendre les cœurs doux, traittables et désireux de la perfection. Prevalesvous de l'assistence du bon Père de Villars ( " ), lequel, en response du billet que je vous donnay a Saint Claude (2), m'escrit qu'il aura un particulier soin de vous servir. Vous feres bien de vous arrester aux dévotions que je vous ay présentées et de ne point varier sans m'en advertir ; Dieu aura aggreable vostre humilité en mon endroit et vous les rendra fructueuses.

Monsieur l'Evesque de Saluées, est decedé despuis peu (3). C'estoit l'un des plus grans serviteurs de Dieu qui fust de cet aage, et de mes plus intimes amis ; il fut fait Evesque en un mesme jour avec moy. Je vous demande un Chapelet pour son repos, car je sçai que si je fusse trespassé devant luy, il m'en eust fait faire la charité

(1) Le P. Jean de Villars, né à Lyon le 20 janvier 1560, était entré dans la Compagnie de Jésus le 8 septembre 1577. Il fit la profession des quatre vœux le 24 août 1602, et mourut dans sa ville natale le 23 avril 1626. Bien qu'il fût doué de grands talents pour la chaire, ses supérieurs l'occupèrent de préférence à la direction des collèges. Il était en 1604 recteur à Dijon. Ses vertus, sa prudence, son expérience des voies intérieures lui acquirent l'amitié de saint François de Sales et la confiance de plusieurs personnes de haute piété. La baronne de Chantai entre autres le choisit pour confesseur, et c'est même à sa persuasion qu'elle se rangea définitivement sous la conduite du saint Evèque de Genève.

(2) Dans les derniers jours du mois d'août précédent, l'Evèque de Genève avait fait un pèlerinage à Saint-Claude en compagnie de sa mère et de sa jeune sœur. Il y avait donné rendez-vous à la baronne de Chantai et à ses pieuses amies, l'Abbesse du Puits-d'Orbe et la présidente Brûlart.

(3) Juvénal Ancina, décédé le 31 août de cette même année. (Voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 7.) Comment expliquer cette assertion de saint François de Sales : « Il fut fait Evesque en un mesme jour avec moy, » quand on sait qu'il a été lui-même préconisé le 15 juillet et sacré le 8 décembre 1602, et son ami, préconisé le 26 août et sacré le Ier septembre de la même année ? Peut-être Clément VIII avait-il eu le projet de les promouvoir tous deux en même temps, et, averti de ce projet, le Saint ne l'aurait pas été des difficultés qui auraient pu en empêcher l'exécution. Dans une lettre au bienheureux Juvénal Ancina luimême (voir ci-dessus, p. 160) il est beaucoup moins affirmatif à cet égard.

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comme cela par tout ou il eust eu du crédit. Si j'eusse eu le tems a moy, je vous eusse escrit en meilleur ordre; mais tout ce que j'escris ce n'est que par morceaux, selon le loysir que je puis avoir. Croyés que j'ay bien besoin de vos prières.

Les livres que vous pouves avoir pour le présent, sont : Platus, Du Bien de V Estât de religion; Le Gerson des Videsupra,p.537. Religieux, de Luc Pinel * ; Paul Morigie, De l'institution et commencement des Religions ( 0 ; les Œuvres idem,p 169,11.(2). de Grenade, imprimées nouvellement a Paris* ; Belidem,P.i9o,n.(6). lintani, De VOrayson mentale *, les Méditations de rdem,P.î69,n.(r). Capiglia, Chartreux * ; celles de saint Bonaventure ; Le Désirant ; les Œuvres de François Arias et sur tout ideni,p.i9o,n.(i). Y Imitation de Nostre Dame* ; les Œuvres de la Mère Thérèse ; le Catéchisme spirituel de Cacciaguerre et ses autres Œuvres (2). Cela vous suffira, ou une partie, avec ceux que je sçai que vous aves des-ja.

Dieu, ma très chère Seur, soit vostre conducteur, protecteur et conservateur, vostre prétention et vostre confiance. Amen.

Vostre serviteur très asseuré en Nostre Seigneur,

Madame, j'oubliois presque de vous dire que ma mère et moy avons fait un projet de vous envoyer après l'hiver prochain ma jeune seur que vous vistes a Saint Claude (3),

(1) Morigia Paul, Jésuate milanais, Général de son Ordre (1525-1604). Historia dell' origine ditutte le Religioni, librilll. Venezia, Zoppio, 1569, 1581.

(2) Buonsignore Cacciaguerra (1 495-1 566) est l'un des compagnons de saint Philippe de Néri des plus recommandables par son savoir et sa sainteté. Il a laissé plusieurs ouvrages spirituels très appréciés, mais aucun ne porte le titre indiqué ici par le Saint. Le livre en question est évidemment le Dialogo spirituelle del venerabile prête Buonsignore Cacciaguerra, con la lettera a Felice, vergine di Barbarano, sua pénitente. Venezia, Farri, 1575. — Ce livre, sous forme de demandes et de réponses, contient des enseignements théologiques et ascétiques pleins de sagesse et d'onction. On doit au même auteur les Traités de la Sainte Communion et de la Tribulation, des Lettres spirituelles, et la Vita di Felice di Barbarano.

(3) Jeanne de Sales, treizième et dernier enfant de Mmc de Boisy, était alors âgée de onze ans. (Voir le tome précédent, note ( r ), p. 33.) Au mois de juin suivant elle fut effectivement envoyée au Puits-d'Orbe et y resta plus d'une année. Mais co'iime elle n'éprouvait aucun attrait pour la vie religieuse,

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en intention que si Dieu la favorise de l'inspiration d'estre Religieuse, elle le soit, le tems estant venu, par vostre grâce et assistence ; trop heureuse qu'elle sera d'arriver en cette Mayson-la a mesme tems que la dévotion s'y allumera. Que si elle n'est pas digne de ce lieu, ou moy de ce contentement, au moins aura-elle ce bonheur, ou qu'elle aille, d'avoir esté en si bon lieu. Et le tout se fera, Dieu aydant, sans aucune incommodité de personne, sinon celle de son esprit. Voyés, Madame ma chère Seur, si nous voulons nous obliger bien estroittement a vostre service ; cela dit sans cérémonie. Le 13 octobre 1604.

on la retira du Monastère. Après l'avoir laissé séjourner quelque temps à Dijon auprès de la présidente Brûlart, sœur de l'Abbesse, Mme de Boisy voulut confier sa fille à la baronne de Chantai. Elle n'y demeura pas longtemps; une courte maladie l'emporta dans sa quatorzième année (8 octobre 1607). La fin prématurée de cette jeune sœur a inspiré à saint François de Sales quelquesunes des pages les plus touchantes qui soient tombées de sa plume.

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