‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 20 sur 88 · A MADAME DE BERTRAND DE LA PERROUSE (O · texte numérisé non relu

A MADAME DE BERTRAND DE LA PERROUSE (O

Les insistances d'un jeune gentilhomme. — Prudence et charité du Saint dans une affaire délicate.

Annecy, 27 juillet 1611.

On est bien empesché avec ces amoureux, ma chère Fille ! Voyci ce jeune gentilhomme qui me demande une lettr'a vous pour vous rendre plus recommandables ses prsetensions (2), et moy je me resouviens bien de ce que vous m'escrivistes lautrefois,quil failloit conduire l'affaire tout bellement et le presser a loysir. C'est pourquoy je ne vous prie sinon de luy donner les advis convenables a sa conduite pour ce regard, et a moy ceux [de] ce quil pourra espérer, affin que la poursuite ou la retraitte se face a cette mesure-là.

Mays cependant, ma très chère Fille, je suis bien ayse de vous escrire ains}^ detems en tems, et vous resouvenir

(1) Jeanne de Chastel, fille de noble François de Chastel et de Jacqueline de Bonivard, épousa, par contrat dotal du 19 novembre 1601, Jean-Pierre de Bertrand, seigneur de la Perrouse. Il teste le n avril 1612; elle était veuve en 1615 et fut sépulturée le 8 décembre 1664.

Mme de la Perrouse paraît être la destinataire de la présente lettre, car nous savons qu'après l'entrée de l'aînée de ses sœurs au couvent, « elle servit de seconde mère aux autres. » (Année Sainte de la Visitation, tome IV, p. 107.)

(2) Ce « jeune gentilhomme », si la destinataire que nous proposons est la vraie, serait dom Georges de Lescheraine, fils de Gaspard, seigneur de la Compote, et de Françoise de Chabod. « Chevalier de justice des saints Maurice et Lazare, clerc et recteur des chapellenies de Sainte-Catherine dans l'église de Lémenc et de Sainte-Apollonie dans l'hôpital des Bonivard, les résigne le 8 octobre 161 1, et le lendemain passe contrat dotal avec Françoise » de Chastel, sœur de la destinataire. Il fut conseiller d'Etat, sénateur au souverain Sénat de Savoie, président à la Chambre des Comptes, etc., et testa le icr juillet 1630. « Contre l'intention de tous ses parents, » lisons-nous dans X Année Sainte, tome IV, p. 107, « M. de Lescheraine,... gentilhomme riche, pieux, parfaitement bien fait, d'un grand esprit, fort bien vu à la cour de Savoie, persista sept ans à rechercher cette troisième fille de Mme de Chastel. Celle-ci, s'en allant enfin à Notre-Dame de Myans, obtint ce digne parti. »

82 Lettres de saint François de Sales

de mon ame, qui ne cesse point de souhaitter mille perfections a la vostre, pour la gloire de Nostre Seigneur qui m'a rendu,

Ma très chère Seur, ma Fille,

Vostre humble frère et serviteur,

Françs, E. de Genève.

xxvil julliet 1611, a Neci.

Je ne sçai si monsieur vostre mari est là ; en ce cas, je le salue bien humblement, et suis son serviteur en tous cas.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme la comtesse de Noailles, château de Buzet (Lot-et-Garonne).

DCCII

A LA MÈRE DE CHANTAL M&r Camus annoncé pour une exhortation à la Galerie.

Annecy, [vers le 30 juillet 161 1 ( 1 ).]

Nous avons donq pris cette matinée pour vous faire avoir l'exhortation de Monseigneur de Belley, qui tesmoigna hier de désirer de vous voir. Ce sera sur les neuf heures et demi, ma chère Fille et très bonne Mère, a qui je donne mille fois le bon jour.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de TEtat.

(1) L'appellation de « Mère » exclut 1610. D'autre part, nous savons que TEvêque de Beliey visita le souverain Sénat de Savoie à Chambéry, « où on le reçut en séance » le 30 juillet 161 1. (Voir Mugnier, Hist. d'Antoine Favre, 1902-1903, note (1), p. 385, et Entrées du Sénat.) Comme à cette date les deux Saints étaient à Annecy, on peut supposer que Msr Camus vint leur faire visite. Nous ne voudrions pas, toutefois, exclure 1612 et 1613.

