A M. JACQUES DE BAY
Un père de famille désire que son fils achève ses études au collège de Savoie à Louvain. — Le Saint sollicite l'admission du jeune étudiant.
Annecy, 26 avril 161 1 .
Monsieur,
Le sieur Martinet, conseiller de Son Altesse et maistre de la Chambre des Comtes de Savoye (0, sachant avec combien de prudence et de soin les jeunes gens sont
( 1 ) Le « sieur Martinet, » fils de maître Pierre Martinel, bourgeois de Seyssel, procureur au Sénat de Savoie, et de dame Louise Magnin, avait épousé DIle Georgine Bonier, qui était veuve de lui en 1626. Conseiller de Son Altesse et maître auditeur à la Chambre des Comptes, par patentes du 22 avril 1598, il fut aussi commissaire député à la réformation des tailles en Maurienne. Ascanio Martinel eut trois fils : Annibal-François, baptisé le 25 avril 1606, qui entra dans la Compagnie de Jésus; Georges-Louis (voir la note suivante) et Jean, conseiller de Son Altesse, « commissaire des guerres deçà les monts, » qui épousa Jeanne-Françoise Sardo et mourut avant 1661.
46 Lettres de saint François de Sales
conduitz et gouvernés sous vostr'authorité et direction dans vostre collège, il desireroit grandement que son filz, qui a des-ja fait son cours en philosophie, eût le bien d'y estre receu et retiré, affin que plus heureusement il achevé ses estudes U) ; et cela, sans aucunement charger la despense du collège, puisque pour icelle, il prouvoyeroit de la pension et fourniture requise.
Or, estimant que, comme je vous honnore et chéris devant un chacun, aussi soys-je aymé et chéri de vous, il a désiré que j'intercédasse pour cet effect auprès de vous. Ce que je fays, vous priant, autant quil se peut, de recevoir ce filz-lâ a ma contemplation et comme filz d'un père plein d'honneur et de mérite ; en quoy vous accroistres le nombre des obligations que je vous ay, pour lesquelles je prie Nostre Seigneur vous combler de ses grâces, et suis en luy,
Monsieur,
Vostre humble confrère et serviteur,
Françs, Evesque de Genève.
Annessi, le xxvi avril 161 1.
A Monsieur Monsieur de .Bai, Docteur et lecteur en théologie a Louvain, Président du Collège de Savoye, Chancelier de l'Université, Doyen de S1 Pierre.
Revu sur l'Autographe conservé à Bruxelles, Bibliothèque des PP. Bollandistes.
( 1 ) L'étudiant pour lequel intercédait le Saint, devint chanoine de Genève. Il figure dans un acte du 24 mars 161 5, comme demeurant et étudiant à Chambéry. A cette même date, il lui fut délivré des lettres dimissoriales pour recevoir tous les Ordres depuis la tonsure jusqu'à la prêtrise. (R. E.)
Année 1611 47
DCLXXXI
A LA MÈRE DE GHANTAL
L'échange du Cœur du Sauveur avec celui d'une « bénite Sainte. » — François de Sales désire pour lui et souhaite à la Mère de Chantai la même faveur.
Annecy, 29 avril [161 1 ( 1 ).]
Je m'en vay a l'autel, ma chère Fille, ou mon cœur respandra mille souhaitz pour le vostre ; ou plustost, nostre cœur respandra mille bénédictions sur soy mesme ; car je parle plus véritablement ainsy.
O Dieu, ma chère Seur, ma Fille bienaymee, a propos de nostre cœur, que ne nous arrive-il comme a cette bénite Sainte de laquelle nous commençons la feste ce soir, sainte Catherine de Sienne, que le Sauveur nous ostast nostre cœur et mist le sien en lieu du nostre ! Mais n'aura-il pas plus tost fait de rendre le nostre tout sien, absolument sien, purement et irrévocablement sien ? Oh qu'il le face, ce doux Jésus! je l'en conjure par le sien propre et par l'amour qu'il y enferme, qui est l'amour des amours. Que s'il ne le fait (oh ! mais il le fera sans doute, puisque nous l'en supplions), au moins ne sçauroit-il empescher que nous ne luy allions prendre le sien, puisqu'il tient encor sa poitrine ouverte pour cela. Et si nous devions ouvrir la nostre, pour, en ostant le nostre, y loger le sien, ne le ferons-nous pas ?
