‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 54 sur 102 · A LA PRÉSIDENTE BRULART · texte numérisé non relu

A LA PRÉSIDENTE BRULART

Quand faudrait-il refaire une confession générale. — Qu'est-ce que la dévotion.— Deux choses qu'une chrétienne doit observer « pour estre vrayement dévote. » — Promptitude requise dans leur observance; quelques réflexions pour l'acquérir. — Pratiques proposées pour chaque jour. — Il faut rendre la dévotion « fort aymable, » surtout à notre famille.

Sales, [13 octobre] 1604.

Madame,

Ce m'a esté un extrême contentement d'avoir eu et veu vostre lettre ; je voudrois bien que les miennes vous en peussent donner un réciproque, et particulièrement pour le remède des inquiétudes qui se sont eslevees en vostre esprit despuis nostre séparation. Dieu me veuille inspirer.

Je vous ay dit une fois, et m'en resouviens fort bien, que j'avois treuvé en vostre confession générale toutes

346 Lettres de saint François de Sales

les marques d'une vraye, bonne et solide confession, et que jamais je n'en avois reçeu qui m'eust plus entièrement contenté. C'est la vraye vérité, Madame ma chère Seur ; et croyes qu'en telles occasions je parle fort purement. Que si vous aves omis quelque chose a dire, considérés si c'a esté a vostre escient et volontairement ; car en ce cas la, vous devries sans doute refaire la confession, si ce que vous auries omis estoit péché mortel, ou que vous pensassies a cette heure la que ce le fust. Mais si ce n'est que péché véniel, ou que vous l'ayes omis par oubliance et défaut de mémoire, ne doutés point, ma chère Seur ; car, au péril de mon ame, vous n'estes nullement obligée de refaire vostre confession, ains suffira de dire a vostre confesseur ordinaire le point que vous aures omis : de cela j'en respons. N'ayés pas crainte non plus de n'avoir pas apporté tant de diligence qu'il failloit a vostre confession générale ; car je vous redis fort clairement et asseurement que si vous n'aves point fait d'omission volontaire, vous ne deves nullement refaire la confession, laquelle, pour vray, a esté très suffisamment faitte ; et demeurés en paix de ce costé la. Que si vous en confères avec le Père Recteur (*), il vous en dira le mesme, car c'est le sentiment de l'Eglise nostre mère.

Toutes les règles du Rosaire et du Cordon n'obligent nullement ni a péché mortel ni a véniel, ni directement ni indirectement ; et, ne les observant pas,' vous ne pecheres non plus que de laisser une autre sorte de bien a faire. Ne vous en mettes donq nullement en peyne, mays serves Dieu gayement et en liberté d'esprit.

Vous me demandes le moyen que vous deves tenir pour acquérir la dévotion et paix de l'esprit. Ma chère Seur, vous ne me demandes pas peu ; mais je m'essayeray de vous en dire quelque chose, car je vous le dois. Mais remarqués bien ce que je vous diray. La vertu de dévotion n'est autre chose qu'une générale inclination et promptitude de l'esprit a faire ce qu'il connoist estre aggreable a Dieu ; c'est cette dilatation de cœur de laquelle David

(1) Le P. de Villars (voir ci-dessus, note ( i ), p. 34-5.

Année 1604 347

disoit * : J'ay couru en la voye de vos commandemens * Ps- cxvm, 32. quand vous aves estendu mon cœur. Ceux qui sont simplement gens de bien cheminent en la voye de Dieu ; mays les devotz courent, et quand ilz sont bien devotz, ilz volent. Maintenant je vous diray quelques règles qu'il faut observer pour estre vrayement dévote.

Il faut avant toutes choses observer les commandemens généraux de Dieu et de l'Eglise, qui sont establis pour tout fidelle chrestien, et sans cela il n'y peut avoir aucune dévotion au monde : cela, chacun le sçait. Outre les commandemens généraux, il faut soigneusement observer les commandemens particuliers qu'un chascun a pour le regard de sa vocation ; et quicomque ne le fait, quand il feroit resusciter les mortz, il ne laisse pas d'estre en péché, et damné, s'il y meurt. Comme, par exemple, il est commandé aux Evesques de visiter leurs brebis, les enseigner, redresser, consoler : que je demeure toute la semayne en orayson, que je jeusne toute ma vie, si je ne fay cela je me pers. Qu'une personne face miracle estant en estât de mariage, et qu'elle ne rende pas le devoir de mariage a sa partie ou qu'elle ne se soucie point de ses enfans, elle est pire qu'infidelle, dit saint Paul*; et *lTïm., v, 8. ainsy des autres.

Voyla donq deux sortes de commandemens qu'il faut soigneusement observer pour fondement de toute dévotion ; et néanmoins la vertu de dévotion ne consiste pas a les observer, mais a les observer avec promptitude et volontier. Or, pour acquérir cette promptitude, il faut employer plusieurs considérations.

La première, c'est que Dieu le veut ainsy, et est bien la rayson que nous fassions sa volonté , car nous ne sommes en ce monde que pour cela *. Helas, tous les * I Pétri, iv, 2. jours nous luy demandons que sa volonté soit faitte *, * Matt., vi, 10. et quand ce vient a la faire nous avons tant de peyne ! Nous nous offrons a Dieu si souvent, nous luy disons a tous coupz : Seigneur, /£ suis vostre *, voyla mon cœur; * Ps. cxvm, 94. et quand il nous veut employer nous sommes si lasches ! Comme pouvons-nous dire que nous sommes siens si nous ne voulons accommoder nostre volonté a la sienne ?