Année 1611 83

DCCIII

AU PRÉSIDENT ANTOINE FAVRE

Message confié à un ami.

Annecy, 30 juillet 161 1.

Monsieur mon Frère,

Je vous addresse ce paquet pour le peu cfasseurance que j'ay eu en ce porteur. Faites moy la grâce de le faire porter a M. Gros, l'advocat (*•), sil est encor a Chamberi. Que si de fortune il estoit paru pour Thurin, ou il me dit quil devoit aller, je vous supplie le luy faire aussi tenir ; car je suis certain quil n'ira ni ne demeurera sinon avec vostre congé, tant il fait profession d'estre vostre serviteur.

Dieu soit a jamais vostre protecteur, et je suis, Monsieur mon Frère,

Vostre très humble serviteur et frère,

Franc8, E. de Genève.

XXX julliet 161 1, a Neci, ou je salue humblement madame ma seur (2).

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.

( 1 ) Me Humbert Gros était l'ami commun du Président et de l'Evêque. Le 51 août 161 1, Favre écrit à l'avocat, alors à Turin, pour lui faire des confidences et lui demander des services. Sur la liste des cent avocats assermentés eu 161 1, Humbert occupait le 24e rang, et par conséquent était un des anciens.

(2) La présidente Favre.

84 Lettres de saint François de Sales

DCCIV

A MADAME DE LA FLÉCHÈRE

Ne rien rabattre de nos pratiques religieuses par respect humain. — Vouloir savoir d'où procèdent les sécheresses : curiosité superflue. — Nouvelles d'un Feuillant, d'un Cordelier, d'un Cistercien. — Une « bonne petite filleule » du Saint, « toute de succre. »

Annecy, 5 août 161 1.

Je n'ay pas plus tost veu monsieur vostre cher mari, que j'ay sceu son despart de cette ville. Cela a esté cause, ma très chère Fille, que je n'ay peu luy donner cette lettre, par laquelle je veux respondre, quoy que couramment a mon accoustumee, aux dernières lettres que j'ay receu de vous.

Sans doute , ma très chère Fille , il ne faut pas une autre fois rien rabbattre des coustumes générales avec lesquelles nous professons nostre sainte religion, pour la présence de ces bigarrés huguenotz, et ne faut pas que nostre bonne foy ayt honte de comparoistre devant leur afféterie. Il faut en cela marcher simplement et confi- Prov , x, 9. déminent *. Mais aussi, le péché que vous fistes n'est pas

si grand qu'il s'en faille affliger après la repentance, car il ne fut pas commis en une matière de commandement spécial, ni ne contient pas aucun desaveu de la vérité, mais seulement un indiscret respect; et, pour le dire clairement, il n'y eut en cela aucun péché mortel, ni, comme je pense, véniel, ains une simple froideur procédante de troublement et irrésolution. Demeurés donq en paix de ce costé la.

Quant au bon Père dom Guillaume de Sainte Geneviefve(0, il y a environ deux mois que ses Supérieurs l'ont envoyé pour résider a Tolose.

(1) Ce « bon Père, » l'un des premiers Religieux Feuillants introduits à Abondance (cf. tome XII, note (1), p. 373), s'était bientôt concilié la confiance de la famille de Blonay, voisine de l'abbaye. La vertueuse Marie-Aimée eut souvent l'occasion de profiter de ses conseils. (Voir sa Vie par Charles-Auguste

Année 1611 85

Le P. Galesius (0, a la vérité dire, est excellent et fait merveilles pour establir des bonnes resolutions; mais je crains fort qu'il ne soit des-ja attaché. Toutefois, on pourroit bien le faire traitter dextrement, et par mesme moyen luy faire entendre qu'on ne l'invite qu'au seul exercice de charité et en lieu ou il n'y a rien a gaigner que les âmes. Que si cela ne peut reùscir, il nous faudra un peu considérer ou nous pourrons donner de la main.