Qu'a jamais son saint nom soit béni (2) !
(1) Le quantième est indiqué par la fête de sainte Catherine de Sienne, et l'appellation de « Seur » fait penser à 161 1, car celle-ci ne paraît plus à partir de 1612.
(2) Cette phrase, qui termine ce billet complet, croyons-nous, est suivie dans l'édition de 1626, d'une pièce étrangère. Hérissant (1758), en reproduisant au tome IV, p. 479, cette fabrication, ajoute la date de 1622, erreur qui a été répétée par tous les éditeurs venus après lui. Migne, toutefois, au tome IX, col. 84, donne à part la lettre interpolée, avec la date justifiée du 28 janvier 1615.
48 Lettres de saint François de Sales
DCLXXXII
AU PRÉSIDENT ANTOINE FAVKE
Les appréhensions et les difficultés d'un voyage à Gex. — Les exigences du service de Dieu et des âmes, plus impérieuses encore.
Annecy, 30 avril 161 1 .
Monsieur mon Frère,
Ce porteur vous dira que j'ay un peu d'appréhension de faire le voyage de Gex, auquel néanmoins mon devoir m'oblige, puisque c'est pour le restablissement de l'église a Divonne, lieu fort important en ce païs-la. Le rencontre du bruit de guerre, qui n'est pas encor esteint (0, du refus des passages et de ces fausses nouvelles qui ont couru ces jours passés, me semble estre mal a propos pour cett'occasion d'aller hors l'Estat et parmi monsieur le Grand et monsieur de Lux (2) ; mais je ne vois point de suffisant prétexte pour m'excuser de ce service de Dieu et des âmes (3). Seulement, je m'essayeray d'estre court et revenir le plus-vistement qu'il se pourra. J'en escris un Epist. seq mot a monsieur le Marquis de Lans *, ad caittelam, si
vous le treuves bon (4).
J'oubliay de dire a mon frère de la Thuille que monsieur
( 1 ) Tous ces bruits de guerre qui préoccupaient à cette date l'opinion publique en Savoie, venaient des préparatifs de Charles-Emmanuel, toujours hanté du désir de surprendre Genève. Les fermes représentations de la cour de France firent avorter son dessein. (Cf. Mugnier, Correspondattce du Président Favre, tome Ier, février-avril 161 1.)
(2) Monsieur le Grand (le duc de Bellegarde) et le baron de Lux s'inspirant des ordres de Marie de Médicis pour arrêter les menées de Charles- Emmanuel, le prudent Pasteur pouvait craindre d'alarmer, par le seul fait de les rencontrer, l'esprit soupçonneux de son prince. (Voir la Lettre dcxcv, 12 juin 1611, au duc de Savoie.)
(3) Le Saint fit en effet ce voyage quelques jours après. Il se mit en route le 5 mai et rencontra à Gex le duc de Bellegarde. (Voir Lettres dclxxxvji,
DCLXXXV1II, DCXC.)
(4) Le marquis de Lans avait été nommé gouverneur et lieutenant-général en Savoie le 13 avril, et le 25 il avait présenté en personne au Sénat sa lettre de commandement.
Année 161 i 49
d'Abondance (0 vouloit faire que le Pape prieroit Son Altesse de vouloir quil vous employast a la response du livret i2), et cela a mon advis, ira mieux. Je suis sans fin ni reserve,
Monsieur mon Frère,
Vostre très humble frère et serviteur,
Françs, E. de Genève.
xxx avril 161 1.
A Monsieur Monsieur le premier Président de Savoye (3).
Revu sur une copie conservée à Turin, Archives de l'Etat.
