‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 9 sur 88 · DCLXIX · texte numérisé non relu

DCLXIX

AU PRESIDENT ANTOINE FAVRE

Les « pauvres gens d'Estrembieres ; » prière de les défendre contre leurs frères rebelles.

Annecy,, 10 mars 161 1.

Monsieur mon Frère,

Je vous ay escrit par celuy qui m'a apporté ce matin vostre lettre ; mais ces pauvres gens d'Estrembieres me forcent, par leurs remonstrances, d'intercéder pour eux, puisqu'ilz recourent a moy pour cela, en qualité, disentilz, de mes enfans les plus exposés a la persécution de leurs frères rebelles U). Je vous supplie donq très humblement, en ce qui pourra bonnement et saintement se faire, de les avoir en recommandation.

Je vous donne de rechef le bon jour très affectionné, et suis

Le 10 mars 161 1.

( 1 ) Le Président n'avait pas qu'un pouvoir juridique; il était alors commandant général en Savoie. Sa correspondance de cette époque prouve en effet que son influence et son activité s'appliquaient à procurer la sécurité aux « pauvres gens » opprimés. Ces « frères rebelles » étaient les protestants de Genève et de Berne, qu'excitaient les tentatives sans cesse renouvelées de Charles-Emmanuel. Etrembières étant aux portes de Genève, ses habitants se trouvaient « les plus exposés » à pâtir de l'invasion. (Voir note (2) de la page suivante.)

DCLXX

A LA MÈRE DE CHANTAL

(inédite)

Un arbitrage du Saint dans une querelle entre soldats.

Annecy, [mars] 1611(1).

Je vous donne le bon jour, ma très chère Fille, avec cette mortification de ne vous pouvoir voir d'aujourdhuy, parce que je vay a deux lieues d'icy pour accommoder certaine grande querelle qu'il y a entre nos François (2). Mays avant que départir, je vay dire la Messe, tous-jours pour nostre cœur, que je supplie Nostre Seigneur remplir de mille et mille bénédictions, et sur tout de celle de son très parfait amour.

Bon jour donq, ma très chère Fille, et dites moy comme vous vous portes. Au moins, vives joyeuse en ce Sauveur, au service duquel nous sommes trop heureux d'estre voués sans reserve quelconque.

Vive Jésus ! Amen.

Revu sur une copie conservée à la Visitation d'Annecy.

(i) La date proposée est assez vraisemblable; elle résulte d'une étude comparée des lettres du Saint au président Favre (10 et 19 mars 1611), et de la correspondance de ce dernier avec le duc de Savoie pendant ce même mois de mars. La mention de la santé de la Mère de Chantai appuie encore cette induction.

(2) La mort de Henri IV empêcha l'entreprise concertée contre le Milanais (voir le tome précédent, note ( 4 ), p. 398), mais les nombreuses troupes massées pour ce grand dessein furent lentes à se retirer. D'ailleurs le duc en fit passer une partie en Savoie pour s'en servir contre Genève. La Savoie, dans les derniers mois surtout de 1610 et jusqu'au printemps de l'année suivante, fut donc presque constamment traversée par les soldats espagnols, ou savoyards, ou français. Mal payés, ils rançonnaient le pauvre peuple qui gémissait de tant d'oppression. Le 20 mars 161 1, le président Favre se plaignait au duc des brutalités du capitaine Gaucher et de sa troupe, « bâtant les pauvres gens, » mettant « le feu aux bleds, » pendant « les bœufs tout vifs » à son passage dans le Genevois, et « a Hauteville près Rumilly, » c'est-à-dire tout près d'Annecy. (Voir Mugnier, Correspondance du Président Favre, 1903, tome Ier.) Cette particularité permet de supposer que l'intervention de François de Sales se rapporte aux exactions du terrible capitaine et de ses hommes.

Année 1611 33

DCLXXI

A LA M E M E

Le baume et les « basses herbettes » de la Croix. — Grandeur de saint Joseph ; pourquoi pouvait-il faire envie aux Anges et défier le Ciel. — La veuve de Naïm et la mère de Celse-Bénigne.

