‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 15 sur 88 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Défense du Saint contre une calomnie. — Son inviolable fidélité au duc de Savoie. — Ce qu'il a fait à Gex. — Il a déjà rendu compte de tout ce qu'il a appris discrètement sur les projets des Français. — Une proposition du sieur de la Noue. — Les Suisses catholiques et le pays de Berne. — Vains efforts des brouillons et des calomniateurs pour représenter l'Evêque de Genève « avec des affections estrangeres. »

Annecy, 12 juin 161 1.

Monseigneur,

Ayant esté adverti que l'on m'avoit chargé auprès de Vostre Altesse de fayre certains mauvais mesnages d'Estat avec les estrangers, j'en ay esté le plus estonné du monde, ne pouvant m'imaginer sur quell'apparence de fondement on peut bastir cette calomnie. Car encor que ces jours mon devoir irTayt nécessité d'aller a Gex Cf. Ep. dclxxxit, et y arrester quelque tems *, si est ce que non plus là qu'ailleurs je ne me suis meslé de fayre ou dire chose aucune que sel*on ma profession, preschant, disputant, reconciliant les églises, consacrant les autelz, administrant les Sacremens (0.

Et non seulement je n'ay point fait de mesnage contre le service de Vostre Altesse (ce qui ne m'est jamais arrivé ni ne m'arrivera jamais, nieneffect, ni en pensée), mais au contraire, autant que la discrétion et le respect que je doy a ma qualité me le permettent, j'ay observé tout ce que j'estimois estre considérable pour le service de Vostre Altesse, affin de luy en donner advis, comme

(1) Il dut être douloureux au plus fidèle des sujets, d'avoir à défendre de nouveau devant son prince la sincérité de son patriotisme. Cette fois encore, les soupçons étaient aussi calomnieux que les premiers. (Voir le tome précédent, note (2), p. 196.) Hélas! ce parfait serviteur de la dynastie de Savoie devra recommencer dans la suite, et plus d'une fois, cette facile, mais toujours pénible apologie. Pour l'honneur de Charles-Emmanuel et sa réputation de très clairvoyant connaisseur d'hommes, on voudrait qu'il eût épargné une telle humiliation à un si grand Saint et au plus désintéressé de ses amis.

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j'eusse fait par escrit si, a mon retour, je n'eusse treuvé le commandement qu'elle me donnoit de les porter de bouche a monsieur le Marquis de Lanz, auquel je parlay en toute franchise et naifveté ; l'asseurant entr'autres choses, que les bruitz touchant le dessein des François sur Genève n'estoyent que des vrayes chimères, que quelques uns avoyent peut estre fabriquées pour rendre probables leurs praetendus services (0. Car, en vraye vérité, les François n'avoyent eu aucun' intention de surprendre a force cette ville-la, ayans trop d'appréhension d'esmouvoir les humeurs des hérétiques de France et de leur faire prendre les armes, comm'ilz feront, silz peuvent, toutes fois et quantes qu'on fera de telz coups contr'eux : tellement que ni monsieur le Grand de Bellegarde, ni monsieur de Lux n'osèrent jamais y aller, quoy qu'ilz y fussent invités, de peur d'accroistre le soupçon que quelques uns en avoyent.

Vray est que le sieur de la Noue (2) proposa la dedans, par manière de conseil, qu'il seroit expédient de remettre les murailles au Roy de France, pour éviter les perilz qu'elles couroyent a tous momens. Mays, soit quil donnast cett'atteinte par le commandement de la Reyne, soit quil la fit de son propre mouvement (dequoy je n'ay rien sceu apprendre de certain), elle fut si mal receùe, que

(i) Les historiens modernes, les plus récents et les mieux informés, apprécient comme le saint Evêque « le dessein des François sur Genève. » — « Il n'y eut pas de la part de Henri IV un plan arrêté à ce sujet... Les Bourbons, à Limitation du chef de leur race, ont en somme toujours respecté Lindépendance de la république calviniste. » (De Crue, Henri IV et les députés de Genève, Genève-Paris, 1901, chap. x, p. 424.)

