‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 17 sur 88 · A UNE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

A UNE RELIGIEUSE

En quoi consista la rare mortification de saint Jean-Baptiste. — Facilité de l'imiter par la communion spirituelle, à défaut de la Communion réelle. — Homme céleste ou ange terrestre. — Tout nous crie : Amour, amour ! — Des dames qui « font merveilles. »

Annecy, [vers le 24 juin 161 1 (1).]

Or sus, ma chère Fille, si vous ne pouves bonnement communier souvent réellement, vous vous communieres tant que vous voudres spirituellement.

Helas ! vous me demandes une bonne pensée sur saint Jean, et celle-cy m'est extrêmement douce en plusieurs

* Cf. tom. xiii, occurrences *. Il avoit conneu Nostre Seigneur des le venp' 2*7' tre de sa mère; tressaillant d'ayse de sa présence et de la

* Luc, 1, 41, 44. voix de la Mère d'iceluy *, il tesmoigna bien des lhors

( 1) La destinataire pourrait être Jeanne-Bonaventure de la Forest, sœur de Mme de la Fléchère, Religieuse à Bons (voir le tome précédent, note (1), p. 204), ou encore une Dame de Sainte-Catherine. D'ailleurs, le commencement qui paraît tronqué, fait soupçonner que le texte est une mosaïque faite de plusieurs passages sur saint Jean, de dates différentes. L'allusion aux progrès delà Visitation suggère 1611,

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le contentement qu'il auroit de le voir, de l'ouyr, de converser avec luy. Néanmoins il fut privé de tout cela, et en tout ce que l'Escrituretesmoigne, il ne luy parla jamais deux bonnes fois ; ains, sçachant que ce divin Sauveur preschoit et se communiquoit a tout le monde en Judée, il demeura solitaire dans un désert tout voysin, sans oser le venir voir réellement, quoy qu'il le vist tous-jours spirituellement. Fut-il jamais une mortification esgale, d'estre si proche de son unique et souverain Amour, et, pour l'amour de luy, demeurer sans le voir, sans l'ouyr, sans l'escouter * ? Et bien, ma chère Fille, vous en feres de *Cf. Luc, 1, ult.; mesme, proche du Sacrement ou Jésus est ; car vous ne le gousteres qu'en esprit, comme saint Jean.

Mon Dieu ! on ne sçauroit dire si c'a esté un homme céleste ou un ange terrestre. Sa casaque d'armes, faite de poil de chameau, representoit son humilité qui le couvroit par tout ; sa ceinture de peau morte, mise sur son ventre et sur ses reins, signifioit la mortification avec laquelle il restrecissoit et serroit toutes ses concupiscences. Il mangeoit des sauterelles, pour monstrer que si bien il estoit en terre, il sautoit néanmoins perpétuellement en Dieu. Le miel sauvage * luy servoit de saulce, *Matt. ,111,4; Marc, parce que la suavité de l'amour de Dieu assaisonnoit h ' toutes ses austérités; mais cet amour estoit sauvage, parce qu'il ne l'avoit pas appris des maistres, ains des arbres et des pierres, comme dit saint Bernard *. * Vita ia s. Bem.,

Mon Dieu, ma Fille, mangeons et du sauvage et du t!cLxxW,Vcoi.24o.) domestique ; amassons de ce saint amour a toutes occasions, et par l'exemple de nos Seurs et par la considération des autres créatures ; car tout crie aux aureilles de nostre cœur : Amour, amour. O saint amour, venés donq et possédés nos coeurs très uniquement.

Vrayement, nos bonnes Dames de la Visitation font merveilles, et qui les void en est tout consolé. Vive Jésus !

Je suis en luy, extrêmement vostre, ma chère Fille.

Franc5, E. de Genève.