Annecy, 17 mars 161 1 (1).

Ma chère Fille, tenons nous, je vous supplie, tout au bas bout de la Croix, trop heureux si quelque goutte de ce bausme qui distille de toutes pars tombe dedans nostre cœur, et si nous pouvons recueillir de ces basses herbettes qui naissent la autour.

O je voudrois bien, ma très chère Fille, vous entretenir un peu sur la grandeur de ce béni Saint que nostre cœur ayme, parce qu'il a nourri l'Amour de nostre cœur et le cœur de nostre amour. Sur ces paroles : Seigneur, faites bien aux bons et aux droite de cœur*, o vray Dieu, *ps. cxxiv, 4. dis je, qu'il falloit que ce Saint fust bon et droit de cœur, puisque Nostre Seigneur luy a fait tant de bien, luy ayant donné la Mère et le Filz ! Car, ayant ces deux gages, il pouvoit faire envie aux Anges et desfier le Ciel tout ensemble d'avoir plus de bien que luy ; car, qu'y a il entre les Anges, comparable a la Reyne des Anges, et en Dieu, plus que Dieu ?

Bon soir, ma toute chère Fille. Je supplie ce grand Saint, qui a si souvent dorloté nostre Sauveur et qui l'a si souvent bercé, qu'il vous face les caresses intérieures qui sont requises a l'avancement de vostre amour envers ce Rédempteur, et qu'il vous impetre abondance de paix intérieure, vous donnant mille bénédictions. Vive Jésus,

( 1 ) Le manque de liaison qui apparaît à travers certaines parties de cette lettre fait croire qu'elle est bâtie de plusieurs fragments; mais les uns et les autres ne semblent pas antérieurs à 1610. La présence de la Mère de Chantai à Annecy, que suppose le texte, l'allusion à la fête de saint Joseph et quelques expressions persuadent la date de 161 1 et justifient le quantième adopté. (Voir note (1) de la page suivante.)

Lettres V s

34 Lettres de saint François de Sales

vive Marie ! et encor le grand saint Joseph qui a tant nourri nostre Vie.

A Dieu, ma Fille ; la vefve de Naïm ( l ) m'appelle aux

Luc, vu, 11-16. funérailles de son cher filz *. Ce n'est pas que, sur ce sujet,

je ne pense a ce que vous m'escrives du vostre. A Dieu

soyons nous sans fin, sans reserve, sans mesure. Jésus

soit nostre couronne, Marie soit nostre miel.

Je suis, au nom du Filz et de la Mère,

Vostre très asseuré serviteur,

Franc8, E. de Genève.

(1) En 1611, le jeudi de la quatrième semaine de Carême tombait le 17 mars.

DCLXXII

AU PRÉSIDENT ANTOINE FAVRE Compassion du Saint pour les misères du pays au printemps de 1611.

Annecy, 19 mars 161 1.

Monsieur mon Frère,

Le P. François (0 et moy avons escrit a Thonon selon vostre dernière lettre, et ferons avec soin tout ce qui se présentera a faire sur ce sujet.

* Cf. Epist. dclix. Je vous escrivis l'autre jour des misères de ce païs *, non point contre la vérité, qui est plus grande en cela qu'on ne sçauroit dire, mais bien contre mon gré, puisque le mal est irrémédiable (2). Mais, me treuvant chez M. le

(i) Sans doute le P. François de Chambéry, Capucin. (Voir tome XI, note (i), p. 179, et tome XIV, pp. 364, note (4), et 375.)

(2) Antoine Favre appuyait la requête de son ami, lorsqu'il écrivait à Son Altesse, le lendemain 20 mars : « Je reçoy a toutes heures de pleintes des desordres que fait le capitaine Gauchier avec sa troupe, laquelle ayant rodé par le Genevois et gasté tous les lieux ou ell'a logé, pour les avoir treuvé ja tous ruinés et sans pain... Tout le peuple des lieux ou ceste troupe a logé jusqu'à présent en Genevois, a fait instance au sr président de Buttet de leur permettre de courir sus a la dite troupe et d'opposer la force a la force. » (Voir ci-dessus, note (2), p. 32.)

