‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 22 sur 88 · A MONSIEUR BENIGNE MILLETOT · texte numérisé non relu

A MONSIEUR BENIGNE MILLETOT

Une réponse claire sur trois points. — Pourquoi l'amitié de saiut François de Sales pour ses amis était plus forte que la mort. — Le critère des vraies amitiés. — Une main « exquise et rare » et une matière « de mauvais lustre. » — Pour quels motifs l'Evêque de Genève déteste les contentions et disputes entre catholiques, — Il n'a pas trouvé à son goût certains écrits de Bellarmin. — La pauvre mère poule et les poussins qui s'entrebecquettent. — Adroite et charitable critique.

Annecy, 1-5 septembre 161 1 (1).

Monsieur,

Vos lettres pleines d'amour et de confiance en mon endroit exigent de moy, avec une douce violence , une response claire sur trois pointz.

Quant au premier, la bonne madame de [Chantai] vous

( 1) Le destinataire reçut cette lettre par l'entremise de la Mère de Chantai qui partit pour la Bourgogne dans la première semaine de septembre (cf. ciaprès, note (1), p. 98). La date se déduit de cette particularité.

dira tout ensemble son advis et le mien , de ce qui est requis pour l'entier establissement de vostre fille en cette Congrégation (x). J'ay bien aussi prié cette mesme bonne dame de vous porter de ma part Tasseurance de ce qu'avec une faveur trop excessive vous m'aves par deux fois demandé ; mais il faut pourtant que je l'escrive icy de ma main, comme je le sens de tout mon cœur.

C'est la vraye vérité, Monsieur, qu'encor que mes amis meurent, mon amitié ne meurt point, ains, s'il s'y fait quelque changement, c'est pour une nouvelle naissance qui la voit plus vive et vigoureuse entre leurs cendres,

* Vide tom. vin, comme un certain phcenix mystique * ; car, bien que les pp-39 » 399- personnes que j'ayme so)^ent mortelles, ce que j'ayme

principalement en elles est immortel, et j'ay tous-jours

estimé cet axiome fondamental pour la connoissance des

1 viTc „udem'» vrayes amitiés, qu'Aristote *, saint Hierosme** et saint

**Epist. m, ad Ruf. Augustin * ont tant solemnisé : Amicitia quce desinere

* Lib. de Amicitia. potutt, nunquam vera fuit ( K

(Mig.,xL,coi.833.) q J3jeu? ie bon monsieur le Président [Frémyot] est tous-jours vivant en mon cœur, et il y tient le rang que tant de faveurs receuës de luy et tant de dignes qualités reconneuës en luy, luy avoyent acquis. Mais, Monsieur, la réciproque communication qu'avec tant de confiance je ne faisois presque que commencer avec luy, est cessée et se treuve convertie en l'exercice des mutuelles prières que nous faysons l'un pour l'autre : luy, comme sçachant combien j'en ay besoin, moy, comme doutant qu'il n'en ait besoin. Et donq, puisqu'il vous plaist, puisque vous le voules, je vous dis de toute mon affection : prenés la place, Monsieur, en cette communication, et mon cœur vous y regardera, vous y chérira, vous y envoyera ses pensées avec un amour qui ne violera point les loix de respect et un respect qui ne se séparera jamais du devoir de l'amour.

(*) « L'amitié qui a pu cesser, n'a jamais été véritable. »

(i) Sœur Marie-Marguerite, qui fit profession le 30 juillet 1612. (Voir plus haut, note (3), p. 6.)

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Mais commençons donq par icy a parler comme il faut entre les amis parfaitz, et venons au troisiesme point, a ce que je vous dois respondre. Je vois en vostre livre (0 deux choses : les traitz et la main de l'artisan d'un costé, et la matière et sujet de l'autre. En vérité, je treuve vostre main bonne, louable, ains exquise et rare, mais la matière me desplaist; s'il faut dire le mot que j'ay dans le cœur, je dis : la matière me desplaist extrêmement. Pleust a Dieu, dis je, que mon Polycletus (2), qui m'est si cher, n'eust point mis sa maistresse main sur un airain de si mauvais lustre !

