A UNE INCONNUE
(inédite)
Encouragements donnés à une résolution généreuse. — Offres charitables pour la seconder. — Un cœur attendri par la douleur est plus accessible à la grâce.
Je laisse a part tout le reste de vostre lettre pour louer ^ bénir et remercier Dieu de la resolution quil a planté en vostre ame : je le prie de nourrir et arrouser de ses be^ nedictions ceste plante. J^ay tous-jours esté avec vostre
( 1 ) Adresse, date, clausule, signature, tout fait défaut à cette lettre de tournure si énigmatique; cependant l'Autographe n'a subi aucune mutilation. C'est évidemment à dessein que l'Auteur s'entoure de mystère. Une simple initiale tient lieu du titre à donner au destinataire (p; 404, lig. 26). Cependant il ne
404 Lettres de saint François de Sales
cœur des hier, et luy ay souhaitté ce qui luy est arrivé ; bien plus, mon cœur m'avoit presque dit ce qui est descendu dans le vostre. L'amour fait quelquefois des praesages par la force de la simpathie. Aussi ay renversé sans dessus dessous mon entendement et mes livres et ceux de mes amis pour treuver quelque facilitation au dessein que je presageois vous devoir advenir, et ay treuvé que tout est aysé et revient a bien a ceux que Dieu
* Cf. Rom., vin, 28. veut tant aymer que de se faire aymer par eux*. Nous n'aurons pas besoin d'aller a Romme pour aller en Hierusalem, c'est a dire en la paix de nos consciences ; Dieu a estendu sa main jusques icy pour nous embrasser.
Je me resoudray encor plus avant de ce que nous aurons a faire et, l'ayant bien dressé par ordre, je vous tesmoigneray que les offres que je vous fis partoyent [d'une] volonté bien asseuree a vostre service. Mais si faut il que je vous die ce mot : le rocher d'Horeb estoit vif et dur ; sil jetta de l'eau ce ne fut point par mollesse, ce fut que
*Exod.,xvn, 5, 6. Dieu le toucha *. Ce n'est pas pusillanimité d'avoir tesmoigné dans les yeux le coup que l'on ressent au cœur. Que sil y a de l'extraordinaire, tant plus doit on croire que le coup vient d'en haut, puysque les coups ordinaires n'ont pas ce pouvoir. La terre sèche ne reçoit pas si a propos le soc ni la semence ; Dieu fait pleuvoir pour semer sa grâce.
Courage, Madame ; ce seroit une vraye et prodigieuse pusillanimité en un'ame bien née de quitter une telle resolution que celle que vous aves receu ; Dieu, qui vous l'a donnée, ne la retirera jamais si vous ne la chassés. Conservés la donques, et croyes que je suis au grand jamais et tous-jours.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de San Vito al Tagliamento (Vénétie).
nous semble pas douteux que cette M. ne doive s'interpréter par Madame. De plus — particularité que nous rencontrons ici pour la première fois — plusieurs autres mots sont représentés par une seule lettre ; c'est ainsi que l'Autographe porte v. pour vostre ; D. pour Dieu ; v. c. pour vostre cœur ; sans d. d. pour sans dessus dessous. A en juger d'après l'écriture et l'orthographe, cette lettre doit remonter aux débuts de l'épiscopat du Saint.