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A MADAME DE LA FLÉCHÈRE
Quel profit tirer des chutes. — Servir Dieu parmi les sécheresses nous est chose plus dure, selon notre goût, mais plus profitable selon le goût de Dieu. — Les « viandes sèches » et les hydropiques. — Exercer la débonnaireté à tout propos et sans propos.
Annecy, 17 août [161 1 (1).]
Or sus, que voules vous que je vous die, ma très chère Fille, sur le retour de vos misères, sinon qu'au retour de l'ennemy, il faut reprendre et les armes et le courage pour combattre plus fort que jamais. Je ne voy rien de bien grand au billet. Mais, mon Dieu ! gardes-vous bien d'entrer en aucune sorte de desfiance, car cette céleste Bonté ne vous laisse pas tomber de ces cheutes pour vous abandonner, ains pour vous humilier et faire que vous vous tenies plus serrée et ferme a la main de sa miséricorde.
Vous faites extrêmement a mon gré de continuer vos exercices emmi les sécheresses et langueurs intérieures qui vous sont revenues, car puisque nous ne voulons servir Dieu que pour l'amour de luy, et que le service que nous luy rendons parmi le travail des sécheresses luy est plus aggreable que celuy que nous faysons parmi les douceurs, nous devons aussi, de nostre costé, l'aggreer davantage, au moins de nostre volonté supérieure. Et bien que selon nostre goust et l'amour propre les suavités et tendretés nous soyent plus douces, les
( 1 ) Le ton des lettres adressées à Mme de la Fléchère et les particularités de celle-ci permettent de désigner cette dame comme destinataire.
La date de 1611 se déduit de la phrase par laquelle commence le troisième alinéa; elle semble dire que les procès étaient finis, quoique non gagnés. Or, ils battaient leur plein jusque dans les derniers mois de 1610. Pendant l'été de 1614, la destinataire fut encore assujettie aux tracas des procès, et le 19 août de cette même année le Saint lui promet d'intervenir en sa faveur. Mais dans cette lettre, il écrit : « Que dires vous de ce père qui tarde tant a respondre r » Si la présente lettre avait été écrite le 17 août 1614, c'est-à-dire deux jours auparavant, il n'aurait pu parler ainsi.
90 Lettres de saint François de Sales
sécheresses néanmoins, selon le goust de Dieu et son amour, sont plus profitables, ainsy que les viandes sèches sont meilleures aux hydropiques que les humides, bien qu'ilz ayment tous-jours plus les humides.
Pour vostre temporel, puisque vous vous estes essayée d'y mettre de l'ordre et que vous n'aves peu, il faut donq maintenant user de patience et de résignation, embrassant volontier la croix qui vous est arrivée en partage, et selon que les occasions se présentent, vous prattiqueres l'advis que je vous avois donné pour ce regard.
Demeurés en paix, ma chère Fille; dites souvent a Nostre Seigneur que vous voules estre ce qu'il veut que vous soyes et souffrir ce qu'il veut que vous souffries. Combattes fidellement vos impatiences en exerçant non seulement a tous propos, mais encor sans propos, la sainte debonnaireté et douceur a l'endroit de ceux qui vous sont plus ennuyeux, et Dieu bénira vostre dessein.
Bon soir, ma très chère Fille; Dieu soit uniquement
vostre amour. Je suis en luy, de tout mon cœur, tout
vostre.
Ce 17 aoust.
DCCVIII
A LA MÈRE DE CHANTAL
Souhaits à l'occasion de la Saint-Bernard. — Les vertus caractéristiques du grand Docteur, d'après saint François de Sales.
Annecy, 1 9 août 1 6 1 o ou 1 6 1 1 ( 1 ).
Je vous donne le bonjour, ma très chère Seur, ma Fille, attendant a demain d'aller estre vostre aumosnier sur la feste du grand saint Bernard. Veuille sa sainte Maistresse nous communiquer quelque goutte de la
(1) La brièveté de ce billet et les souhaits qu'il renferme, persuadent que la Mère de Chantai en est la destinataire. La première phrase et l'appellation de « Seur » excluent une date antérieure à 1610 et postérieure à 1611.
Année 1611 91
suavité dont elle Talaitta. Je pense que ce tems vous sera fort propice, a cause de son rafraichissement.
Mon Dieu, ma très chère Fille, que de grâces et bénédictions je vous souhaite! La pureté d'esprit est la vertu particulière et la louange spéciale de saint Bernard. Souhaites-la bien a mon ame, très chère Seur. Nostre cœur soit a jamais uni a Celuy pour lequel il est créé. Amen.
Revu sur l'Autographe appartenant à M. Cassin de la Loge, à Angers.