Je hais par inclination naturelle, par la condition de ma nourriture, par l'appréhension tirée de mes ordinaires considérations et, comme je pense, par l'inspiration celeste, toutes les contention^ et disputes qui se font entre les Catholiques, desquelles la fin est inutile, et encorplus celles desquelles les effectz ne peuvent estre que dissensions et differens, mais sur tout en ce tems plein d'espritz disposés aux controverses, aux mesdisances, aux censures et a la ru}7ne de la charité.

Non, je n'ay pas mesme treuvé a mon goust certains escritz d'un saint et très excellent Prélat, esquelz il a touché du pouvoir indirect du Pape sur les Princes (3) ;

(1) L'ouvrage était un petit volume in-18, de 133 pages, ayant pour titre : Traicté du Delict commun et cas privilégié : ou de la puissance légitime des Juges séculiers sur les personnes Ecclésiastiques , par B. M. Conseiller}. Imprimé en Février, Tan 1611. (Bibliothèque de Dijon, 5278.) Cet opuscule fut traduit en latin en 1612, réimprimé en 1615 et en 1616, et inséré dans le premier volume des Liberté^ de V Eglise gallicane, édition de 1631.

Milletot attaquait les immunités de l'Eglise et restreignait l'étendue de son pouvoir à l'égard des choses temporelles. Voilà pourquoi « la matière » déplaisait au Saint « extrêmement. » (Voir note (3).

(2) Polyclète, célèbre sculpteur grec, qui vivait au Ve siècle.

(3) Beaucoup en France — Henri IV tout le premier — pensaient alors comme le Saint. Mais Bellarmin ne souleva cette irritante controverse que sur ordre de Paul V ; personnellement, il aurait préféré garder le silence. Les '< escritz » que l'Evêque de Genève ne trouvait pas à son goût étaient sans doute le traité De potestate Summi Pontificis in rébus temporalibus, adversus Gulielmum Barclaium. (Romse, 1610.) L'auteur y soutenait que le pouvoir du Pape, atteignant proprement et premièrement les choses spirituelles, s'étendait au temporel des rois, secondairement et par voie de conséquence, quand le salut des âmes l'exige et dans la mesure même où il l'exige. Cette thèse n'était pas une nouveauté. Dans ses Controverses (1586-1593), Bellarmin l'avait déjà

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non que j'aye jugé si cela est ou s'il n'est point, mais parce qu'en cet aage ou nous avons tant d'ennemis dehors, je croy que nous ne devons rien esmouvoir au dedans du cors de l'Eglise. La pauvre mère poule qui, comme ses petitz poussins, nous tient dessous ses aisles, a bien asses de peyne de nous défendre du milan, sans que nous nous entrebecquetions les uns les autres et que nous luy donnions des entorses. En fin, quand les Rois et les Princes auront une mauvaise impression de leur Père spirituel, comme s'il les vouloit surprendre et leur arracher leur authorité que Dieu, souverain Père, Prince et Roy de tous, leur a donnée en partage, qu'en adviendra-il qu'une très dangereuse aversion des cœurs? Et quand ilz croiront qu'il trahit son devoir, ne seront ilz pas grandement tentés d'oublier le leur ?

Je n'ay pas voulu remarquer tout plein de choses qui me semblent devoir estre extrêmement addoucies (2), et me suis contenté de vous dire ainsy en gros et grossièrement mon petit sentiment, ains, pour parler naïfvement, mon grand sentiment pour ce regard. Mais dites

exposée comme une doctrine ancienne et certaine ; et de fait, en dehors de l'école régaliste et gallicane, elle a été généralement admise. (Cf. J. de la Servière, De Jacobo I, Angliœ Rege cum Cardinali Roberto Bellarmino, S. J ., super potestate cum regia... tum pontificia disputante, Paris, 1900; Dictionnaire de théologie catholique, Paris, 1903, art. Bellarmin ; Perrens, L'Eglise et l'Etat en France sous le règne de Henri IV, etc., Paris, 1872; Etudes religieuses, 5 mars 1903 et 20 avril 1907.)

On ne saurait donc se prévaloir de la remarque du saint Docteur pour l'opposer au sentiment du savant Cardinal. L'Evêque jugeait qu'il était inopportun et dangereux d'agiter ces problèmes, mais il ne mettait pas en question le fond de la doctrine. Il déclare formellement s'abstenir de juger « si cela est, « ou s'il n'est point, » et l'on devine que c'est par un sentiment de délicate condescendance pour son ami. Mais son opinion n'est pas douteuse; il l'exprime sans détour dans une lettre placée en mars 1612, dont la destinataire pourrait bien être la présidente Brûlart.