348 Lettres de saint François de Sales

La deuxiesme considération c'est de penser a la nature des commandemens de Dieu, qui sont doux, gratieux et souëfves, non seulement les généraux, mays encores les particuliers de la vocation. Et qu'est ce donques qui vous les rend fascheux? Rien, a la vérité, sinon vostre propre volonté, qui veut régner en vous a quel prix que ce soit ; et les choses que peut estre elle desireroit si on ne les luy commandoit, luy estant commandées elle les rejette. De cent mille fruitz délicieux, Eve choisit celuy qu'on Gen., m, 1-6. lUy avoit défendu *, et sans doute que si on le luy eust permis elle n'en eust pas mangé. C'est, en un mot, que nous voulons servir Dieu, mais a nostre volonté et non pas a la sienne. Saùl avoit commandement de gaster et ruyner tout ce qu'il rencontreroit en Amalech : il ruyna tout, horsmis ce qui estoit de pretieux, qu'il réserva et en fit sacrifice; mais Dieu declaira qu'il ne veut nul sacrifice

* I Reg., xv, 3-23. contre l'obéissance*. Dieu me commande de servir aux

âmes, et je veux demeurer a la contemplation : la vie contemplative est bonne, mais non pas au préjudice de l'obéissance. Ce n'est pas a nous de choysir a nostre volonté ; il faut voir ce que Dieu veut, et si Dieu veut que je le serve en une chose, je ne doy pas vouloir le servir en une autre. Dieu veut que Saùl le serve en qualité de roy et cappitaine, et Saùl le veut servir en qualité de

* ibid., xiii, 9-13. prestre * : il n'y a nulle difficulté que celle cy est plus

excellente que celle la; mais néanmoins Dieu ne se paye pas de cela, il veut estre obéi.

C'est grand cas, Dieu avoit donné de la manne aux

*Exod.,xvï, 14-31; enfans d'Israël, une viande très délicieuse* ; et les voyla

xv^Vo!'7"9' ap ' qu'ilz n'en veulent pas, mais recherchent en leurs désirs

*Num., xi, 4, s. les aulx et les oignons d'Egipte *. C'est nostre chetifve

nature qui veut tous-jours que sa volonté soit faitte, et

non pas celle de Dieu. Or, a mesure que nous aurons

moins de propre volonté, celle de Dieu sera plus ayse-

ment observée.

3. Il faut considérer qu'il n'y a nulle vocation qui n'ayt ses ennuis, ses amertumes et degoustemens ; et, qui plus est, si ce n'est ceux qui sont pleinement resignés en la volonté de Dieu, chascun voudroit volontier changer sa

Année 1604 349

condition a celle des autres : ceux qui sont Evesques voudroyent ne l'estre pas ; ceux qui sont mariés voudroyent ne l'estre pas , et ceux qui ne le sont le voudroyent estre. D'où vient cette générale inquiétude des espritz, sinon d'un certain desplaysir que nous avons a la contrainte, et une malignité d'esprit qui nous fait penser que chascun est mieux que nous ? Mais c'est tout un : quicomque n'est pleinement resigné, qu'il tourne deçà et delà, il n'aura jamais repos. Ceux qui ont la fièvre ne treuvent nulle place bonne ; ilz n'ont pas demeuré un quart d'heure en un lict qu'ilz voudroyent estre en un autre : ce n'est pas le lict qui en peut mais, c'est la fièvre qui les tourmente par tout. Une personne qui n'a point la fièvre de la propre volonté se contente de tout ; pourveu que Dieu soit servi, elle ne se soucie pas en quelle qualité Dieu l'employé : pourveu qu'il face sa volonté divine, ce luy est tout un.

Mais ce n'est pas tout. Il faut non seulement vouloir faire la volonté de Dieu, mais pour estre dévot, il la faut faire gayement. Si je n'estois pas Evesque, peut estre que, sachant ce que je sçay, je ne le voudrois pas estre ; mais l'estant, non seulement je suis obligé de faire ce que cette pénible vocation requiert, mais je doy le faire joyeusement, et doy me plaire en cela et m'y aggreer. C'est le dire de saint Paul * : Chascun demeure en sa * 1 Cor., vu, 24. vocation devant Dieu. Il ne faut pas porter la croix des autres, mais la sienne ; et pour porter chascun la sienne, Nostre Seigneur veut qu'un chascun se renonce soy mesme *, c'est a dire a sa propre volonté. Je voudrois * Matt., xvi, 24. bien ceci et cela, je serois mieux ici et la : ce sont tentations. Nostre Seigneur sçait bien ce qu'il fait; faysons ce qu'il veut, demeurons ou il nous a mis.

Mais, ma bonne Fille (permettes moy que je vous parle selon mon cœur, car je vous ayme comme cela), vous voudries avoir quelque petite prattique pour vous conduire. Outre ce que j'ay dit qu'il failloit considérer, 1. faites la méditation tous les jours, ou le matin avant disner, ou bien une heure ou deux avant le souper, et ce, sur la Vie et Mort de Nostre Seigneur ; et a cest

350 Lettres de saint François de Sales

effect, serves vous de Bellintani, Capucin, ou de Bruno, Vide supra, pp. Jésuite*. Vostre méditation ne doit estre que d'une grosse demi heure, et non plus, au bout de laquelle adjoustés tous-jours une considération de l'obéissance que Nostre Seigneur a exercée a l'endroit de Dieu son Père, car vous treuveres que tout ce qu'il a fait il Ta fait pour comjoan.,v,3o,vi,38. plaire a la volonté de son Père* ; et la dessus, esvertues vous de vous acquérir un grand amour de la volonté de Dieu.

2. Avant que de faire ou vous préparer a faire aucune des choses de vostre vocation qui vous faschent, pensés que les Saintz ont bien fait gayement d'autres choses plus grandes et fascheuses : les uns ont souffert le martyre, les autres ont souffert le deshonneur du monde. Saint François et tant de Religieux de nostre aage ont baysé et rebaysé mille fois des ladres et ulcérés ; les autres se sont confinés es desers ; les autres, sur les galères avec les soldatz ; et tout cela pour faire chose aggreable a Dieu. Et qu'est ce que nous faysons qui approche en difficulté a cela ?

3. Pensés souventesfois que tout ce que nous faysons a sa vraye valeur de la conformité que nous avons avec la volonté de Dieu : si qu'en mangeant et beuvant, si je le fay parce que c'est la volonté de Dieu que je le face, je suis plus aggreable a Dieu que si je souffrois la mort sans cette intention la.