Année i6ii 35

Praesident de cette ville (0 lhors qu'ilz despechoyent, je me treuvay engagé par sa prière, et des autres seigneurs du Conseil (2), de joindre ma lettre a la leur. Je prie Nostre Seigneur quil soulage ce peuple de sa grâce et le divertisse du desespoir, et les affaires publiques d'une totale ruine.

Je suis, Monsieur mon Frère,

Vostre plus humble frère et serviteur,

Franc8, E. de Genève.

xix mars 161 1.

A Monsieur Monsieur Favre, Baron de Peroges.

Conseiller d'Estat de S. A., Premier Président de Savoye.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation du Mans.

( 1 ) Jean-François de Buttet, seigneur d'Entremont, fils de noble Jean- François de Buttet et de Humberte de Pingon, veuve de noble Jacques deCartal, d'Ugines, avocat dès novembre 1585, conseiller de Son Altesse, reçu sénateur au souverain Sénat le 29 avril 1608, avait épousé par contrat dotal du 31 août 1588, Antoinette du Coudray. Le 3 août 1610 il fit sa première entrée au Conseil de Genevois en qualité de président. (Mugnier, Entrées du Sénat et Petites Annales d'Annecy.) Son acte de sépulture est daté du 2 décembre 1613. (Reg. par. d'Annecy.) Jean-François de Buttet était neveu du célèbre poète Marc-Claude de Buttet et le frère maternel de la fameuse dame de Saint-Cergues. (Voir ci-dessus, note (3), p. 15.)

( 2 ) Le Conseil présidial du Genevois se composait à cette époque d'un président, de deux collatéraux, Barthélémy Floccard et Claude de Quoex, d'un avocat fiscal, Henri Ouvrier, et d'un procureur patrimonial.

DCLXXIII

A UNE DAME INCONNUE ( l )

Le monde et ses séductions. — Mépris extrême du Saint pour la gloire. Les exigences du Créateur et celles du monde.

Annecy, 22 mars 161 1.

Helas, ma très chère Fille, que ce misérable monde est puissant a nous traisner après ses niaiseries et amusemens ! Or, je suis bien ayse que nous nous soyons un peu

(1) La destinataire n'habitait pas loin d'Annecy; son mari, dont la frivolité

36 Lettres de saint François de Sales

apprivoysés, monsieur vostre mary et moy. A cette intention, je luy parlay bien amplement de mes affaires et des occurrences qui me regardoyent, et ne sçavois bonnement comme faire pour luy celer l'extrême mespris que Dieu m'a donné de toutes ces adventures qu'on appelle de fortune et d'establissement ; car il ne veut pas que cela soit mesprisé d'un si grand mespris comme est celuy que, grâces a Nostre Seigneur, j'en ressens en mon ame. O Dieu, ma chère Fille, que ce monde est estrange en ses fantasies, et a quelle sorte de prix est il servi ! Si le Créateur ordonnoit des choses si difficiles comme le monde, combien peu treuveroit-il de serviteurs.

Or sus, demeurés en paix auprès de la très sainte Croix, eslevee en ce tems pour enseignes de salut a nos âmes.

Franç% E. de Genève.

Le 22 mars 161 1.

était extrême, devait avoir quelque emploi à la cour, mais ne connaissait pas familièrement l'Evèque de Genève. Ses projets d'établissement indiquent un homme encore jeune. Or, toutes ces particularités font écarter les correspondantes les plus connues du Saint ; elles conviendraient assez bien à Mme de la Fléchère, mais celle-ci est destinataire le même jour d'une lettre que nous reproduisons ci-dessous, d'après l'Autographe. Il faut donc l'exclure à son tour et laisser à des chercheurs plus habiles le soin de découvrir le nom de l'inconnue.

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