(2) Papillon (Biblioth. des Auteurs de Bourgogne, 1742, tome II, p. 57) note que « saint François de Sales faisoit une estime singulière de ce livre et qu'il employa tout son crédit pour empêcher qu'il ne fût mis dans Y Index. » Si elle fut tentée, la démarche échoua, car l'ouvrage de Milletot fut condamné le 23 juillet 161 1. (Cf. Index librorum prohibitorum, etc., Romae, 1900, p. 214.) Cum pernitiosissimos errores contineat... omnino prohibe atur, est-il dit dans le décret. On ajoutait que l'auteur, résidant en France, pourrait être averti par le Cardinal de la Rochefoucault de s'amender et de corriger son livre. La condamnation ne fut publiée toutefois que le 3 juillet 1623. Il ne faudrait pas

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moy maintenant, Monsieur, si je m'excuse envers vous de vous parler ainsy franchement, repliqueres vous point que c'est aussi trop franchement? Voyla pourtant comme je traitte avec ceux qui veulent que je contracte une entière amitié avec eux. Ah ! je sçai, je croy, je jure par tout que vous aymés l'Eglise, que vous estes constamment son enfant asseuré ; mays le zèle de l'authorité que vous aves si longuement et heureusement possédée vous a poussé un peu trop avant. Vive Dieu ! Monsieur, je vous chéris avec tout cela de tout mon cœur :

Non sentire bonos eadem de rébus iisdem, Incolumi licuit semper amicitiaC).

Que s'il vous semble que d'abord je devois user de plus de modération, je vous supplieray de croire que je n'en sçai point en l'amitié, ni presque en rien qui en dépende. Et quand donq peut elle user de ses droitz qu'en la ferveur de ses commencemens ?

Au demeurant, Dieu sçait combien vostre chère fille m'est pretieuse, comme une propre seur, si je l'avois en cette vocation. Aussi, comme j'ay tous-jours fait avec feu monsieur (0, je désire que par tout vous m'advoùiés,

Vostre filz et serviteur fidelle,

Françs, E. de Genève.

(*) Les gens de bien ont toujours eu le droit de différer d'avis sur une question, sans que leur amitié en soit blessée.

voir dans ce délai l'indice d'une intervention du Saint, car en ce temps-là, l'usage n'existait pas encore de « publier immédiatement après une Congrégation, la liste des livres défendus. » D'ailleurs, on n'a pas trouvé « dans les Actes, la moindre trace d'une intervention de saint François de Sales en faveur de Milletot. » (Note du savant Secrétaire de la Congrégation de l'Index, le R. P. Thomas Esser, O. P.)

Quant à « l'estime » prétendue de TEvêque de Genève pour ledit ouvrage, on voit par cette lettre ce qu'il faut en penser. Sous sa forme atténuée, et quoique l'expression en ait été adoucie par le ton amical d'une charité bienveillante, le sentiment du saint Docteur, tel qu'il s'affirme ici, est tout le contraire d'une approbation.

(1) Le président Frémyot.

Lettres V

98 Lettres de saint François de Sales

DCCXII

A LA MÈRE DE CHANTAL

Sollicitude pour la Mère de Chantai, alors absente de Savoie. — Les affaires : leur multiplicité ne doit pas troubler, ni leur difficulté émouvoir. — Nouvelles de Mlle de Blonay. — Sermon sur la Nativité de la très sainte Vierge. — Affection des deux Fondateurs pour la Sœur Favre.

Thonon, 10 septembre 161 1.

Me voyci a Thonon despuis trois jours, ma très chère Fille, ou je vins fort heureusement et sans ressentiment d'aucune lassitude. O Dieu î ma très chère Fille, je ne sçai quel chemin j'ay fait, ou celuy de Thonon, ou celuy de Bourgoigne (0, mays je sçai bien que je suis plus en Bourgoigne qu'icy. Ouy, ma Fille, puisqu'il plaist ainsy a la divine Bonté, je suis inséparable de vostre ame et, pour parler avec le Saint Esprit, nous n'avons meshuy

* Act., iv, 32. plus qu'un cœur et qu'une ame *; car ce qui est dit de

tous les Chrestiens de la naissante Eglise, se treuve, grâces a Dieu, maintenant entre nous. Or, demeurons donq bien

* Philip., ult, 1. ainsy en Nostre Seigneur, ma très aymee *.