4. Je voudrois que souvent parmi la journée vous invoquassies Dieu affin qu'il vous donnast l'amour de vostre vocation, et que vous dissies comme saint Paul quand il

Act., ix, 6. fut converti : Seigneur, que voules vous que je face*?

Voules vous que je vous serve au plus vil ministère de vostre mayson ? Ah, je me reputeray encor trop heureuse : pourveu que je vous serve, je ne me soucie pas en quoy ce sera. Et venant au particulier de ce qui vous faschera, dites : Voules vous que je face telle et telle chose? Helas, Seigneur, encor n'en suis je pas digne ; je le feray très volontier : et ainsy, que vous vous humilies fort. O mon Dieu, quel thresor vous acquerres, plus grand sans doute que vous ne sçauries estimer.

Année 1604 351

5. Je voudrois que vous considerassies combien de Saintz et Saintes ont esté en vostre vocation et estât, et qu'ilz s'y sont tous accommodés avec une grande douceur et résignation, tant au Nouveau qu'en l'Ancien Testament : Sara, Rebecca, sainte Anne, sainte Elizabeth, sainte Monique, sainte Paule et cent mille ; et que cela vous anime, vous recommandant a leurs prières.

Il faut aymer ce que Dieu ayme : or, il ayme nostre vocation ; aymons-la bien aussi, et ne nous amusons pas a penser sur celle des autres. Faysons nostre besoigne ; a chascun sa croix n'est pas trop. Meslés doucement l'office de Marthe a celuy de Magdeleine * ; faites diligem- * Luca;, x, 38-43. ment le service de vostre vocation, et souvent revenes a vous mesme et vous mettes en esprit aux piedz de Nostre Seigneur, et dites : Mon Seigneur, soit que je coure, soit que je m'arreste, je suis toute vostre, et vous a moy*; *Cant.,n, i6,vi, 2, vous estes mon premier Espoux, et tout ce que je feray, c'est pour l'amour de vous, et cecy et cela.

Vous verres l'exercice de l'orayson que j'envoye a Madame du Puis d'Orbe * : tirés-en une copie, et vous en * Vide supra, pp. prévales, car je le désire. Il me semble que, faysant le 3' 342' matin une demi heure d'orayson mentale, vous deves vous contenter d'ouyr tous les jours une Messe, et, parmi la journée, lire une demi heure de quelque livre spirituel, comme de Grenade ou de quelque autre bon autheur. Le soir, faire l'examen de conscience, et, le long de la journée, faire des oraysons jaculatoires. Lises fort le Combat spirituel, je vous le recommande. Les Dimanches et festes vous pourres, outre la Messe, ouyr Vespres (mais cela sans adstriction) et le sermon.

N'oubliés pas de vous confesser tous les huict jours et quand vous aures quelque grand ennuy de conscience. Pour la Communion, si ce n'est au gré de Monsieur vostre mari, n'excèdes point pour le présent les limites de ce que nous en dismes a Saint Claude * : demeurés ferme, ' Idem, p. 343,0. ». et communies spirituellement ; Dieu recevra en conte la préparation de nostre cœur *. * Ps- ,x> Pe™it.

Souvenes vous de ce que je vous ay si souvent dit : faites honneur a nostre dévotion ; rendes la fort aymable

a tous ceux qui vous connoistront, mays sur tout a vostre famille ; faites que chascun en die du bien. Mon Dieu, que vous estes heureuse d'avoir un mari si raysonnable et souple ! vous en devés bien louer Dieu. Quand il vous surviendra quelque contradiction, resignés vous fort en Nostre Seigneur, et vous consolés sçachant que ses faveurs ne sont que pour les bons ou pour ceux qui se Cf.iiTim.,111, 12. mettent en chemin de le devenir*.

Au demeurant, sçachés que mon esprit est tout vostre. Dieu sçait si jamais je vous oublie, ni toute vostre famille, en mes foibles prières ; je vous ay très intimement gravée en mon ame. Dieu soit vostre cœur et vostre vie !

Françs, E. de Genève.

A LA BARONNE DE CHANTAL

Marques de la volonté de Dieu dans le choix d'un directeur. — « Lien admirable » établi par Dieu entre les deux Saints. — Remèdes aux tentations contre la foi. — Exercices de piété à remplir chaque jour : méditation, audition de la Messe, oraisons jaculatoires, prières du soir, lecture spirituelle. — Usage du jeûne et de la discipline. — Fréquente Communion. — Pour l'éducation de ses enfants agir « a la façon des Anges. » — Assistance des pauvres et des malades. — Devoirs envers son père et son beau-père. — De l'esprit de liberté : il est insinué dans le Pater. — Signes auxquels on peut le reconnaître ; défauts qui lui sont opposés. — Exemple de plusieurs Saints. — Professer une grande dévotion envers saint Louis. — Mort de l'Evêque de Saluées.

Sales, 14 octobre 1604.

Vive Jésus Madame,

Pleust a nostre bon Dieu que j'eusse autant de moyen de me bien faire entendre par cest escrit comme j'en ay de volonté ; je m'asseure que pour une partie de ce que vous desires sçavoir de moy vous séries consolée, et particulièrement pour les deux doutes que Tennemy vous

suggère sur le choix que vous aves fait de moy pour estre vostre père spirituel. Mais je m'en vay vous dire ce que je pourray, pour exprimer en peu de paroles ce que je pense vous estre nécessaire sur ce sujet.

Pour le premier, le choix que vous aves fait a toutes les marques d'une bonne et légitime eslection ; de cela n'en doutés plus, je vous supplie. Ce grand mouvement d'esprit qui vous y a porté presque par force et avec consolation ; la considération que j'y ay apporté avant que d'y consentir ; ce que ni vous ni moy ne nous en sommes pas fiés a nous mesmes, mais y avons appliqué le jugement de vostre confesseur, bon, docte et prudent (0 ; ce que nous avons donné du loysir aux premières agitations de vostre conscience pour se refroidir si elles eussent esté mal fondées ; ce que les prières non d'un jour ni de deux, mais de plusieurs mois ont précédé, sont indubitablement des marques infallibles que c'estoit la volonté de Dieu.