74 Lettres de saint François de Sales

DCXCVIII

A LA MÈRE DE CHANTAL

Louanges de saint Jean-Baptiste : plus que vierge, plus que confesseur et prédicateur, plus que docteur et martyr, plus qu'évangéliste et apôtre, plus que prophète et patriarche, plus qu'ange et plus qu'homme. — Ses prérogatives admirables. — Quelqu'un de plus grand encore.

Annecy, 24 juin [161 1 (1).]

Helas, ma très chère Fille, que n'ay-je quelque digne sentiment de joye pour cet homme angelique ou cet ange humain duquel rîous célébrons la naissance ! Mon Dieu, que j'aurois de suavité de m'en entretenir moy mesme ! Mais je vous asseure que la grandeur de mon intérieure pensée m'empesche de me donner cette satisfaction a moy mesme.

Je le treuve plus que vierge, parce qu'il est vierge mesme des yeux, qu'il a plantés sur les objetz insensibles du désert et ne sçait point par les sens qu'il y ait deux

Joan., 1, 15-27. sexes ; plus que confesseur, car il a confessé le Sauveur* avant que le Sauveur se soit confessé luy mesme ; plus que prédicateur, car il ne presche pas seulement de la

Ibid., fjr. 29, 36. langue, mais de la main et du doigt *, qui est le comble de la perfection ; plus que docteur, car il presche sans avoir ouy la source de la doctrine ; plus que martyr, car les autres martyrs meurent pour Celuy qui est mort pour eux, mais luy meurt pour Celuy qui est encor en vie, et contreschange, selon sa petitesse, la mort de son Sauveur avant qu'il la luy ait donnée ; plus qu'évangéliste, car il presche l'Evangile avant qu'il ait esté fait ; plus qu'apos-

Luc, 1, 17, 76. tre, car il précède Celuy que les Apostres suivent*; plus que prophète, car il monstre Celuy que les Prophètes prédisent ; plus que patriarche, car il voit Celuy qu'ilz ont

(1) Il est bien difficile de préciser la date de cette lettre, mais l'appellation de « Fille » donnée à la destinataire fait songer à 1611. La mention de « toute la chère trouppe » exclut 1610.

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creu, et plus qu'ange et plus qu'homme, car les Anges ne sont qu'espritz sans cors, et les hommes ont trop de cors et trop peu d'esprit : celuy ci a un cors et n'est qu'esprit.

J'ay un goust extrême a le regarder dans ce sombre, mais bienheureux désert * qu'il parfume de toutes parts de dévotion, et dans lequel il respand jour et nuit des soliloques et devis extatiques devant le grand objet de son cœur; cœur qui, se voyant seul a seul, jouit de la présence' de son Amour, treuve en la solitude la multitude des douceurs éternelles, la ou il succe le miel céleste qu'il ira par après bien tost distribuer dans les âmes des Israélites auprès du Jourdain *. * Ibid» m> 3-

Mon Dieu, ma chère Fille, que voyla un admirable Saint ! Il naist d'une stérile *, il vit dans les desertz, il * ibid., 1, 7, 36. presche au cœur aride et pierreux *, il meurt parmi les * Cf. ibid., m, 4, 5, martyrs, et parmi toutes ces aspretés il a son cœur tout plein de grâce et de bénédiction. May s cecy est encor admirable, que Nostre Seigneur ayant dit quentre tous ceux qui estoyent nés de femme, nul n'estoit plus grand que Jean, il adjouste : Voire, mais celuy qui est le moindre au Royaume des cieux, c'est a dire en l'Eglise, est plus grand que luy *. O ma chère Fille, * ibid., vu, 28. il est vray, car le moindre Chrestien communiant est plus grand en dignité que saint Jean. Et que veut dire que nous sommes si petitz en sainteté?

Bon soir, ma chère Fille, et a toute la chère trouppe de nos Filles. Le bon saint Jean les veuille bénir avec leur chère Mère.

Franc8, E. de Genève.

76 Lettres de saint François de Sales

DCXCIX

A LA MÊME

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