Je suis tous-jours attendant des nouvelles du succès de vostre voyage, que je me prometz avoir esté bon, mais non pas sans crainte pourtant, a cause de la foiblesse de vostre santé et l'excessive chaleur qui a régné quelques heures de ces jours passés ; mais je veux croire qu'en ces heures-la vous aures séjourné, et aures employé les matinées et les soirs qu'il a tous-jours fait un peu de vent. Je prie Dieu qu'il vous conserve chèrement et saintement comme ma propre ame.

Hé, je vous supplie, ma très chère Fille, tenés-vous

(1) Quand la baronne de Chantai vint se fixer en Savoie, saint François de Sales avait promis à ses parents qu'elle « pourrait faire quelques voyages en Bourgogne, s'il était nécessaire, pour le bien de ses enfants. » (Mémoires de la Mère de Chaugy, Ire Partie, chap. xxv.) Cette nécessité s'offrit après le décès du président Frémyot.Munie du congé requis, délivré le 5 septembre, la Mère de Chantai partit le lendemain, accompagnée de la Sœur Favre et du baron de Thorens.

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bien a Jésus Christ et a Nostre Dame et a vostre bon Ange en toutes vos affaires, affi.11 que la multiplicité d'icelles ne vous trouble point et que leur difficulté ne vous estonne point. Faites l'un après l'autre au mieux que vous pourres, et employés pour cela fidèlement vostre esprit, mais doucement et suavement. Si Dieu vous en donne l'issue, nous l'en bénirons ; s'il ne luy plaist pas, nous l'en bénirons aussi. Et il vous suffira que, tout a la bonne foy, vous vous soyés essayée de reùscir, puisque Nostre Seigneur et la rayson ne requièrent pas de nous les effectz et evenemens, mais nostre fi délie et franche application, employte et diligence; car ceci dépend de nous, mays non pas les succès. Dieu bénira vostre bonne intention en ce voyage et en l'entreprise que vous aves faite de mettre en ordre les affaires de cette mayson-la pour vostre filz, et vous recompensera ou par une bonne issue, ou par une sainte humiliation et résignation. Mon cœur fera cependant mille millions de bons désirs pour le vostre comme pour soy mesme, et ne cesseray point d'implorer les prières de la très sainte Vierge en ce lieu qui est tout consacré a son honneur.

Je renvoyé ce jourd'huy nostre M. Michel (0 auprès de nos filles, affin qu'elles ne demeurent pas tout a fait privées de quelqu'un en qui elles ayent confiance. J'escris a nostre Seur de Brechard une lettre pour toutes , affin de leur donner courage. Ma petite seur (2) se porte bien, car la vostre petite, ma cousine (3), me l'escrit par une fille de chambre qu'elle a envoyée icy. Ce sont toutes nos nouvelles, ma chère Fille. De jour a autre, je vous tiendray advertie de ce que je feray.

Monsieur de Blonay depeschera sa fille pour vostre retour U). Je la vis le jour de Nostre Dame ; elle a tousjours sa bonne mine et les marques de vertueuse fille. Ce jour-la, je preschay devant un grand peuple et force

(1) M. Michel Favre, aumônier du Saint et de la petite Communauté.

(2) La baronne de Thorens.

(3) Cette « petite seur » est, croyons-nous, Mme de Charmoisy, que la Mère de Chantai appelait « sœur », et le Saint, « petite cousine ».

(4) Marie-Aimée de Blonay reçut l'habit le 25 janvier 1612. (Cf. le tome précédent, p. toi, Lettre d.)

ioo Lettres de saint François de Sales

estrangers ; et la glorieuse Reyne du Ciel m'assista pour dire quelque chose de bon a sa gloire. Je me depescheray au plus tost en faveur de nos filles.

A Dieu, ma très chère Fille, a Dieu soyons-nous a jamais. Que son amour soit éternellement l'unité de nostre cœur !