Le confesseur de Sainte Catherine, Père Antenne (2), prescha il y a deux ans a La Roche, ou il donna une fort grande satisfaction ; et si, il confesse et, comme je croy, il n'est encor point arresté. Nous verrons donq un peu ce qui se pourra faire.

Ma très chère Fille, vous faites tous-jours trop de considération et d'examen pour connoistre d'où les sécheresses vous arrivent. Si elles arrivo}7ent de vos fautes, encor ne faudroit-il pas pour cela s'en inquiéter, mais avec une très simple et douce humilité les rejetter, et puis vous remettre entre les mains de Nostre Seigneur affin qu'il vous en fist porter la peyne, ou qu'il vous les pardonnast, selon

de Sales, 1655, chap.m.) Dom Guillaume de Sainte-Geneviève avait prêché le Carême à Annecy, en 1610. Les Délibérations municipales (10 février) assignent pour sa nourriture et celle de son compagnon cinq florins par jour.

Né à Paris, d'une famille qui porte le nom de Compans, il fit profession chez les Feuillants en 1585, dans leur abbaye près de Toulouse. Au dire de Morotius, l'annaliste de l'Ordre, sa parole puissante remuait les foules que les églises souvent ne pouvaient contenir. Alors elles se rassemblaient sur les places ou dans les champs, et plus d'une fois, un arbre servit de chaire. Le prédicateur était un convertisseur irrésistible parce que son éloquence s'accompagnait d'une sincère et très touchante humilité. Il mourut à Paris, le 9 septembre 1624.

( 1 ) Voir tome XII, note ( 1 ), p. 102.

(2) Les aumôniers confesseurs des Religieuses Cisterciennes de Savoie ont toujours été des Cisterciens, désignés pour cet office par l'abbé de Tamié, muni à cet effet des pouvoirs du Général de Cîteaux. De fait, depuis 1622 jusqu'en 1793, ce sont des moines Cisterciens et appartenant la plupart à l'abbaye d'Hautecombe, qui ont exercé la charge de confesseur à Sainte-Catherine. (D'après une note de Dom F. -M. Symphorien, abbé de Notre-Dame d'Hautecombe.)

Le P. Antenne était, lui aussi, un Religieux d'Hautecombe; il figure en cette qualité, dans un acte de résignation fait par lui le 10 mai 1614. Dans un autre acte du 26 juillet 1612, il est mentionné sous la désignation de : « Dom Jean Antenne, prêtre, bachelier en théologie, Religieux profès de l'Ordre de Cîteaux. » (R. E.)

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qu'il luy plairoit. Il ne faut pas estre si curieuse que de vouloir sçavoir d'où procède la diversité des estatz de vostre vie ; il faut estre sousmise a tout ce que Dieu en ordonne et s'arrester la.

Et bien, au demeurant, voyla donq le cher mari qui s'en va, ma chère Fille. Puisque sa condition et son humeur mesme le porte au désir de paroistre es occasions ( I ), il faut humblement recommander son despart et son retour a Nostre Seigneur, avec confiance en sa miséricorde qu'il en disposera a sa plus grande gloire.

Vives doucement, humblement et tranquillement, ma très chère Fille, et soyes tous-jours toute a Nostre Seineur, duquel de tout mon cœur je vous souhaitte la très sainte bénédiction, et a vos petitz(2), mais particulièrement a ma chère bonne petite filleule, qu'on me dit estre toute de succre. La chère cousine (3) est aux vendanges, et on me dit qu'elle se porte bien, comme fait madame de [Chantai], qui, a mon advis, s'avance fort en l'amour de Dieu, avec toutes ses Seurs.

Vostre humble compère et serviteur,

Ce 5 aoust 161 1.

( i) « Le cher mari » s'en allait sans doute à Turin, où nous savons qu'il fit plus d'un séjour.

