A M. JEAN DE CHATILLON (O
(inédite)
Recommandation en faveur d'un solliciteur dans la gêne.
Gex, 15 mai 161 1.
Monsieur,
Je vous prie d'avoir en recommandation ce porteur pour tout ce que justement il pourra désirer de vostre faveur (2). Sa pauvreté me porte a cette prière, comme vos mérites me feront tous-jours tesmoigner que je suis,
Monsieur,
Vostre humble confrère en Nostre Seigneur,
xv may 161 1, a Gex.
A Monsr Monsr de Chatillon, Docteur en théologie, Plebain de Thonon.
Revu sur l'Autographe conservé à Paris, chez les Dames de Saint-Maur.
(1) Jean de Chatillon, né vers 1572, fut nommé le 4 juillet 1609, n'étant encore que diacre, plébain de l'église de Notre-Dame de Compassion et de Saint-Hippolyte de Thonon, et reçut le 19 septembre suivant ses lettres dimissoriales de prêtrise. Son acte de sépulture porte la date du 31 mars 1633. (R. E. et Reg. par. de Thonon.) Il était un des administrateurs de la Sainte- Maison; aussi le Saint eut souvent recours à lui pour en obtenir des secours en faveur de ses protégés.
(2) Ce porteur pourrait être quelque nouveau converti du bailliage de Gex.
Année 1611 59
DCXC
AU GRAND-PRIEUR ET AUX RELIGIEUX DE SAINT-CLAUDE i1 )
La chrétienté de Divonne et les fiais du culte sont confiés au ?èle des Religieux de Saint-Claude.
Gex, 17 mai 1 6 1 1,
Messieurs,
J'ay pris ma bonne part du contentement que messieurs vos confrères (2) ont eu au restablissement du saint exercice en l'église d'Ivonne, ou je ne doute point que vous ne faciès de plus en plus paroistre le zèle que vous aves au service de Nostre Seigneur, comme je vous supplie faire au soin du redressement et ameublement
( 1 ) La célèbre abbaye de Saint-Claude, fondée par saint Romain et saint Lupicin son frère vers 430, fut enrichie par les rois de France de nombreux dons et privilèges. Le premier monastère, qui portait le nom de Condat, prit celui de saint Oyend, le quatrième abbé, mort vers 510, après Lavoir fait reconstruire. Mais sa gloire et son nom disparurent devant la popularité de saint Claude, abbé de Saint-Oyend pendant cinquante-cinq ans, qui mourut en 694, presque centenaire. La Règle des premiers jours se fondit plus tard avec celle de saint Benoît, et dès lors la vie monastique se développa dans la terre de Saint-Claude avec une ferveur croissante. Au xme siècle commença la décadence que les règlements ne purent arrêter. En 1742, l'abbaye fut sécularisée; les Religieux furent remplacés par des chanoines, et ceux-ci dispersés à leur tour par un décret de suppression, le 23 octobre 1790.
En 1611, l'abbaye était gouvernée par Claude de la Mar. Issu d'une très ancienne famille noble d'Yenne (Savoie), il était fils de noble Claude, seigneur de la Mar, commissaire de l'artillerie de la citadelle de Bourg, et d'Urbane de Richard de Chanaz. C'est lui sans doute qui reçut saint François de Sales et sainte Jeanne-Françoise de Chantai, quand ils firent leur célèbre pèlerinage, car il entra en charge dès 1604 et l'exerça jusqu'à sa mort (1627).
Les Religieux de l'abbaye de Saint-Claude étaient tenus de faire preuve de noblesse. Dans un acte capitulaire du 18 avril 1620, on lit les signatures suivantes : « Anathole de Scey, chantre; Africain de Croisier, infirmier; François de la Rochelle, sacristain ; Louis du Saix, chambrier ; François de Chissey, » etc. (Voir D. Benoît, Hist. de l'Abbaye et de la Terre de St-Claude, 1890-1892.)
(2) Ce sont les Religieux du prieuré de Divonne, dont la fondation n'est pas antérieure à 1225. Dévasté par les Bernois, puis possédé en 1543 par M. de Gingins, seigneur du lieu, il retomba en 1601 sous la juridiction monastique. Antoine de Senailly, Religieux de Saint-Claude, en devint prieur le 23 août de cette même année. Le Chapitre obtint bientôt que le prieuré de Divonne fût uni à la mense conventuelle, par bulle fulminée le 8 février 1607
6o Lettres de saint François de Sales
de l'autel (0; et de mesme en la diligence de prouvoir le curé (2) de l'entretenement qui luy est requis, lequel, affin quil ne demandast que raysonnable, je luy ay taxé conformément a celuy que vous donnés au curé de Sessi (3).