(2) Odet de la Noue était le fils aîné du célèbre François de la Noue, dit Bras de Fer. Il fit ses premières armes dans les Pays-Bas et y fut retenu prisonnier pendant sept ans (1 584-1591). Après sa délivrance, il servit en France sous les ordres de La Trémouille. A la faveur du prestige dont il jouissait dans le monde des réformés, ceux-ci le désignèrent pour les représenter dans les assemblées de Sainte-Foi et de Saumur. Il présida celle de Loudun et prit une grande part aux négociations qui préludèrent à l'Edit de Nantes. Activement dévoué aux intérêts de Genève, il s'y occupa beaucoup des fortifications en 1605, 1607, 1610. Ses rapports se trouvent mentionnés dans les Portefeuilles historiques et dans les Registres du Conseil. En février 161 r, la cour de France l'envoya dans cette ville pour rassurer les Genevois menacés par le duc de Savoie d'une prochaine invasion. De la Noue mourut à Paris le 23 août 1618. (Voir Moreri, Hcefer, Michaud; Haag, La France protestante, tome VI, etc.)

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ceux de la ville, en diverses occurrences, disoyent tout haut qu'ilz se donneroyent plustost au malin qu'a Vostre Altesse et plustost a Vostre Altesse qu'au Roy ; d'autant que, non seulement Vostre Altesse les recevroyt a meilleur marché que le Roy, mays quand elle voudroit altérer les conditions de leur donation, ilz auroyent plus de moyen de la rompre par l'assistence des voysins, que quand elle seroit faite en faveur du Roy. Et ne sçai si, pour ce regard, il vint point a propos qu'a mesme tems les Souisses qui revenoyent d'auprès de Vostre Altesse dirent en passant des merveilles en faveur des droitz qu'ell'a sur le pais de Vaux ; dequoy ceux de Genève furent extrêmement esmeuz.

Et sur ce propos, j'appris de divers discours des François, que si nostre Saint Père se remuoyt un peu vivement envers les Souisses catholiques et la Reyne, comm' il le doit faire en considération de la religion, il n'y auroit point de difficulté de faire heureusement reuscir les prétentions de Vostre Altesse contre les Bernoys, desquelz la grandeur est de longuemain ennuyeuse aux Suysses catholiques (O, et puisque la Reyne doit plus désirer l'amoindrissement du parti huguenot, que soupçonner l'aggrandissement de Vostre Altesse.

Je dis plusieurs autres particularités a monsieur le Marquis de Lanz, desquelles sans doute il aura eu bonne mémoire pour les représenter a Vostre Altesse, laquelle je supplie très humblement de croire que j'ay gravé trop avant en mon cœur le devoir que je luy ay, pour jamais me relascher a faire chose qui puisse tant soit peu nuyre au service de ses affaires, et que j'ay une trop grande

(i) Dès 1536, Berne et Fribourg avaient pris possession du pays de Vaud. La diplomatie d'Emmanuel-Philibert amena le traité de Lausanne (30 octobre 1 564), d'après lequel il laissait aux Bernois leur conquête et gardait en échange le pays de Gex, le Chablais, les bailliages de Ternier et de Gaillard. Plus tard, les cantons catholiques, humiliés par l'orgueil de Berne, désirèrent vivement voir revenir les Vaudois sous l'obéissance de la Maison de Savoie. Saint François de Sales se faisait ici l'écho de ces espérances qui, chez lui, s'avivaient d'un grand désir de conquête spirituelle. A l'ouverture de la diète de Bade, il put croire que le rêve de son cœur d'apôtre allait enfin s'accomplir; mais on verra par la lettre du 14 novembre 1612 à son ami des Hayes, que cette attente fut déçue.

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aversion au tracas des choses d'Estat, pour jamais y vouloir penser d'un'attention délibérée. Ni moy, Monseigneur, ni pas un de mes proches n'avons, ni en effect, ni en praetention, aucune chose hors l'obéissance de Vostre Altesse. Je ne sçai donq comment la calomnie ose me représenter avec des affections estrangeres , puisque mesme je vis, Dieu merci, de telle sorte que, comme je ne mérite voyrement pas d'estre en la bonne grâce de Vostre Altesse, n'ayant qui puisse dignement correspondre a cet honneur la, aussi merite-je de n'estre jamais en sa disgrâce, ne faysant ni n'affectionnant rien qui me puisse porter a ce malheur, que je ne crains aussi nullement, moyennant l'ayde de Nostre Seigneur, qui, en faveur de la véritable fidélité que je conserve a Vostre Altesse, ne permettra jamais que les brouillons et calomniateurs m'ostent la gloire que j'ay d'estr'advoùé, Monseigneur,

Invariable, très humble, très fidèle et très obéissant serviteur et orateur de Vostre Altesse,

Franc8, E. de Genève.

A Neci, le xn juin 161 1.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.

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