‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 10 sur 88 · DCLXXIV · texte numérisé non relu

DCLXXIV

A madame de la fléchère

Pourquoi les petites chutes et imperfections ne doivent étonner ni l'âme chrétienne, ni son directeur.

Annecy, 22 mars 1 6 1 1 3

Ma très chère Fille,

Vous pouves penser qu'en ce tems je suis attaché icy, sans que je puisse exécuter le désir et dessein que j'avois de vous aller voir, sinon que quelque cas de nécessité m'appellast a vostre service ; car alhors, rien ne me sçauroit retenir, estant si très entièrement et parfaitement vostre comme je suis.

Année 1611 37

JHay veu par vos lettres vos petites cheutes et imperfections, pour lesquelles ni vous ni moy ne devons aucunement nous estonner, car ce ne sont que des petiz advertissemens de nous tenir bas et humbles devant nos yeux, et pour nous esveiller en cette sentinelle en laquelle nous sommes. Il faut donq bien vivre courageuse, ma très chère Fille, car en fin nous sommes a Dieu sans reserve, ni exception aucune. Demeures donq en paix, avec la grâce et consolation du Saint Esprit.

Je vous escris sans loysir, ma3^s non pas sans un très

grand ,desir continuel de vostre grandeur spirituelle,

estant, comme je suis, très entièrement et parfaitement

vostre.

F., E. de G.

A Neci, le xxn mars 161 1.

A Madame Madame de la Fleschere.

Revu sur l'Autographe conservé à Aoste, aux Archives de la Société académique.

DCLXXV

AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL Ier

Paris, Chambéry, réclament l'Evêque de Genève pour le Carême de Tannée suivante : que le duc de Savoie décide, le Saint se conformera à son désir.

Annecy, 3 avril 161 1.

Monseigneur,

Je suis extrêmement recherché et pressé d'aller prescher le Caresme prochain a Paris. D'autre part, messieurs du Sénat de Chamberi me font l'honneur de me désirer a mesmefin. Je supplie très humblement Vostre Altesse de me commander ce qu'elle voudra, puisque je prendray mon inclination de la sienne et ma resolution de son commandement (0.

( 1 ) La permission ne fut pas accordée pour les prédications de Paris, et dès lors, le Saint s'engagea à prêcher « le Caresme prochain » à Chambéry. (Voir les lettres des 4 mai et 11 juillet 161 1.)

Ce refus dut être une déception pour les amis nombreux que l'Evêque de

38 Lettres de saint François de Sales

Si Dieu exauce mes souhaitz, il comblera de ses plus chères bénédictions Vostre Altesse, de laquelle je suis d'un cœur non pareil,

Le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,

Franc8, E. de Genève.

A Neci, le jour de Pasques 161 1.

Genève comptait dans la capitale, car l'année suivante ils gardaient encore le désir de l'entendre en 1613. On peut en croire son ami des Hayes, qui mandait le 2 juin 1612 à M. de Charmoisy : « J'avais ci-devant écrit à Monseigneur de Genève le désir que Messieurs de Saint-Benoît avaient d'être enseignés de lui le Carême prochain ; toutes les paroisses ont cette même volonté, et plusieurs d'icelles s'en sont adressées à moi; mais, ayant été fait marguillier,... je suis obligé d'écrire pour Saint-Benoît... Céans, il sera logé chez son serviteur, hors de cérémonie; je lui donnerai un carrosse pour visiter ses amis, je lui ferai faire pénitence et le déchargerai de tout soin. Il aura des auditeurs, autant que l'église en pourra tenir, qui est assez capable. » (Vuy, La Philothée de S. Fr. de Sales, tome II, 1879.)

DCLXXVI

a l'abbé d'abondance, vespasien aiazza ( 1 )

Humble récit des commencements de la Visitation. — Pourquoi M,ne de Chantai est-elle venue •« a son chetif père. » — Sa prudence et sa force virile. — Jacqueline Coste. — « Un doux et gracieux refuge. » — L'esprit et la vie intérieure des premières Religieuses. — Dévouement de François de Sales à Dieu et à son Eglise. — Pour la charité, toute peine est bien aimée. — Un Saint qui avait le don d'ouvrir les cœurs.

Annecy, 3 avril 161 1.