Je salue d'une affection extrême ma très chère grande fille (0, a laquelle je recommande tous-jours la santé de nostre douce Mère, et luy porte bien envie, sans luy désirer la privation de ce qu'elle possède. Elle vacquera cependant a rendre son cœur un peu fort et généreux contre la tendreté et délicatesse qui le tenoit a tous propos sujet au degoust. Vous sçaves, ma Fille, que nostre cœur ayme d'amour celuy de cette grande fille. Salués-la donq amoureusement de ma part, comme je la prie de saluer de la mienne madamoyselle de N. (2) et toutes ces dames de la, spécialement madame la Prieure (3) et monsieur N. (4), car j'avois oublié ces petites particularités. Je salue aussi monsieur de N. et madamoyselle N., mais tout a part, monsieur de N., pour le bonheur duquel je prie tous les jours, et monsieur de N. (5), et en fin monsieur [de Thorens] mon cher frère, auquel je recommande le service de sa mère, sa santé et sa consolation.

M. de Boisy (6) a esté un peu estonné de la chaleur, mais il se remet, Dieu mercy.

A Thonon, le io septembre 1611.

Vive Jésus et Marie ! Dieu vous bénisse, ma très chère Fille. Je suis en luy, ce que luy seul sçait.

( i ) La Sœur Favre.

(2) M"e de Villers, ou Mlle de Puligny, ou encore Mlle de Traves. (Voir tome XIII, note ( i ), p. 23; tome XIV, note (3), p. 166, et note ( 1 ), p. 91.)

(3) Sans doute Françoise Bourgeois, prieure du Puits-d'Orbe.

(4) Peut-être le confesseur de l'abbaye.

(5) Ces derniers pourraient bien être, l'un, le beau-père de la Mère de Chantai, lequel vivait encore, et l'autre, Celse-Bénigne.

(6) Jean-François de Sales.

Année i 6 i i ioi

DCCX1II

A LA MÊME

Comment traiter des affaires de la terre. — L'amour transforme tout. — Santé et sainteté de François de Sales. — Le moyen de parvenir. — Communauté de désirs et d'aspirations entre la Mère de Chantai et son Directeur. — La sainte Croix; elle béatifie ceux qui l'aiment et la portent. — L'autel des crucifiés.

Thonon, 14 septembre 161 1 (1).

O Dieu, ma très chère Fille, si est-ce que je vous escris soigneusement a toutes les occasions. Or sus, béni soit Dieu qui vous a fait arriver au lieu ou les affaires qu'il vous avoit laissées sur les bras vous ont appellee. Ma très chère Fille, appliqués le travail et tracas que vous y souffrires, a la gloire de la divine Majesté, pour l'amour de laquelle vous les subisses ; traittés des affaires de la terre avec les yeux fichés au Ciel. Je seray tous-jours présent a vostre chère ame comme vous mesme, et respandray soigneusement la bénédiction des Sacrifices divins sur vostre peyne, afiin qu'elle vous soit douce et utile au saint amour, pour lequel mieux prattiquer vous estes allée terminer les occasions de vos distractions. Ma chère Fille, tout ce qui se fait pour l'amour est amour; le travail, ouy mesme la mort n'est qu'amour, quand c'est pour l'amour que nous les recevons.

Or sus, parlons de nos affaires. J'ay achevé ce bout de visite asses heureusement, et avec espérance de quelque fruit pour les âmes. Je me porte extrêmement bien, a mon advis, et observe soigneusement vos ordonnances pour ma santé. Mays, pour ma sainteté, qui est ce que vous affectionnés le plus, je ne fay gueres de choses, sinon mille continuelz désirs et quelques prières particulières, affin qu'il plaise a Nostre Seigneur les rendre utiles

(1) L'édition de 1626 et les suivantes ne donnent aucune date. Hérissant (1758) ajoute celle du 14 septembre 1611, qui s'accorde avec la teneur du premier et du dernier alinéa ; mais le second, où le Saint parle de sa visite comme terminée, inspire quelque doute, car il ne fut de retour à Annecy qu'à la fin d'octobre. Peut-être faut-il entendre par « ce bout de visite, » les premiers jours consacrés à Thonon.

