A LA PRÉSIDENTE BRULART
Progrès spirituel de la Mère de Chantai. — Les tribulations et la sainteté. Qu'est-ce qui approche Notre-Seigneur de nos cœurs.
Annecy, avril 161 1 ( 1).
Ma très chère Seur,
Escrivant a monsieur vostre mary en recommandation d'un mien amy, chanoine de Lyon (2), je vous fay ce petit billet pour tout simplement vous saluer de tout mon cœur, non seulement en mon nom, mais de la part encor de la chère et bonne seur madame de Chantai, laquelle va de bien en mieux pour sa santé et, pour le dire encor entre nous deux, pour sa sainteté, a laquelle les tribulations et maladies sont fort propres pour donner de l'avancement, a cause de tant de solides résignations qu'il faut faire es mains de Nostre Seigneur.
Vives toute pour Dieu, ma chère Fille, et puisqu'il faut que vous vous exposies a la conversation, rendésvous y utile au prochain par les moyens que souvent je vous ay escritz. Et ne pensés pas que Nostre Seigneur soit plus esloigné de vous tandis que vous estes emmi le tracas auquel vostre vocation vous porte, qu'il ne seroit si vous estiés dans les délices de la vie tranquille. Non, ma très chère Fille, ce n'est pas la tranquillité qui l'approche de nos cœurs, c'est la fidélité de nostr' amour ; ce n'est pas le sentiment que nous avons de sa douceur, mais le consentement que nous donnons a sa sainte volonté, laquelle il est plus désirable qu'elle soit exécutée en nous, que si nous exécutions nostre volonté en luy.
( 1 ) Le recours au mari de sa correspondante, les salutations et les appellations du Saint, et aussi les conseils et les encouragements donnés à la destinataire font croire que celle-ci est Mme Brûlart.
La date n'est pas donnée dans l'édition de 1641 ; elle a été ajoutée par Hérissant (1758). Les allusions de la lettre paraissent la justifier, mais ne permettent pas de la préciser davantage.
(2) Ce chanoine serait-il Louis de Sacconay (voir tome XI, note ( 1 ), p. 305), ou bien M. de Médio, chanoine de Saint-Nizier de Lyon? (Voir tome XII, note (3), p. 49.)
54 Lettres de saint François de Sales
Bon jour, ma très chère Seur, ma Fille. Je prie cette souveraine Bonté qu'elle nous face la grâce de la bien chercher par amour, et suis en elle tout entièrement,
Madame,
Vostre très humble serviteur,
Franc5, E. de Genève.
DCLXXXVI
A LA PRÉSIDENTE FAVRE
L'ambition d'un prédicateur de Carême. — Les cœurs simples et humbles, et la Croix.
Annecy, 2 mai 161 1.
Ce seroit une faute inexcusable, ma très chère Seur, ma Fille, de laisser partir un porteur si fidelle sans luy donner une lettre pour vous. Vrayement je m'en res-jouis aussi dequoy bien tost nous aurons le bien de vous voir
* Vide supra, Epist. icy, en attendant le Caresme prochain *, auquel sans seqXXV' e PS doute je porteray une extrême affection de gaigner beaucoup d'ames a Cejuy qui, pour les gaigner toutes, voulut bien perdre sa très digne vie sur la croix. Mais, ma chère Seur, voules vous bien que je vous die ma pensée ? Je crains infiniment de rencontrer trop de sagesse. Certes, c'est grand cas comme la Croix ayme les cœurs simples
* Cf. I Cor., 1, 23. et humbles. Néanmoins, c'est le Sauveur que je presche *,
lequel remplit les vallées et explane ou abbaisse les
* Isaiae, xl, 4 ; Luc, montagnes*.
Dieu vous bénisse, ma très chère Seur, ma Fille. Je suis tout en luy,
Vostre plus humble frère et serviteur,
Franc8, E. de Genève.
2 m ay 1 6 1 1 .
A Madame la première Présidente de Savoye.
Revu sur une copie conservée à la Visitation de Montélimar.
Année 1611 55
DCLXXXVII
AU PRÉSIDENT ANTOINE FAVRE
Le Saint s'en remet à son ami pour informer le Sénat qu'il accepte l'invitation de prêcher le Carême de 1612.
Annecy, 4 mai 161 1.
Monsieur mon Frère,
Voyla, dans cette lettre que j'addresse a Messieurs du Sénat (0, la promesse que je leur fay du saint service qu'ilz ont désiré de moy ( 2 ) . Monsieur de Monthouz ( 3 ) m'a prié de la luy envoyer, affin quil la rende, puisqu'il a eu charge de me donner la demande. May s vous en feres a vostre gré, car a cett'intention je vous confie le tout, vous estant des-ja tout confié moymesme, comme Dieu et les hommes sçavent.
J'escris simplement qu'ouy, et n'ay pas eu le courage, ou pour mieux dire la témérité, d'entreprendre de contrepointer les belles pointes de la lettre que j'ay receue en leur nom. Sil vous plait d'enrichir mon offrande de complimens, vous le pourres faire en asseurance, car vous ne devanceres point mon affection par tous les ornemens avec lesquelz vous l'exprimeres.
(i) On comptait alors dans le Sénat dix-huit membres, parmi lesquels figuraient le premier président, Antoine Favre ; Antoine de Passier et Geoffroy de Bavoz, deuxième et troisième présidents; Jean-François de Buttet, François-Nicolas de Riddes, Claude-Louis Guillet de Monthoux, Antoine de Lescheraine, René Favre, etc., sénateurs; Pierre Favier, avocat général, et Jean- Antoine Bay, procureur général. (Chambéry, Reg. des Entrées du Sénat.)