Monsieur mon très cher Frère,

L'incroyable parfum d'une amoureuse suavité dont vostre lettre nompareille en douceur pour moy est pleine,

( 1 ) Dans YHistoire de la Fondation d'Annecy, le destinataire de cette lettre est désigné ainsi : « Un personnage de qualité éloigné de cette contrée. » D'autre part, il résulte du texte que le Saint s'adresse à un ami de cœur, absent de Savoie depuis de longs mois, et au courant de ses projets. Toutes ces particularités conviennent à Vespasien Aiazza, qui devait souvent se rendre en Piémont et y séjourner, en qualité d'archidiacre de Verceil. (Voir sa note au tomeXIII,jp. 48.)

Année 1611 39

me force doucement a condescendre a vos fraternelz désirs de sçavoir ce que je fay en ce recoin de nos montagnes, dont vous dites que l'odeur est montée jusqu'à vous. Je le croy facilement, mon très cher Frère: puisque j'ay mis des holocaustes sur l'autel de Dieu, falloit-il pas qu'elles jettassent une odeur de suavité? Voyci donq, non point ce que j'ay fait, mais ce que Dieu a fait l'esté passé.

Mon frère de Thorens alla quérir en Bourgoigne sa petite femme et amena avec elle une bellemere qu'il ne mérita jamais d'avoir, ni moy de servir ; vous sçaves desja quelque chose comme Dieu l'a rendue ma fille. Or, saches donq que cette fille est venue a son chetif père affin qu'il la fist mourir au monde, selon le dessein que je vous ay communiqué a nostre dernière entreveuë. Pressée des désirs de Dieu, elle a tout quitté, et, avec une prudence et force non commune a son sexe fragile, elle a pourveu a son desengagement ; en sorte que les bons treuveront beaucoup de choses a louer en cela, et les enfans malins du siècle ne sçauront sur quoy s'attacher pour former leurs mesdisances.

Nous l'enfermasmes le jour de la très sainte Trinité, avec deux compaignes et la servante (0 que je vous fis voir, qui est une ame si bonne dans la rusticité de sa naissance, que, dans sa condition, je n'en ay point veu de telle. Despuis, il vient des filles de Chamberi, de Grenoble (2) et Bourgoigne, pour s'associer a elles; et j'espère que cette Congrégation sera pour les infirmes un doux et gracieux refuge, car, sans beaucoup d'austérités corporelles, elles prattiquent toutes les vertus essentielles de la dévotion.

Elles disent l'Office de Nostre Dame, font l'orayson mentale ; elles ont une police de travail, silence, obéissance, humilité, exempte de toute propriété, extrêmement exacte et autant qu'en monastère du monde *. Leur vie est * Cf. tom. praeced. amoureuse, intérieure, paysible et de grande édification. p* 33°' Apres leur profession, elles iront servir les malades,

(1) Jacqueline Coste (voir le tome précédent, note (2), p. 63).

(2) S'il vint à cette époque des postulantes de Grenoble, elles ne durent pas persévérer, car il n'est resté d'elles aucun souvenir dans les Annales de Flnstitut. (Cf. ibid., p. 331.)

40 Lettres de saint François de Sales

Dieu aydant, avec grande humilité. Voyla, mon très cher Frère, un petit sommaire de ce qui s'est fait icy. Quant a la reforme que vous projettes (0, je la passionne, et, faut advoùer la vérité, vostre inclination m'incline et me tire tout a soy ; vos raysons sont preignantes et vostre authorité toute puissante pour moy. Non, pour Dieu, ne craignes point de m'importuner. J'ay sacrifié ma vie et mon ame a Dieu et a son Eglise : qu'importe-il que je m'incommode, pourveu que j'accommode quelque chose au salut des âmes ? Traittés-moy donq fraternellement, puisque vous sçaves qu'entre nous tout se fait en charité et pour la charité. Or, la charité n'a point de peyne qui ne soit bienaymee : (*) Ubi amatur, *s. Aug.,DeBono non laboratur ; vel si laboratur, labor amatur *.