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et fructueuses pour tout nostre cœur, et, presque ordinairement, je me treuve plein d'une douce confiance que sa divine Bonté nous exaucera. Et puisqu'en vérité nous desirons, en vérité nous parviendrons ; car ce grand Amy de nostre cœur ne le remplit, ce me semble, de désirs que pour le combler d'amour, comme il ne charge les arbres de fleurs que pour les recharger de fruitz. Ah ! Sauveur de nostre ame, quand serons-nous autant ardans a vous aymer que nous le sommes a le désirer ?

Il me tarde, ma très chère Fille, que ce cœur que Dieu nous a donné, soit uniquement et inséparablement donné et lié a son Dieu par ce saint amour unissant qui

* Cant., ult., 6. est plus fort que la mort* et que tout. (*) Mon Dieu!

ma très chère Fille, remplissons nostre cœur de courage et faysons des-ormais des merveilles pour l'avancement de nostre cœur en cet amour céleste. Et remarquons que Nostre Seigneur ne vous donne jamais de violentes inspirations de la pureté et perfection de vostre cœur, qu'il ne me donne la mesme volonté, pour nous faire connoistre qu'il ne faut qu'une inspiration d'une mesme chose a un mesme cœur, et que, par l'unité de l'inspiration, nous sçachions que cette souveraine Providence veut que nous soyons une mesme ame, pour la poursuite d'une mesme œuvre et pour la pureté de nostre perfection.

Or sus, ma très chère Fille, ma Mère, il faut finir. C'est aujourd'huy le jour de la sainte Croix. O Dieu, qu'elle est belle et qu'elle est aymable ! On donne des batailles pour en avoir le bois et on l'exalte sur le mont de Calvaire. Ma très chère Fille, helas ! que bienheureux sont ceux qui l'ayment et qui la portent ! Elle sera plantée au Ciel quand Nostre Seigneur viendra juger les

* Matt., xxiv, 30. vivans et les mortz *, pour nous apprendre que le Ciel

est l'autel des crucifiés. Aymons donq bien ces croix que nous rencontrons en nostre chemin.

Dieu vous bénisse en l'amour de la sainte Croix.

( 1 ) La suite de cet alinéa parait se rapporter à une autre lettre; la difficulté de lui attribuer sa vraie place nous oblige à le laisser ici.

Année i 6 i i 103

DCCXIV

AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL Ier

Eboulement à Sixt. — Détresse des habitants qui en est la suite. — Le Saint recommande ses diocésains à la charité du duc de Savoie.

Thonon, 16 septembre 161 1.

Monseigneur,

Ayant veu a Six l'espouventable et irréparable accablement survenu il y a quelques années, par la cheute d'une pièce de montagne (0, je n'ay sceu refuser aux habitans du lieu, qui recourent a la clémence de Vostre Altesse pour, a proportion, estre deschargés des tailles, mon véritable tesmoignage en faveur de leur trop juste praetention. C'est pourquoy j'asseure que ce malheur leur a osté une très notable partie de leurs biens et, de misérables qu'ilz estoyent, les a rendus la misère mesme, sur laquelle, comme sur un dign'objet, la charité de Vostre Altesse exercera, comm'ilz espèrent, son aumosne.

Je supplie Nostre Seigneur quil bénisse de ses grandes perfections et bénédictions la couronne de Vostre Altesse, de laquelle je suis invariablement,

Très humble, très obéissant et très fidèle orateur et serviteur,

Françs, Evesque de Genève.

A Thonon, le xvi septembre 161 1.

A Son Altesse Serenissime.

Revu sur l'Autographe conservé à Londres, au Musée Britannique.

( 1 ) '( L'espouventable et irréparable accablement » était survenu le 21 février 1602. Une partie de la Tête-Noire, s'écroulant tout à coup, avait couvert toute la plaine et rejeté le Giffre sur la droite de la vallée; la coulée des blocs avait emporté une trentaine de maisons, avec autant de granges, tué vingt-neuf personnes et détruit champs et bétail. Cette catastrophe émut très douloureusement l'Evêque. Le 25 septembre de l'année suivante, il visita les parents des victimes et fit des démarches pour alléger leur grande misère. Comme elles n'aboutissaient pas, il s'adressa de nouveau au duc et lui écrivit la présente lettre. Charles-Emmanuel, cette fois, accorda la décharge sollicitée. (Voir Gonthier, Œuvres hist., tome III, 1903, Un eboulement à Sixt en 1602.)

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DCCXV

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