Les mouvemens de l'esprit malin ou de l'esprit humain sont bien d'autre condition. Hz sont terribles et vehemens, mais sans constance. La première parole qu'ilz jettent a l'oreille de l'ame qui en est agitée c'est de n'ouïr point de conseil, ou, si elle en oyt, que ce soyent des conseilz de gens de peu et sans expérience. Hz pressent, ilz veulent qu'on trousse marché avant que de l'avoir traitté, et se contentent d'une courte prière, qui ne sert que de prétexte pour establir des choses les plus importantes.

Il n'y a rien de pareil en nostre fait. Ce n'a esté ni vous ni moy qui en avons fermé le traitté ; c'a esté un troysiesme, qui en cela n'a peu regarder qu'a Dieu seul. La difficulté que j'y apportay au commencement, qui ne procedoit que de la considération que j'y devois appliquer, vous doit entièrement résoudre ; car croyés bien que ce n'estoit pas faute de très grande inclination a vostre service spirituel (je l'avois indicible), mais parce qu'en chose de telle conséquence je ne voulois suivre ni vostre désir ni mon inclination, ains Dieu et sa provividence. Arrestes-vous la, je vous supplie, et ne disputés

( 1 ) Le P. de Villars (voir ci-dessus, note (1), p. }^}).

Lettres II 2)

3$4 Lettres de saint François de Sales

plus avec l'ennemy en ce sujet ; dites luy hardiment •Cf. Pss. cxm, h, que c'est Dieu qui l'a voulu et qui la fait*. Ce fut Dieu

CXXX1V u

qui vous embarqua en la première direction, propre a vostre bien en ce tems la ; c'est Dieu qui vous a portée a celle ci, laquelle, bien que 1 instrument en soit indigne, il vous rendra fructueuse et utile.

Pour le second, ma très chère Seur, sçachés que, comme je viens de dire, des le commencement que vous conferastes avec moy de vostre intérieur Dieu me donna un grand amour de vostre esprit. Quand vous vous declarastes a moy plus particulièrement, ce fut un lien admirable a mon ame pour chérir de plus en plus la vostre,

* Vide supra, p. 262. qui me fit vous escrire que Dieu m'avoit donné a vous*,

ne croyant pas qu'il se peust plus rien adjouster a l'affection que je sentois en mon esprit, et sur tout en priant Dieu pour vous. Mays maintenant, ma chère Fille, il y est survenu une certaine qualité nouvelle qui ne se peut nommer, ce me semble ; mais seulement son effect est une grande suavité intérieure que j'ay a vous souhaitter la perfection de l'amour de Dieu et les autres bénédictions spirituelles. Non, je n'adjouste pas un seul brin a

* Ps. lxxii, 26. la vérité, je parle devant le Dieu de mon cœur * et du

vostre. Chasque affection a sa particulière différence d'avec les autres ; celle que je vous ay a une certaine particularité qui me console infiniment, et, pour dire tout, qui m'est extrêmement prouffitable. Tenes cela pour une très véritable vérité et n'en doutés plus. Je n'en voulois pas tant dire, mais un mot tire l'autre, et puis je pense que vous le mesnageres bien.

Grand cas ce me semble, ma Fille : la sainte Eglise de Dieu, a l'imitation de son Espoux, ne nous enseigne point de prier pour nous en particulier, mais tous-jours pour nous et nos frères Chrestiens : « Donnés nous, » dit elle, « accordés nous, » et en semblables termes qui en comprennent plusieurs. Il ne m'estoit jamais arrivé, sous cette forme de parler générale, de porter mon esprit a aucune personne particulière : despuis que je suis sorty de Dijon, sous cette parole de nous, plusieurs particulières personnes qui se sont recommandées a moy me viennent

en mémoire ; mais vous, presque ordinairement la première, et quand ce n'est pas la première, qui est rarement, c'est la dernière pour m'y arrester davantage. Se peut-il dire plus que cela ? Mais, a l'honneur de Dieu, que ceci ne se communique point a personne ; car j'en dis un petit trop, quoy qu'avec toute vérité et pureté. En voyla bien asses pour respondre cy après a toutes ces suggestions, ou au moins pour vous donner courage de vous mocquer de leur autheur et luy cracher au nés. Je vous diray le reste un jour, ou en ce monde ou en l'autre.

Pour le troysiesme, vous me demandes les remèdes au travail que vous donnent les tentations que le malin vous fait contre la foy et l'Eglise ; car c'est cela que j'entens. Je vous en diray ce que Dieu me donnera. Il faut, en cette tentation, tenir la posture que l'on tient en celle de la chair : ne disputer ni peu ni prou, mais faire comme faysoyent les enfans d'Israël des os de l'Aigneau pascal, qu'ilz ne s'essayoient nullement de rompre, mays les jettoyent au feu*. Il ne faut nullement respondre ni *Exod.,xn, 10, 46; faire semblant d'entendre ce que l'ennemy dit; qu'il J0311-* X1X> 3 • clabaude tant qu'il voudra a la porte, il ne faut pas seulement dire : Qui va la ? Il est vray, ce me dires-vous, mais il m'importune, et son bruit fait que ceux de dedans ne s'entendent pas les uns les autres a deviser. C'est tout un ; patience, il se faut parler par signes : il se faut prosterner devant Dieu et demeurer la devant ses piedz ; il entendra bien, par cette humble contenance, que vous estes sienne et que vous voules son secours, encores que vous ne puissies pas parler. Mays sur tout tenes vous bien fermée dedans, et n'ouvres nullement la porte, ni pour voir qui c'est ni pour chasser cet importun ; en fin il se lassera de crier et vous laissera en paix. Il en seroit tantost tems, me dires-vous.