Viduit.,c.xxi(Mig., „ . , , . .

t. xl, col. 447). Si ce pauvre garçon ne m eust rencontre ici pour se

confesser a moy, il s'en alloit a Rome, ne treuvant personne a qui ouvrir a son gré confidemment son ame, ou, a la vérité, j'ay treuvé moins de mal que je ne pensois, et incomparablement moins qu'il ne croyoit. O mon Dieu, mon très cher Frère, si Dieu, qui incline tant de personnes a me remettre la clef de leurs cœurs, voire a en lever la serreure devant moy affin que je voye mieux tout ce qui est dedans, pouvoit si bien fermer le mien que rien n'y.entrast jamais que son divin amour et que rien ne l'ouvrist que la charité, hé, que vous m'aymeries suavement ! Priés fortement pour cela, et croyés fermement que je suis

Vostre très obéissant frère et serviteur,

Françs, E. de Genève.

Le 3 avril 161 1. (a)

(*) « Là où il y a de l'amour, il n'est rien de pénible, ou bien, s'il y a de la peine, elle est bien aimée. »

(1) Ce projet que le Saint passionnait, visait apparemment le prieuré de Talloires, où Aiazza songeait peut-être à introduire les Feuillants comme à Abondance. (Voirie tome précédent, p. 371.)

(2) Voir ci-dessus, note (2), p. 19.

Année i 6 1 1 41

DCLXXVII

A LA MÈRE DE CHANTAL

(fragment inédit)

Pourquoi faire ce qui est requis pour tenir sa santé un peu forte. — Ce que le Saint demandait à la Messe avec une « ardeur extraordinaire. » — Affectueux dévouement du Fondateur pour la Mère de ses chères fill<

les.

Annecy, avril 161 1 (1 ).

pas de vous faire bien ayder, tant quil se pourra, affin que ce mal vous soit utile; car voyes vous, ma chère Fille, il faut bien estre soigneuse de faire ce qui est requis pour nous tenir un peu forte et vaillante, puisque, comme vous le desires, (2) il nous faut faire des effortz pour devenir saints et rendre des grans services a Dieu et au prochain. Or sus, j'attens donq un mot de vos nouvelles, que vous m'escrires comm'a moy, c'est a dire vous mesme.

Ce pendant, mon cher enfant, ma mie, Dieu vous bénisse, Dieu vous prospère, Dieu soit le très uniqu'amour de nostre très unique cœur. Il faut bien que je vous die que ce matin a la Messe, j'ay prié pour nostre avancement en la pureté, perfection et unité d'esprit avec, certes, un'ardeur extraordinaire ; mais en cela, les extraordinaires me sont presqu'ordinaires. Apres disné, le P. Prieur des Feuillans (3) m'a donné beaucoup de consolation par

(1) L'allusion au « triomphant Sauveur, » qui termine la lettre, désigne le temps pascal ; la convalescence de la Mère de Chantai, la présence du Prieur des Feuillants et ses conjectures sur l'avenir de la Congrégation excluent la date de 1610 et désignent celle de 1611.

Le haut de la page autographe a été coupé.

(2) Ce membre de phrase a été interpolé par les éditeurs de 1626, dans le texte d'une lettre écrite vers le 10 mai 1611 à la Mère de Chantai. (Voir ciaprès, note (2), p. 56.)

(3) Dom Jean de Saint-Malachie (cf. tome XIII, note ( 1 ), p. 2), dont la note sera donnée plus tard; ou plus vraisemblablement, dom Jean de Saint- Pasteur, prieur d'Abondance en 1612. Le 18 mai de cette même année, nous voyons le Saint lui accorder d'amples pouvoirs pour les prédicateurs et les

42 Lettres de saint François de Sales

la bonn'opinion quil a d'un grand progrès de nostre Congrégation.

Bon soir, mon cher courage, mon enfant. Oùy, ma Fille, vous estes le courage de mon cœur et le cœur de mon courage en ce doux et triomphant Sauveur qui l'a ainsy voulu, et que je supplie employer le tout a sa gloire, unique prsetention de mon cœur et de mon courage uniquement unique en luy.

Le bon soir a nos chères filles.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Poitiers.

confesseurs Feuillants de son choix. Ce digne Religieux avait gagné l'estime du saint Evêque par le zèle qu'il avait déployé dans le gouvernement de l'abbaye confiée à sa direction, au départ des chanoines de Saint-Augustin. (Cf. tome XII, note ( i ), p. 373.)

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