Au demeurant, je prie sa divine Majesté qu'elle vous comble de ses plus désirables faveurs, et ay un très grand désir de pouvoir un jour, ains toute ma vie, tesmoigner combien je vous honnore, et suis, Messieurs,
Vostre bien humble confrère et serviteur en Nostre Seigneur,
A Gex, 1 7 may 1 6 1 1 .
A Messieurs, Messieurs les Grand Prieur et Religieux de S* Claude.
Revu sur l'Autographe conservé à Paris, Bibliothèque nationale, Galerie Ma^arine, vitrine xxxn, n° 324.
(voir D. Benoît, ouvrage cité). Le ier mai 1620, François de Sales céda aux Religieux de Saint-Claude ses droits sur le prieuré ; il les tenait d'une rente de 300 écus dont ce prieuré était grevé. (Archiv. dép. de la Haute-Savoie, Minutes Dur et.)
(1) Au dire de l'historien de l'abbaye de Saint-Claude, celle-ci «contribua, par des sommes importantes, à la réparation » et à l'ornementation « des églises de Cessy et de Divonne, » non moins qu'à « l'entretien des ministres catholiques. » Toutefois, dans sa lettre du 15 juin 161 1, l'Evêque de Genève écrit: A Gex, « Messieurs de Saint-Claude... n'ont rendu, que je sache, aucun « service comparable a celuy que nos chanoynes ont fait. » — (Voir à l'Appendice, la réponse des destinataires, 20 mai 161 1.)
(2) Le P. Charles de Genève (Hist. abrégée des Missions des PP. Capucins de Savoye, Chambéry, 1867, p. 231) dit qu'en 1612 « M. Nambride » était « curé de Divonne; » il semble donc très probable qu'il l'était dès 1611. On peut croire que cet ecclésiastique exerça ce ministère jusqu'en 1621, d'après la pièce suivante, signée par saint François de Sales : « Nous commettons par « ces présentes, vénérable Mre Claude de Nambruide, curé de Divone, a « l'administration et ceconomie des biens ecclésiastiques du balliage de Gex « non appliqués ny assignés aux églises de Farges, Gex, Thoyri, Grilly, « Chalex, Versoix, Divone, mais destinés aux autres églises qui, pour le « présent, ne sont encor pourveues de pasteurs. » Cette commission, conservée à la Visitation de Montélimar, porte la date du 17 décembre 1621.
(3) Pierre Poncet, institué le 12 juillet 1611, sur la présentation des Religieux de Saint-Claude, résigna la cure de Cessy et fut nommé à celle de Sacconex le 19 décembre 1618. (R. E.)
Année 1611 6i
DCXCI
A LA MÈRE DE CHANTAL Annonce du retour à Annecy.
Gex, 19 mai 161 1.
Je manque a ma parole, ma très chère Fille, mais je ne manque pas au désir d'estre ce soir a Neci. Ce sera demain, Dieu aydant, car les affaires ( « ) le requièrent ainsy. Or sus, en attendant, bon soir, ma très unique Fille ; Nostre Seigneur vous comble de son amour.
J'ay eu un peu de peyne pour la maladie de la petite très chère seur (2), bien que j'en espère bonne issue. Je salue toutes nos filles. Mais vray, ma très chère Fille, vous estes voyrement tout uniquement et véritablement moy mesme.
Vive Jésus ! Amen.
19 may, a Gex.
( 1 ) Voir les lettres précédentes.
(2) Sans doute, la jeune baronne de Thorens.
DCXCII
A LA MEME
Effusions de ferveur. — Fruit du mystère de la Pentecôte. — L'esprit de force et l'esprit de sagesse ; l'amour sacré et la souveraine Unité.
Annecy, [22 mai 161 1 (1).]
OstetoydHcy autour ,o vent de bise, et viens, o vent de midy, et souffle dans mon jardin, et les parfums
( 1 ) Cette date est proposée sous toutes réserves, d'autant que le texte paraît composé de plusieurs fragments, et quelques-uns de ceux-ci pourraient bien être de la fête de Pentecôte 1612, 10 juin.
* Cant., iv, ult. en sortiront abondamment*. O ma très chère Fille,
que je souhaitte ce gracieux vent qui vient du midy de l'amour divin, ce Saint Esprit qui nous donne la grâce d'aspirer a luy et de respirer pour luy.