DCCIX
A LA MEME
Une vocation à contrôler. — Sujet d'oraison conseillé pour des novices à la veille de leur profession.
Annecy, [vers le 29 août 161 1 (0-]
Je vous remercie de vostre beau grand présent, ma très chère Mère, ma Fille, et encor plus de vostre billet. Soyés asseuree que je me gouverneray bien et que je tiendray ce que je vous ay promis.
La fille de Saint Claude (2) ne viendra qu'après avoir
(1) En 1611, Sœur Claude-Françoise Roget et Sœur Péronne-Marie de Chastel firent leur oblation le 29 août. Cette date justifierait l'allusion à la fête de la Nativité de la très sainte Vierge , lignes 4, 5 de la page suivante. Migne (tome VI, col. 1006), le premier, attribue sans aucune preuve à ce billet la date de 1616. Or, en 1616, les deux seules professions qui se firent eurent lieu le 24 mai et le 24 juillet. Avec ce quantième, on s'explique mal la mention de la solennité du 8 septembre, et en 1616 le rite de la profession était fixé avec plus de précision. Comme le Saint partit pour le Chablais le 6 septembre 161 1, et la Mère de Chantai pour la Bourgogne, les recommandations de celle-ci accréditeraient encore la date proposée.
(2) Le mouvement de piété qui, parti de la terre de Saint-Claude vers 1609, devait amener les fondations de plusieurs monastères de Religieuses Annonciades en Franche-Comté de 1612 à 1624, était conduit ou encouragé par Prospère de Boisset, le P. de Bonivard, le P. François de Bugey : la première, parente de saint François de Sales, les autres, ses amis, et très au courant de sa fondation récente d'Annecy. La vocation de « la fille de Saint Claude » sortait apparemment du petit groupe d'âmes dévotes que soutenait l'exemple de la future Mère Marie-Prospère, mais il est difficile de proposer un nom.
92 Lettres de saint François de Sales
esté en N. On pourra la renvoyer consolée, sans pourtant s'engager de parole qu'a mesure qu'on le verra convenable. Si Mlle de Chapot(0 ou les autres vont la voir, encouragés-la fort a se lier a Nostre Seigneur ; elle a besoin de courage, et pour le reste, c'est une bonne fille.
Bon jour, ma très chère Mère. La très sainte Vierge nostre Maistresse veuille bien naistre et résider en nos cœurs. Nos filles qui veulent faire les vœux pourront bien faire un peu d'orayson préparatoire sur les vœux de Nostre Dame et de tant de filles et femmes assemblées qui les firent a Nostre Seigneur et qui les gardent avec tant de fidélité, qu'elles souffrent plus volontier pour le divin Maistre que de s'en despartir.
Helas, que je souhaitte de sainteté a cette chère trouppe de filles, et sur tout a cette très unique, très aymee et très honnoree Mère, ma Fille, vrayement mienne ! Dieu la bénisse et marque son cœur au signe éternel de son pur amour. Amen.
(i) MIle de Chapot semble devoir être Jeanne-Antoine qui, plus tard, sera destinataire sous le nom de Mme de la Croix d'Autherin.
DCCX
A madame de la FLÉCIÎÈRE (!)
( INÉDITE
Jubilé de Thonon. — Lorsque, par charité, Ton dérange ses exercices de dévotion, Dieu ne cesse pas d'être servi.
Annecy, ier septembre 1611.
Je vous dis en deux motz, ma très chère Fille, que lundi, Dieu aydant, je pars tout a pied pour aller au Jubilé de Thonon (2), ou si je vous voy, ma consolation
(1) Le ton du billet, sa teneur, et aussi la clausule finale désignent manifestement comme destinataire Mme de la Fléchère.
(2) Les prédications du Saint firent du fruit (voir ci-après, p. 99). Sur ce Jubilé, sans doute moins éclatant que ceux de 1602 et de 1607, nous ne sommes renseignés que par la correspondance de l'Evêque de Genève.
Année 161 1 93
sera extrêmement plus grande. Pour le reste, c'est un'œuvre de charité que raccompaignement que vous ailes faire, et bien que ce soit avec un peu de détraquement des sains exercices de dévotion, si est ce que ce n'est pas avec aucune perte du service de Dieu.
Et puisque l'homme veut si soudainement partir, je vous donne mille bénédictions, ma très chère Fille, vous escrivant au parloir de la Visitation, ou M,ne de Chantai vous salue très cordialement comme moy, qui suis
Vostre plus humble compère et serviteur,
France E. de Genève.
ier septembre 161 1.
Revu sur l'Autographe appartenant à MM. Lyautry, château de TouchrHredier (Eure-et-Loir).
DCCXI