A LA SOEUR DE BRÉCHARD, RELIGIEUSE DE LA VISITATION
Un Père vigilant qui a peur d'être blâmé pour ne l'être pas assez. — Pourquoi ne faut-il pas emporter toutes les couronnes. — C'est encore de la charité que de laisser faire aux autres quelque chose. — De qui doit-on attendre l'issue des maladies.
Annecy, 29-31 octobre 161 1 (1).
Ma très chère Fille, ma Nièce,
L'on m'a adverti que vous vous accables de peyne, que vous ne vous devestes point plusieurs nuitz de suite, que vous ne manges comme point, que vous faites les services plus pénibles de l'infirmerie et puis retournes promptement soustenir le criant du chœur. O ma Fille, ma Fille, je ne veux point que vous soyes si brave ; car voyes vous, que me diroit nostre Mère si en son absence il arrivoit quelque mal a cette très aymee Jeanne Charlotte ? Certes, a son arrivée, je courrois fortune d'estre blasmé comme un père peu vigilant sur sa très chère fille.
Croyés le pauvre Père : prenés du repos et du repas suffisamment ; laissés amoureusement du travail aux autres et ne désirés pas d'emporter toutes les couronnes ; le cher prochain sera tout ayse d'en avoir quelques unes. L'ardeur du saint amour qui vous pousse a vouloir tout faire, vous doit aussi retenir et laisser faire aux autres quelque chose pour leur consolation.
Dieu nous sera bon, ma Nièce, ma Fille : j'espère qu'il nous menace pour ne nous point frapper, et que la chère
( 1) Au dire de la Mère de Chaugy (Les Vies de quatre des premières Mères (Annecy, 1659; Paris 1892), Vie de la Mère de Bréchard, chap. vin), le Saint écrivit cette lettre à son retour du Chablais ; or, il revint à Annecy vers le 29 octobre. La date que nous adoptons se trouve d'ailleurs confirmée par l'allusion à la maladie de la Sœur de Chastel. Celle-ci, en effet, tomba malade peu de temps après sa profession (29 août 1611) et après le départ de la Mère de Chantai pour la Bourgogne, c'est-à-dire en septembre. (Cf. ibid., Vie de la Mère de Chastel, chap. xiv, et ci-après, p. 132, et note (1), p. 134.)
Année 1611 113
Peronne de nostre Mère ( 1 ) luy ira au devant a son arrivée, avec sa très chère lieutenante, ma fille très aymee, que je désire qui travaille avec un esprit ardent mais doux, fervent mais modéré, attendant le bon succès des maladies et affaires non de sa peyne, non de son soin, mays de l'amoureuse bonté de son Espoux. Qu'il la veuille bénir éternellement, avec toute la trouppe de ma très chère Mère absente et qui nous est si présente au cœur, en la présence de Celuy qui est l'unique tout du cœur de la Mère et des filles.
Priés-le aussi qu'ainsy soit du Père, afïin que tout soit saintement esgal en nostre pauvre chère petite Visitation. Amen.
(1) Sœur Péronne-Marie de Chastel, alors gravement malade. (Voir la note précédente.)
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