(2) Les enfants connus de Mme de la Fléchère sont : Françoise-Innocente, filleule du Bienheureux (voir sa note au tome précédent, p. 56) ; Antoinette, qui épousa Louis de Coysia, deuxième président au souverain Sénat de Savoie, et décéda le 14 décembre 1630; Charles, seigneur et coseigneur de Saint- Ours, Villy, Crans, etc., capitaine de cent hommes d'armes, par patentes du 26 mars 1630, conseiller d'Etat et chevalier d'honneur au souverain Sénat de Savoie (2 août 1635). ^ épousa, le 25 juin 1634, Gabrielle More, veuve de Charles de Crans, et mourut en 1649. Dans ses lettres à Mme de la Fléchère, le Saint parle souvent de lui.

(3) Mme de Charmoisy.

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DCCV

A LA MÈRE DE CHANT AL

Le catéchiste de Notre-Dame.

Annecy, 1 1 août 161 1 ( 1).

Ma très chère Fille,

A ce que vous me dites, je vois qu'il sera mieux de remettre jusques a lundi ; vous séries trop précipitées toutes, et eux aussi, comme je pense (2) ; et je seray bien ayse de ne point rompre l'assignation aux bonnes Seurs de Sainte Claire, qui ont demain leur grande feste, ni au catéchisme de Nostre Dame, ou il faut que je sois catéchiste (3), estant invité il y a dix ou douze jours, a mon gré, la veille de Nostre Dame.

( 1 ) Migne, le premier, attribue à cette lettre la date du 1 1 août 1616, d'après, sans doute, les allusions aux fêtes de sainte Claire et de l'Assomption et à la présence des deux Saints à Annecy. Mais ces particularités du texte se vérifient aussi bien en 161 1. L'allusion au dimanche 14 août, assigné pour le catéchisme, et l'appellation de « Fille » indiquent cette dernière date de 161 1 comme plus probable.

(2) S'agirait-il d'un règlement de dot pour une Religieuse? Le 29 août suivant, Sœur Péronne-Marie de Chastel et Sœur Claude-Françoise Roget firent leur oblation.

(3) Les déposants et les historiens ont raconté avec complaisance l'institution des catéchismes établie par saint François de Sales. De plus, on voit ici que le Fondateur ne faisait pas tort à l'Evèque, puisque la visite promise à la chère Galerie fut ajournée à cause de l'invitation au catéchisme de Notre-Dame.

88 Lettres de saint François de Sales

DCCVI

A une dame (0

Le grand et Tunique bonheur d'une femme chrétienne.

Annecy, 1 7 août 1 6 1 1 .

Madame,

Le souvenir de vos vertus m'est si aggreable qu'il n'a pas besoin d'estre nourri par la faveur de vos lettres; elles vous acquièrent néanmoins une nouvelle obligation sur mo}^, puisque je reçois par icelles et beaucoup d'honneur et beaucoup de contentement, de voir que non seulement vous aves réciproquement mémoire de moy, mais que vous l'aves aggreablement. Aussi n'en sçauries-vous conserver pour personne qui ayt plus de sincère affection pour vous, a qui je souhaitte continuellement devant Nostre Seigneur mille bénédictions, et celle-là sur toutes et pour toutes, que vous soyés toute parfaitement sienne. Soyés-le, Madame, de tout vostre cœur, car c'est le grand, ains l'unique bonheur qui vous puisse arriver; et si, monsieur le Sénateur n'en aura point de jalousie, puisque vous n'en seres pas moins sienne, et en recevra de l'utilité, puisque vous ne sçauries donner vostre cœur a Dieu que le sien n'y soit engagé.

Je suis, Madame, mais je suis de tout le mien,

Vostre bien humble serviteur,

1 7 aoust 1 6 1 1 .

(1) Parmi les sénateurs de Savoie en relation avec le Saint, il est difficile de préciser celui qu'il désigne à la fin de la lettre, et partant, de connaître la destinataire de celle-ci. Le personnage que l'on peut proposer avec le plus de vraisemblance est Antoine de Lescheraine, reçu sénateur le 14 juillet 1610 ^voir tome XI, note ( i), p. 283), qui épousa en secondes noces, par contrat dotal du 12 octobre 1594, Catherine, troisième fille de Claude-Amé de Monthouz en Duyn, et de Françoise Grimald\

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