Ah ! que je voudrois bien vous faire quelque don, ma chère Fille ; mays, outre que je suis si pauvre, il n'est pas convenable qu'au jour auquel le Saint Esprit fait ses presens, nous nous amusions a vouloir faire les nostres ; il ne faut entendre qu'a recevoir au jour de cette grande largesse. Mon Dieu, que j'en ay voyrement bien besoin de l'esprit de force ! car je suis, certes, foible et infirme, dequoy néanmoins je me glorifie, affin que la vertu de
* Il Cor., xii, 9, io. mon Seigneur habite enmoy*. J'ayme mieux estre in-
firme que fort devant Dieu, car les infirmes, il les prend entre ses bras et les fortz il les mené par la main. La Sapience éternelle soit a jamais dans nostre cœur, afïin que nous savourions les trésors de l'infinie douceur de Jésus Christ crucifié.
Dites a la grande fille (*), que, comme moy, elle se glorifie en sa foiblesse, qui est toute propre pour recevoir
* Cf. ibid. la force * ; car, a qui donner la force qu'aux foibles ?
Bon soir, ma très chère Fille. Ce feu sacré qui change tout en soy, veuiUe bien transmuer nostre cœur, affin qu'il ne soit plus qu'amour et qu'ainsy nous ne soyons plus aymans, mais amour ; non plus deux, mais un seul nous mesme, puisque l'amour unit toutes choses en la souveraine Unité. A Dieu, ma chère Fille ; persévérons au désir de cette unité, de laquelle Dieu nous ayant fait jouir des icy, autant que nostre condition infirme le peut porter, il nous en fera plus parfaitement jouissans au Ciel.
Franc8, E. de Genève.
(i) Sœur Marie-Jacqueline Favre.
DCXCIII
A LA MÊME
Les armes et la devise de la Visitation. — La Congrégation est « vrayement un ouvrage du cœur de Jésus et de Marie. » — Ses armes symbolisent la soigneuse mortification du cœur, propre à l'Institut.
Annecy, 10 juin 161 1.
Bon jour, ma très chère Fille. Un accommodement qu'il me faut faire ce matin entre deux de nos pasteurs de Gex (*), me prive de la consolation d'aller voir mes plus chères brebis et de les repaistre moy mesme du Pain de vie. Voyla M. Rolland (2) qui va suppléer a mon défaut. Toutefois, il n'est [pas] asses bon messager pour vous porter la pensée que Dieu m'a donné cette nuit : que nostre maison de la Visitation est, par sa grâce, asses noble et asses considérable pour avoir ses armes, son blason, sa devise et son cri d'armes. J'ay donq pensé, ma chère Mère, si vous en estes d'accord, qu'il nous faut prendre pour armes un unique cœur percé de deux flesches, enfermé dans une couronne d'espines, ce pauvre cœur servant d'enclaveure a une croix (3) qui le surmontera, et sera gravé des sacrés noms de Jésus et Marie (4).
Ma Fille, je vous diray a nostre première veuë mille
(1) Etienne Dunant, curé de Gex (voir le tome précédent, note (1), p. 65), économe de l'Evêque de Genève pour les églises de ce bailliage, et Humbert Curton, après un ministère de plusieurs années, avaient été institués tous les deux, le 15 mai i6n, ce dernier pour desservir Farges et Asserens. (R. E.) Ne seraient-ils pas les deux « plaideurs » dont parle le Saint à la fin de sa lettre ?
(2) Georges Rolland (voir tome XI, note (2), p. 117).
(3) Le texte du Ms. de V Année Sainte, souvent défectueux, portait: « servant dans /'enclaveure a une croix.» La version que nous proposons est plus sûre.
(4) Ce jour où le Saint donnait de telles armes et une telle devise à sa chère Congrégation et l'avouait pour un « ouvrage du Cœur de Jésus et de Marie, » est une date mémorable dans l'histoire de la Visitation. Elle n'est pas négligeable non plus pour l'histoire de la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, car en i6xr, le 10 juin tombait le vendredi après l'octave du Saint- Sacrement.
64 Lettres de saint François de Sales
petites pensées qui me sont venues sur ce sujet (0 ; car vrayement, nostre petite Congrégation est un ouvrage du cœur de Jésus et de Marie (2). Le Sauveur mourant nous a enfantés par l'ouverture de son sacré cœur ; il est donq bien juste que nostre cœur demeure, par une soigneuse mortification, tous-jours environné de la couronne d'espines qui demeura sur la teste de nostre Chef, tandis que l'amour le tint attaché sur le throsne de ses mortelles douleurs.