Je vous prie, ayés un livre intitulé De la Tribulation, composé par le P. Ribadeneira (0 en espagnol et traduit en françois (le Père Recteur vous dira ou il est imprimé),

(1) Ribadeneira Pierre, Jésuite espagnol (1527-1611). Traicti de la Tribulation, cscrit en Espagnol... nouvellement mis en François par le R. P. François Solier de la mesme Compagnie. Douay, Baltazar Bellere, 1599; Paris, 1600*

356 Lettres de saint François de Sales

et le lises soigneusement. Courage donques, le tems en sera tantost : pourveu qu'il n'entre point, il n'importe. C'est cependant un très bon signe que l'ennemy batte et tempeste a la porte, car c'est signe qu'il n'a pas ce qu'il veut. S'il l'avoit eu, il ne crieroit plus; il entreroit et s'arresteroit. Notés cela pour ne point entrer en scrupule. Apres ce remède je vous en donne un autre. Les tentations de la foy vont droit a l'entendement pour l'attirer a disputer, a resver et songer la dessus. Sçaves vous ce que vous feres pendant que l'ennemy s'amuse a vouloir escalader l'intellect ? Sortes par la porte de la volonté et luy faites une bonne charge ; c'est a dire, comme la tentation de la foy se présente pour vous entretenir : Mais comment se peut faire cecy ? mais si cecy, mais si cela ? faites qu'en lieu de disputer avec l'ennemy par le discours, vostre partie affective s'eslance de vive force sur luy, et mesme joignant a la voix intérieure l'extérieure, criant : Ah traistre, ah malheureux, tu as laissé l'Eglise des Anges, et tu veux que je laisse celle des Saintz ! Desloyal, infidelle, perfide, tu présentas a la première femme la

Gen., m, 1-6. pomme de perdition *, et tu veux que j'y morde. Arrière, o Satan ; il est escrit : Tu ne tenteras point le Sei-

Matt.,iv, 10,7. gneur ton Dieu *. Non, je ne disputeray point, ni contesteray. Eve voulant disputer se perdit ; Eve le fit et fut seduitte. Vive Jésus en qui je croy vive l'Eglise a laquelle j'adhère ! et semblables paroles enflammées. Il en faut dire aussi a Jésus Christ et au Saint Esprit, telles qu'il vous suggérera, et mesme a l'Eglise : O mère des enfans de Dieu, jamais je ne me separeray de vous ; je veux mourir et vivre en vostre giron.

Je ne sçai si je me fay bien entendre. Je veux dire qu'il faut se revancher avec des affections et non pas avec des raysons, avec des passions et non pas avec des considérations. Il est vray qu'en ce tems de tentation la pauvre volonté est toute sèche ; mays tant mieux, ses coupz seront tant plus terribles a l'ennemy, lequel voyant qu'en lieu de retarder vostre advancement il vous donne sujet d'exercer mille affections vertueuses, et particulièrement de la protestation de la foy, il vous laissera en fin finale.

Année 1604 357

En troysiesme lieu, il sera bon d'appliquer quelquefois cinquante ou soixante coupz de discipline, ou trente, selon que vous seres disposée. C'est grand cas comme cette recette s'est treuvee bonne en une ame que je connois. C'est sans doute que le sentiment extérieur divertit le mal et l'affliction intérieure, et provoque la miséricorde de Dieu ; joint que. le malin voyant que l'on bat sa partisane et confédérée, la chair, il craint et s'enfuit. Mais de ce troysiesme remède il en faut user modérément, et selon le prouffit que vous en verres reuscir par l'expérience de quelques jours.

Au bout de tout cela, ces tentations ne sont que des afflictions comme les autres, et faut s'accoiser sur le dire de la Sainte Escriture * : Bienheureux est qui souffre * Jacobi, i, 12. la tentation, car ayant esté esprouvè, il recevra la couronne de gloire. Saches que j'ay veu peu de personnes avoir esté avancées sans cette espreuve, et faut avoir patience ; nostre Dieu, après les bourrasques, envoyera le calme. Mais sur tout serves-vous du premier et second remède.

Pour le quatriesme point, je ne veux point changer les offres que vous fistes la première fois que vous voûastes, ni la place qui vous fut donnée, ni tout le reste.

Quant a vos prières quotidiennes, voyci mon advis. Le matin, faites la méditation avec la préparation, telle que je l'ay marquée en l'escrit que j 'envoyé a cette intention *. Adjoustés le Pater noster, Y Ave Maria, le * vide supra, PP. Credo, le Veni Creator Spiritus, Y Ave maris Stella, 33h 342' 351, Y Angele Dei et une courte orayson pour les deux saintz Jan et les deux saintz François d'Assise et de Paule, que vous treuveres dans le Bréviaire, ou peut estre les aves vous des-ja dans le livret que vous penses m'envoyer. Salués tous les Saintz avec cette oraison vocale : « Sainte Marie et tous les Saintz, veuilles intercéder pour nous vers Nostre Seigneur, affin que nous obtenions d'estre aydés et sauvés par Celuy qui vit et règne es siècles des siècles. Amen. » Sancta Maria et omnes Sancti, intercedite pro nobis ad Dominum, ut nos mereamur ab eo adjuvari et salvari qui vivit et régnât in sœcula

358 Lettres de saint François de Sales

* Ex hora Prima;, sceculorum. Amen*. Ayant salué les Saintz qui sont au Ciel, dites un Pater noster et Y Ave pour les fi délies trespassés et un autre pour tous les fidelles vivans. Ainsy vous aures visité toute l'Eglise, dont Tune des parties est au Ciel, l'autre en terre et l'autre sous terre, comme saint

•Philip., ii, io. Paul * et saint Tan ** tesmoiefnent. Cela vous tiendra une

♦*Apoc, v, 13. .

heure bien ronde.

Oyés tous les jours la Messe, quand il se pourra, en la façon que j'ay descritte en l'escrit de la méditation, et, soit a la Messe, soit le long du jour, je désire que le Chapelet se dise tous les jours, le plus affectueusement qui se peut. Le long du jour, force oraysons jaculatoires, et particulièrement celles des heures, quand elles sonnent : c'est une dévotion utile.