(1) Vespasien Aiazza, abbé d'Abondance.
(2) Ce « livret » et la réponse avaient-ils pour objet la question du pouvoir temporel des Papes, si passionnément agitée en ce temps-là ? Nous n'avons pu le savoir. Le « livret» pourrait être l'ouvrage de Richer : De Ecclesiastica et politica potestate liber, très petit par le nombre de pages, mais fort pernicieux par les erreurs qu'il soutenait contre le Siège apostolique.
(3) De ces mots, de Savoye, mal lus, l'éditeur Migne (tome VI, col. 954) et avant lui, le copiste italien, ont fait : Desaugier !
DCLXXXIII
Le Saint donne avis de son voyage à Gex.
Annecy, 30 avril 161 1
Monsieur,
Estant appelle pour restablir le saint exercice de la foy en une bourgade du pais de Gex*, qui est de mon diocèse, 'Vid.Epist.praeced.
(1) Sigismond d'Est, marquis de Saint-Martin, de Lans, etc., né en 1577 de Philippe d'Est, marquis de Lans, et de Marie légitimée de Savoie, fille d'Emmanuel-Philibert. Il épousa Françoise Gauthier d'Hostel et de Thesieu, et mourut en 1627. Le marquis de Lans s'attacha au duc de Savoie, son oncle, dont il servit quelquefois les intérêts avec plus de dévouement que de clairvoyance. Chef de sa noblesse, général de sa cavalerie, lieutenant-général et gouverneur de Savoie, il accompagna Charles-Emmanuel en 1599, lorsque celui-ci vint en France négocier l'affaire du marquisat de Saluées, et fut son
Lettrbs V 4
50 Lettres de saint François de Sales
mais hors de l'obéissance de Son Altesse Serenissime, j'ay voulu, avant mon départ, donner connoissance a Vostre Excellence de ce petit voyage auquel ma charge m'oblige, affin qu'en toutes occasions j'observe tant quil me sera possible les loix de mon devoir.
Dieu veuille a jamais bénir Vostre Excellence, delàquelle je suis,
Monsieur,
Très humble et très affectionné serviteur en Nostre Seigneur,
Franç% E. de Genève.
xxx avril 161 1.
A Monsieur, Monsieur le Marquis de Lans, Lieutenant gênerai, Chevalier de S. A. deçà les monts.
Revu sur l'Autographe conservé à Florence, Bibliothèque Magliabecchiana (Autografi Gonnelli, n° 8).
ambassadeur en France (1617). Le prince Thomas lui succéda à la fin de 1621 dans sa lieutenance de Savoie, et le retrait de cette charge fut sans doute une disgrâce, car son mariage avait déplu à la cour de Turin. (Cf. Moreri, 1740; Guichenon, Hist. gênéal. de la royale Maison de Savoie, tome II.) Nous verrons dans la suite de la correspondance du Saint, que celui-ci n'eut pas toujours à se louer de la bienveillance du marquis.
DCLXXXIV
A MADAME DE VIGN0D, RELIGIEUSE DE l'aBBAYE DE SAINTE-CATHERINE
Divin échange. — Ce qu'il est utile d'imiter dans la vie de sainte Catherine de Sienne. — Dieu seul mérite d'être servi et suivi avec passion. — La Communion fréquente et les âmes faibles. — Ce que font les bergers en Arabie. — L'obéissance assure la protection de Notre-Seigneur.
Annecy, 30 avril [ 1 6 1 1 ( 1 ).]