(2) Le Sénat avait demandé à saint François de Sales de prêcher le Carême de 1612 à Chambéry. (Voir ci-dessus, Lettres dclxxv, dclxxxvi.)
(3) Claude-Louis Guillet, coseigneur de Monthoux, seigneur de Pougny, de Marcossay, etc., fils de Guy, seigneur de Monthoux, et de Louise Bay, devint avocat patrimonial à la Chambre des Comptes le 21 mars 1608, conseiller d'Etat de Son Altesse et sénateur le 31 octobre 1609, deuxième président du Sénat le 3 juin 1621. Il épousa Dlle Gabrielle Dyan. Ambassadeur du duc à Berne à l'occasion des affaires de la Valteline (1625-1626), M. de Monthoux fut, depuis cette époque, à peu près toujours en mission. Il mourut à l'étranger en 1631, durant l'occupation de la Savoie par Louis XIII. Sa veuve lui survécut, se retira en 1662 chez les Carmélites et y mourut en 1673.
DCLXXXI1.
* Vide supra, Epist. Je pars demain pour Gex *, avec le congé de monsieur le Marquis (0, et suis sans fin ni reserve,
Vostre très humble frère et serviteur, F., E. de Genève.
4 may 1 6 1 1 .
A Monsieur Monsieur Favre, Baron de Peroges,
Conseiller d'Estat de S. A., premier Président de Savoye.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation du Mans. ( 1 ) Le marquis de Lans (voir ci-dessus, Lettre dclxxxiii).
DCLXXXVIIT
A LA MERE DE CHANTAL
La religion catholique à Gex ; espérance de l'y voir refleurir. — L'apostolat du Saint; un résultat qu'il n'estime pas médiocre.
Gex, vers 10 mai 161 1 (i).
Dieu, qui en cela m'assiste, veuille retirer et ma personne et mes actions a sa gloire et a son honneur, selon nostre souriait. (2)
Sa Bonté me fait savourer des douceurs, certes, extraordinaires et suaves et qui ressentent au lieu d'où elles viennent. O que nostre Sauveur est bon et comme il traitte tendrement avec mon pauvre chetif courage ! Mays je suis bien résolu de luy estre fort fidèle, et spécialement au service de nostre cœur que, plus sensiblement que jamais, je voy et sens estre unique. O Dieu, ma chère Fille, qui pouvoit mesler si parfaitement deux
(1) Les éditeurs de 1626 et les suivants donnent un texte fabriqué : les premiers, sans date ; Vives et Migne, avec la date de « vers le 20 novembre 1613. » Or, la première partie de ce texte est du 7 décembre 1611 ; la seconde partie constitue la présente lettre incomplète, et sa vraie date est celle que nous indiquons. Elle est toute prouvée par les paroles du Saint : « Hier nous « restablismes le saint exercice a Divonne. » Ce rétablissement eut lieu dans la première quinzaine de mai 161 1.
(2) Ici, les éditeurs précédents interpolaient la phrase indiquée note (2), p. 41.
Année 1611
espritz qui ne fussent qu'un seul esprit, indivisible, inséparable, sinon Celuy qui est unité par essence ?
Les affaires de la religion, qui s'accroissent icy tous les jours, me feront arrester plus longuement que je ne pensois, ma très chère Fille ; mais certes très aggreablement, puisque c'est pour la gloire de Dieu et le service des âmes qu'il a rachetées, lesquelles, en divers lieux de ce balliage, demandent qu'on leur restablisse le saint exercice. Mon Dieu, ma très chère Fille, que ce m'est une honnorable et douce peyne que celle-cy, qui me fait espérer que, sinon maintenant, au moins par ci après, tout ce païs pourra estre purgé de tant d'infection que le malheur de l'heresie y avoit assemblé.
Hier nous restablismes le saint exercice a Divonne (0, gros et beau village. Ces jours suivans, il y a apparence d'en faire de mesme en deux autres (2), et outre cela, nous prescherons icy et parlerons a quelques âmes desvoyees ; et bien que peut estre ne les reduirons-nous pas, parce que, pour l'ordinaire, les considérations humaines empeschent celles de leur salut, si est-ce que nous ne pensons pas peu faire quand nous leur faysons confesser que nous avons rayson, comme plusieurs ont faitjusques a présent. Priés particulièrement ce Sauveur, ma très unique Fille, pour la conversion de ceux pour lesquelzj'ay commencé de travailler, affin qu'ilz voyent la sainte vérité, sans laquelle ilz ne sçauroyent que se perdre.
Mille et mille fois le jour mon cœur se treuve chez vous, avec mille et mille souhaitz qu'il respand devant Dieu pour vostre consolation. Hé, Seigneur Jésus, vives et régnés éternellement dans ce cœur que vous nous aves donné.
Vostre très affectionné serviteur,
Franc3, E. de Genève.
(i) Cf. ci-après, Lettre dcxc.
(2) L'une de ces « deux autres » paroisses est Challex ; le duc de Bellegarde le dit formellement dans sa réponse à la Seigneurie de Genève, le 20 mai 161 1 (Archiv. de Genève, Pièces hist., n° 2443). Le saint Evèque ne put rétablir le culte dans la troisième, puisque le 15 juin suivant il écrit : « J'eu la conso- « lation... de reconcilier deux églises parrochiales. »
58 Lettres de saint François de Sales
DCLXXXIX