Le soir, avant souper, j'appreuve un petit de recollection, avec cinq Pater noster et Ave Maria aux playes de Nostre Seigneur. Or, la recollection se pourra faire avec une entrée de l'ame en l'une des cinq playes de Nostre Seigneur pour cinq jours ; le sixiesme, dans les espines de sa couronne, et le septiesme, dans son costé percé, car il faut commencer la semaine par la et la finir de mesme ; c'est a dire, les Dimanches il faut revenir a ce cœur.

Le soir, environ une heure ou une heure et demie après souper, vous vous retireres et dires le Pater noster, Y Ave, le Credo ; cela fait, le Confiteor jusques a mea culpa ; puis l'examen de conscience, après lequel vous acheveres le mea culpa, et dires les Litanies de Nostre Dame de l'église de Lorette ; ou bien, par ordre, les sept Litanies de Nostre Seigneur, de Nostre Dame, des Anges, et ainsy des autres, telles qu'elles sont en un livre fait exprès. Il est vray qu'il est malaysé a treuver, ce me semble, et partant, ne les treuvant pas, celles de Nostre Dame suffiront. Cela vous tiendra près d'une demi heure. Tous les jours, une bonne demi heure de leçon spirituelle. C'est bien asses pour tous les jours ; les festes vous y pourres adjouster d'estre a Vespres et dire l'Office de Nostre Dame.

Mais si vous aves grand goust aux prières que ci devant

Année 1604 359

vous aves faites, ne changés pas, je vous prie, et s'il vous advient de laisser quelque chose de ce que je vous ordonne, ne vous mettes point en scrupule, car voyci la règle générale de nostre obéissance escritte en grosses lettres :

IL FAUT TOUT FAIRE PAR AMOUR ET RIEN PAR FORCE ; IL FAUT PLUS AYMER L'OBEISSANCE QUE CRAINDRE LA DESOBEISSANCE.

Je vous laisse l'esprit de liberté, non pas celuy qui forclost l'obéissance, car c'est la liberté de la chair ; mais celuy qui forclost la contrainte et le scrupule ou empressement. Si vous aymes bien fort l'obéissance et sousmission, je veux que s'il vous vient occasion juste ou charitable de laisser vos exercices, ce vous soit une espèce d'obéissance, et que ce manquement soit suppléé par l'amour.

Je désire que vous ayes une traduction françoise de toutes les prières que vous dires ; non pas que je veuille que vous les disies en françois, ains en latin, car elles vous rendront plus de dévotion ; mais c'est que je veux que vous en ayes aucunement le sens, mesme les Litanies du Nom de Jésus, de Nostre Dame et des autres. Mais faites tout cecy sans empressement et avec esprit de douceur et d'amour.

Vos méditations seront sur la Vie et Mort de Nostre Seigneur. J'appreuve que vous employés les Exercices de Taulere(0, les Méditations de saint Bonaventure et celles de Capiglia * ; car c'est en fin tous-jours la vie de * Vide supra, p. 269, Nostre Seigneur que ses Evangiles. Mais il faut réduire n° ' le tout a la manière que je vous envoyé dans l'escrit. Les méditations des quatre fins de l'homme vous seront utiles, a la charge que vous les finissies tous-jours par un acte de confiance en Dieu, ne vous représentant jamais ni la mort ni l'enfer d'un costé, que la Croix ne soit de l'autre, pour, après vous estre excitée a la crainte par l'un, recourir a l'autre par confiance. L'heure de la méditation ne soit que de trois quartz au plus. J'ayme les cantiques spirituelz, mais chantés avec affection.

(1) Tauler Jean, Dominicain allemand (1294-1361). Exercices spirituels sur la Vie et Passion de Jésus Christ.

360 Lettres de saint François de Sales

Pour l'asnesse, j'appreuve le jeusne du vendredi et le souper sobre du samedi. JHappreuve qu'on la matte le long de la semaine, non tant au retranchement des viandes (la sobriété estant gardée) comme au retranchement du choix d'icelles. J'appreuve que néanmoins on la flatte quelquefois, en luy donnant a manger de l'avoyne que saint Fran- *VideS.Bonav.,in çois luy donnoit pour la faire aller viste * : c'est la dis- J cipline, qui a une merveilleuse force, en piquant la chair,

de resveiller l'esprit ; seulement deux fois la semaine.

Vous ne deves pas relascher de la fréquence de la Communion, sinon que vostre confesseur le vous commande. J'ay cette consolation particulière les festes de sçavoir que nous communions ensemble.

Pour le cinquiesme point, c'est la vérité que je chéris d'une très particulière dilection et nostre Celse Benine et tout le reste de vos enfans. Puisque Dieu vous a donné ce cœur de les désirer totalement au service de Dieu, il les faut nourrir a ce dessein, leur inspirant souëfvement des pensées conformes a cela. Ayés les Confessions de saint Augustin, et lises soigneusement des le huitiesme Livre ; vous verres sainte Monique vefve, avec le soin de son Augustin, et plusieurs choses qui vous consoleront. Quant a Celse Benine, il faut que ce soit avec des motifz généreux, et qu'on luy plante dans sa petite ame des prétentions au service de Dieu toutes nobles et vaillantes, et luy ravaler fort les appréhensions de la gloire purement mondaine ; mays cela petit a petit. A mesure qu'il croistra, nous penserons aux particularités requises, Dieu aydant. Ce pendant prenes garde, non seulement pour luy, mais pour ses seurs, qu'ilz ne dorment que seulz, le plus qu'il se pourra, ou avec des personnes esquelles vous puissies avoir autant de juste confiance comme en vous mesme. Il n'est pas croyable combien cet advis est utile ; l'expérience me le rend recommandable tous les jours.