Bon jour encor, ma Fille; j'apperçois entrer nos plaideurs qui viennent interrompre la paix de mes pensées.
(1) Qu'étaient-ce que ces « mille petites pensées » que saint François de Sales voulait confier à la Mère de Chantai ? « Avait-il eu, dans cette nuit bienheureuse, sur laquelle nous avons si peu de détails, la révélation » du « grand événement qui devait plus tard jeter un si doux éclat sur Tordre de la Visitation ? Ou bien, lorsqu'il voulut donner à un siècle plein de haine, et qui devait être bientôt plein de ruines, la tendre dévotion à son sacré cœur comme une consolation et une espérance, Dieu ne choisit-il la Visitation que pour la récompenser d'avoir pris pour armes, dès son berceau, ce cœur couronné d'épines, et d'avoir ainsi comme donné le signal de cette belle dévotion ? » (Msr Bougaud, Hist. de Ste Chantai, 13e édition, Paris, 1899, tome Ier, chap. xiii, in fine.)
(2) Dès les premières années, l'origine divine de l'Institut et son opportune nouveauté frappèrent les amis du Saint, ceux-là surtout qui avaient suivi l'histoire de ses premiers jours. Sur ce point, la lettre du P. de Villars, du 24 juillet 1611, renvoyée à l'Appendice, est aussi instructive qu'intéressante.
DCXCIV
AU" DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er
Sollicitation de la grâce pour un coupable.
Annecy, 12 juin 161 1,
Monseigneur,
Quelques vertueux gentilshommes et moy, ayans, Dieu merci, terminé les poursuites que le sieur de Blonnay faysoit a rayson de la perte de son filz contre le sieur
Année i6ii 65
de Saint Paul (0, par un amiable et chrestien appaysement de toute inimitié et dispute, j'ay creu que je devois en donner asseurance a Vostre Altesse, affin quil luy playse de plus facilement incliner sa clémence et donner sa grâce aceluy qui, ayant la paix avec sa partie par cet accomodement, et le pardon de Dieu par la contrition et confession, n'a plus a rechercher que la remission de la peyne, que Vostre Altesse seule luy peut ouctroyer et que la debonnaireté d'icelle luy fait espérer.
Et moy, je continue a reclamer la divine Bonté pour le parfait bonheur de Vostre Altesse, delaquelle je suis,
Monseigneur,
Très humble, très fidèle et très obéissant orateur et serviteur,
Franc8, E. de Genève.
A Neci, le xn juin 161 1.
Revu sur l'Autographe conservé à la Bibliothèque communale de Nantes (tome XVI, fol. 201, pièce 221).
( 1 ) Georgios, fils de Jacques du Nant, dit de Russin, seigneur de Saint- Paul, Grilly, .etc., épousa, par contrat de mariage du 28 juin 1598, Béatrix de Seyssel, fille du baron de la Serraz. 11 mourut le 9 août 1617, aux guerres du Piémont, étant lieutenant de cavalerie. Sa femme décéda à Evian le 11 novembre 1631.
Le Sénat avait condamné à la peine capitale, par arrêt du 26 mars 161 1 ('), le meurtrier de Gabriel de Blonay (voir le tome précédent, note ( 2 ), p. 367) ; mais Georgios du Nant s'était dérobé au supplice en s'expatriant. Les deux familles de Blonay et de Saint-Paul demeuraient divisées plus que jamais; des amis s'interposèrent pour les réconcilier. C'est dans le logis du saint Evêque et sous sa présidence, que les arbitres, parmi lesquels MM. de Menthon, de Charmoisy, de Buttet, de Quoex, Floccard, se réunirent pour trancher les questions litigieuses qui séparaient les deux maisons. La sentence du 11 juin 1611 et celle du 20 août suivant obtinrent l'acquiescement des parties et « l'amiable appaysement de toute inimitié. » (Voir Duplan, Arrêt criminel du Sénat de Savoie, Evian-les-Bains, 1897.) Restait l'arrêt du Sénat qu'il s'agissait de faire annuler; c'est la faveur que le Saint sollicite du duc par cette lettre, au lendemain de la première sentence d'arbitrage.
( 1 ) « De quoi, » écrit Antoine Favre le 29 juin 161 1, « je me fusse bien passé, si ma conscience m'eust permis, et a tout le Sénat, de denier justice au pauvre père et de dissimuler une si énorme meschanceté. » (Mugnier, Correspondance du Président Favre, tome II, publié par la Société Savoisienne, etc., 1905.) Cet arrêt valut en effet au Président de terribles rancunes.
Lettres V
66 Lettres de saint François de Sales
DCXCV