Nostre Sauveur vous arrache le cœur, comme il fit a la dévote sainte Catherine de Sienne de laquelle nous
(1) Les anciennes éditions donnent pour adresse : A une Dame ; Hérissant (1758), tome VI, p. 20 : A une Dame, sœur de saint François de Sales, sans
Année i6ii 51.
faysons ce jourdhuy la feste, pour vous donner le sien très divin, par lequel vous viviés toute de son saint amour. Quel bonheur, ma très chère Seur, si quelque jour, au sortir de la sainte Communion, je treuvois mon chetif et misérable cœur hors de ma poitrine, et qu'en sa place fut establi ce pretieux cœur de mon Dieu ! Mais, ma chère Fille , puisque nous ne devons pas désirer des choses si extraordinaires, au moins souhaitte-je que nos pauvres cœurs ne vivent plus désormais que sous l'obéissance et les commandemens du cœur de ce Seigneur. Ce sera bien asses, ma chère Seur, pour, en ce fait, imiter utilement sainte Catherine ; et en cette sorte, nous serons doux, humbles et charitables , puisque le cœur de nostre Sauveur n'a point de loixplus affectionnées que celles de la douceur, humilité et charité *. * Cf. Matt., xi, 29.
Vousseres bienheureuse, ma très chère Seur, ma Fille, si parmi toutes ces fadaises de partialités, vous vives toute en vous mesme pour Dieu (Dieu, qui seul aussi mérite d'estre servi et suivi avec passion) ; car ainsy faysant, ma chère Seur, vous donneres bon exemple a toutes et gaignerés la sainte paix et tranquillité pour vous mesme.
Laissés, je vous supplie, philosopher les autres sur le sujet que vous aves de communier ; car il suffit pour vostre conscience, que vous et moy sçachions que cette diligence de revoir et de reparer souvent vostre ame est grandement requise pour la conservation d'icelle. Et si vous en voules rendre conte a quelqu'une, vous luy pourres bien dire que vous aves besoin de manger si souvent cette divine viande parce que vous estes fort foible et que, sans ce renforcement, vostre esprit se dissiperoit aysement. Cependant continués, ma très chère Seur, a bien serrer ce cher Sauveur sur vostre poitrine ; faites qu'il soit le
doute parce que le Saint appelle « Seur » la destinataire. Or il est évident que celle-ci est une Religieuse et qu'elle vivait en communauté. Le genre des conseils proposés, le style de la lettre font penser au monastère de Sainte- Catherine et à Bernarde de Vignod. Toute autre attribution justifierait moins bien le ton et la teneur de la présente lettre.
La date est déduite, mais avec moins de probabilité, des invitations à la Communion fréquente et du rapport de la lettre avec celle du 29 avril précédent (voir p. 47), adressée à la Mère de Chantai.
52 Lettres de saint François de Sales
beau et le suave bouquet dessus vostre cœur, en sorte que quicomque vous approche sente que vous en estes parfumée et connoisse que vostre odeur est l'odeur de la
Cf. Cant., i, 12. myrrhe *.
Tenés vostre esprit en paix, non obstant cet embarrassement qui est autour de vous. Remettes a la plus secrette providence de Dieu ce que vous treuveres de malaysé, et croyés fermement qu'il fera une douce conduite de vous, de vostre vie et de toutes vos affaires.
Sçavés-vous ce que font les bergers en Arabie quand ilz voyent esclairer, tonner et l'air chargé de foudres ? Hz se retirent sous les lauriers, et eux et leurs troupeaux. Quand nous voyons que les persécutions ou contradictions nous menacent de quelque grand desplaysir, il nous faut retirer, et nous et nos affections, sous la sainte Croix, par une vraye confiance que tout reviendra au prouffit
Rom., vin, 28. de ceux qui ayment Dieu *.
Or sus, ma chère Fille, ma Seur, tenés bien vostre cœur ramassé, gardés-vous fort des empressemens. Jettes souvent vostre confiance en la providence de Nostre Sei-
Cf. Ps. liv, 23. gneur * ; soyés toute asseuree que plustost le ciel et la
Matt., xxiv, 35. terre passeront *, que Nostre Seigneur manque a vostre protection, tandis que vous serés sa fille obéissante, ou au moins désireuse d'obéir. Deux ou troys fois le jour, pensés si vostre cœur est point inquiété de quelque chose, et treuvant qu'il l'est, taschés soudain a le remettre £n repos.
A Dieu, ma chère Fille ; Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur.
Franc3, E. de Genève.
Année 161 i 53
DCLXXXV