Si Françoise veut de son gré estre Religieuse, bon [}) ;

(1) Non vraiment, Françoise de Rabutin Chantai n'avait aucun attrait pour la vie monastique. Cette enfant, alors âgée de cinq ans, serait même devenue fort mondaine sans la surveillanee de sa mère qui comprima ces tendance», En

Année 1604 361

autrement je n'appreuve pas qu'on prévienne sa volonté par des resolutions, mais seulement, comme celle de toutes les autres, par des inspirations soùefves. Il nous faut le plus qu'il est possible agir dans les espritz comme les Anges font, par des mouvemens gracieux et sans violence. Cependant j'appreuve bien que vous en faciès nourrir en la Religion du Puis d'Orbe, en laquelle j'espère que la dévotion va refleurir bien tost a bon escient, et je veux que vous cooperies a cette intention. Mais a toutes ostés-leur la vanité de l'ame : elle naist presque avec le sexe. Je sçai que vous aves les Epistres de saint Hierosme en françois : voyés celle qu'il escrit de Pacatula *, et les autres pour la nourriture des filles** ; elles * Epist. cxxvm, ad vous recréeront. Il faut néanmoins user de modération; **Epp. xin, ad Euj'ay tout dit quand j'ay dit des inspirations soùefves. ua^em'là D*-

Je voy que vous deves deux mille escuz : le plus que nietriad. Cf. Epist.

Lxxixad Salvinam.

vous pourres, hastes-en le payement, et gardes sur tout de retenir rien de personne, tant qu'il vous sera possible. Faites quelques petites aumosnes, mays avec grande humilité. J'ayme la Visitation des malades, des vieux, et des femmes principalement, et des jeunes quand ilz le sont bien fort. J'ayme la Visitation des pauvres, spécialement des femmes, avec grande humilité et debonnaireté. Pour le sixiesme point, j'appreuve que vous partagies vostre séjour auprès de monsieur vostre père et de monsieur vostre beau père, et que vous vous exercies a procurer le bien de leur ame a la façon des Anges, comme j'ay dit. Si le séjour de Dijon est un petit plus grand, il n'importe ; c'est aussi vostre premier devoir. Taschés de

quittant le monde, cette mère prudente ne put se résoudre à confier sa fille à des mains étrangères. Elle l'emmena en Savoie, la fit élever sous ses yeux à la Visitation d'Annecy, et, à vingt et un ans, la donna en mariage au comte de Toulongeon, qui mourut gouverneur de Pignerol (30 septembre 1633). Mme de Toulongeon devait lui survivre plus d'un demi-siècle et s'attirer durant ces longues années l'estime générale par la dignité de sa conduite. Toutefois, l'économie peut-être excessive dont elle usa dans la gestion de sa fortune excita plus d'une fois la verve moqueuse de son gendre, le trop fameux comte de Bussy Rabutin, et de sa nièce, la non moins railleuse marquise de Sévigné. La vénérable douairière mourut le 4 décembre 1684, et, selon son désir, fut inhumée dans l'églUe de la Visitation d'Autun, sous les dalles de la chapelle qu'elle y avait fait ériger en l'honneur de saiat François de Sale»;

362 Lettres de saint François de Sales

vous rendre tous les jours plus aggreable et humble a l'un et l'autre des pères, et procurés leur salut en esprit de douceur. Sans doute que l'hyver vous sera plus propre a Dijon.

VideEpist.ccxxx. J'escris a monsieur vostre père*; et parce qu'il m'avoit commandé de luy escrire quelque chose pour le salut de son ame, je l'ay fait avec beaucoup de simplicité, peut estre trop. Mon advis gist en deux pointz : l'un, qu'il face une générale reveuë de toute sa vie, pour faire une pénitence générale ou confession, c'est une chose sans laquelle nul homme d'honneur ne doit mourir; l'autre, qu'il s'essaye petit a petit de se desprendre des affections du monde, et luy en dis les moyens. Je luy propose cela, a mon advis, asses clairement et doucement, et avec ce terme, qu'il faut non pas du tout rompre les liens d'alliance qu'on a aux affaires du monde, mais les descoudre et desnoùer. Il vous monstrera la lettre, je n'en doute point ; aydés-le a l'entendre et a la prattiquer.

Vous luy deves une grande charité a l'acheminer a une fin heureuse, et nul respect ne vous doit empescher de vous y employer avec une humble ardeur, car c'est le premier prochain que Dieu vous oblige d'aymer ; et la première partie que vous deves aymer en luy c'est son ame, et en son ame, la conscience, et en la conscience, la pureté, et en la pureté, l'appréhension du salut éternel. J'en dis de mesme du beau père.

Peut estre que monsieur vostre père, ne me connoissant pas, treuvera ma liberté mauvaise ; mais faites moy connoistre a luy, et je m'asseure qu'il m'aymera pour cette liberté plus que pour autre chose. J'escris a Monsieur de

Vid.Epist.ccxxix. Bourges une lettre de cinq feuilles *, ou je luy marque la façon de prescher, et avec cela je m'espanche a luy dire mon advis de plusieurs parties de la vie d'un Archevesque. Or, pour celuy la, je ne doute point qu'il ne l'ayt aggreable. En fin, que voules vous plus ? père, frère, oncle, enfans, tout cela m'est infiniment a cœur.

Pour le septiesme point, de l'esprit de liberté, je vous diray que c'est. Tout homme de bien est libre des actions de péché mortel et n'y attache nullement son affection :

Année 1604 363

voyla une liberté nécessaire a salut ; je ne parle pas de

celle la. La liberté de laquelle je parle c'est la liberté

des enfans bienaymés*. Et qu'est ce ? C'est un desenga- * Rom., vin, ai.

gement du cœur chrestien de toutes choses, pour suivre

la volonté de Dieu reconneuë. Vous entendres aysement

ce que je veux dire si Dieu me donne la grâce de vous

proposer les marques, signes, effectz et occasions de cette

liberté.

Nous demandons a Dieu, avant toutes choses, que son nom soit sanctifié, que son royaume advienne, que sa volonté soit faite en la terre comme au Ciel*. Tout *Matt., vr, 9, 10. cela n'est autre chose sinon l'esprit de liberté ; car, pourveu que le nom de Dieu soit sanctifié, que sa Majesté règne en nous, que sa volonté soit faite, l'esprit ne se soucie d'autre chose.

Première marque. Le cœur qui a cette liberté n'est point attaché aux consolations, mais reçoit les afflictions avec toute la douceur que la chair peut le permettre. Je ne dis pas qu'il n'ayme et qu'il ne désire les consolations, mais je dis qu'il n'engage pas son cœur en icelles. Deuxiesme marque. Il n'engage nullement son affection aux exercices spirituelz ; de façon que si, par maladie ou autre accident, il en est empesché, il n'en conçoit nul regret. Je ne dis pas aussi qu'il ne les ayme, mays je dis qu'il ne s'y attache pas. 3. Il ne perdgueres sa joye, parce que nulle privation ne rend triste celuy qui n'avoit son cœur attaché nulle part. Je ne dis pas qu'il ne la perde, mais c'est pour peu.

Les effectz de cette liberté sont une grande suavité d'esprit, une grande douceur et condescendance a tout ce qui n'est pas péché ou danger de péché ; c'est cette humeur doucement pliable aux actions de toute vertu et charité. Exemple : Une ame qui s'est attachée a l'exercice de la méditation, interrompes la, vous la verres sortir avec du chagrin, empressée et estonnee. Une ame qui a la vraye liberté sortira avec un visage esgal et un cœur gracieux a l'endroit de l'importun qui l'aura incommodée, car ce luy est tout un, ou de servir Dieu en méditant, ou de le servir en supportant le prochain ;

364 Lettres de saint François de Sales

l'un et l'autre est la volonté de Dieu, mais le support du prochain est nécessaire en ce tems la. Les occasions de cette liberté sont toutes les choses qui arrivent contre nostre inclination; car quicomque n'est pas engagé en ses inclinations ne s'impatiente pas quand elles sont diverties.

Cette liberté a deux vices contraires : l'instabilité et la contrainte, ou la dissolution et la servitude. L'instabilité d'esprit ou dissolution est un certain excès de liberté par lequel on veut changer d'exercice, d'estat de vie, sans rayson ni connoissance que ce soit la volonté de Dieu. A la moindre occasion on change d'exercice, de dessein, de règle ; pour toute petite occurrence on laisse sa règle et sa louable coustume, et par la, le cœur se dissipe et se perd, et est comme un verger ouvert de tous costés, duquel les fruitz ne sont pas pour le maistre mais pour Cf. Ps.lxxix, 13. tous passans *.

La contrainte ou servitude est un certain manquement de liberté par lequel l'esprit est accablé ou d'ennuy ou de cholere quand il ne peut faire ce qu'il a desseigné, encor qu'il puisse faire chose meilleure. Exemple : Je desseigné de faire la méditation tous les jours au matin ; si j'ay l'esprit d'instabilité ou dissolution, a la moindre occasion du monde je différer ay au soir : pour un chien qui ne m'aura laissé dormir, pour une lettre qu'il faudra escrire, bien que rien ne presse. Au contraire, si j'ay l'esprit de contrainte ou servitude, je ne laisseray pas ma méditation ores qu'un malade ayt grandement besoin de mon assistent a cette heure la, ores que j'aye un depesche de grande importance et qui ne puisse estre bien différé ; et ainsy des autres sujetz.

Il me reste a vous dire deux ou trois exemples de cette liberté, qui vous feront mieux connoistre ce que je ne sçay pas dire. Mais premièrement il faut que je vous die qu'il faut observer deux règles pour ne point chopper en cet endroit. C'est qu'une personne ne doit jamais laisser ses exercices et les communes règles des vertus sinon qu'il voye la volonté de Dieu de l'autre costé. Or, la volonté de Dieu se manifeste en deux façons : par la nécessité et par la charité, Je veux prescher ce Caresme en un petit

Année 1604 365

lieu de mon diocèse (O. Si cependant je deviens malade ou que je me rompe la jambe, je n'ay que faire de regretter et m'inquieter de ne point prescher, car c'est chose certaine que la volonté de Dieu est que je le serve en souffrant et non pas en preschant. Que si je ne suis pas malade, mais il se présente une occasion d'aller en un autre lieu ou, si je ne vay, ilz se feront huguenotz, voyla la volonté de Dieu asses declairee pour me faire doucement contourner mon dessein.

La deuxiesme règle est que, lhors qu'il faut user de liberté par charité, il faut que ce soit sans scandale et sans injustice. Par exemple, je sçay que je serois plus utile quelque part bien loin de mon diocèse : je ne dois pas user de liberté en cela, car je scandalizerois et ferois injustice, parce que je suis obligé icy. Ainsy, c'est une fause liberté aux femmes mariées de s'esloigner de leurs maris sans légitime rayson, sous prétexte de dévotion et charité. De manière que cette liberté ne prejudicie jamais aux vocations ; au contraire, elle fait que chascun se plaist en la sienne, puisque chascun doit sçavoir que c'est la volonté de Dieu qu'on y demeure *. *lCor.,vn, 20, 24.

Maintenant je veux que vous consideries le Cardinal Borromee qu'on va canoniser dans peu de jours (2). C'estoit l'esprit le plus exacte, roide et austère qu'il est possible d'imaginer ; il ne beuvoit que de l'eau et ne mangeoit que du pain ; si exacte que, despuis qu'il fut Archevesque, en vingt quatre ans, il n'entra que deux fois en la mayson de ses frères, estans malades, et deux fois dans son jardin : et néanmoins, cet esprit si rigoureux, mangeant souvent avec les Suisses ses voysins, pour les gaigner a mieux faire, il ne faisoit nulle (3) difficulté de faire deux carouz

(1) La petite ville de La Roche, à trente kilomètres d'Annecy, où le Saint prêcha effectivement le Carême de 1605.

(2) A l'époque où cette lettre fut écrite, le Procès de Canonisation du saint Archevêque de Milan était si avancé qu'on en attendait prochainement l'isssue. Dans le courant de ce même mois d'octobre l'examen de la Cause avait été confié à trois auditeurs de Rote, sur le témoignage desquels l'affaire serait immédiatement traitée en Consistoire. Mais la mort des Papes Clément VIII et Léon XI fit ajourner le décret de canonisation jusqu'au Ier novembre 1610.

(3) Ce qui suit jusqu'à la page 369, ligne 2, est donné d'après l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

Page 1