A M. BÉNIGNE MILLETOT
La plus mauvaise façon de mal dire. — Il est presque impossible « de corriger l'immoderation modérément. » — Ce qui arrive souvent aux chasseurs. — A César ce qui est à César, mais aussi a Dieu ce qui est a Dieu.
[Octobre] 161 1 (1).
Vous m'aves grandement obligé recevant en bonne part ma franchise, bien qu'a vray dire vous ne pouvies bonnement luy refuser ce gracieux accueil, puisqu'elle alloit vers vous avec le sauf conduit de vostre semonce et sous la faveur d'une vraye amitié*; aussi n'avois-je *VideEpist. dccxi. garde de luy donner le vol autrement.
Je ne veux nullement répliquer sur la déclaration qu'il vous plaist de me faire de vostre intention en l'édition
(1) Il est difficile de préciser davantage la date, mais il est peu probable que Milletot ait attendu le retour à Annecy de la Mère de Chantai, pour écrire la réponse dont parle le Saint. La Fondatrice ne revint de Bourgogne que le 24 décembre. Or, un auteur n'attend pas plusieurs mois pour répondre aux critiques ou aux louanges de son livre, surtout quand elles viennent d'un ami, et qu'il s'appelle François de Sales.
Lettres V
ii4 Lettres de saint François de Sales
* Vide supra, p. 95, du petit livre*, carjeserois marri si j'avois jamais eu un
seul petit soupçon au contraire ; mays je diray seulement ce mot qui part de la condition de mon esprit. Si quelqu'un avoit immodérément parlé ou escrit de l'authorité, il auroit grand tort, car il n'y a point de plus mauvaise façon de mal dire que de trop dire. Si on dit moins qu'il ne faut dire, il est aysé d'adjouster ; mais après avoir trop dit, il est malaysé de retrancher, et on ne peut jamais faire le retranchement si tost, qu'on puisse empescher la nuisance de l'excès. Or, voyci le haut point de la vertu : de corriger l'immoderation modérément. Il est presque impossible d'atteindre a ce signe de perfection. Je dis
* Ps. cxix, ult. presque, a cause de celuy qui dit * : Cum his qui ode-
runt pacem eram pacificus^; autrement, je pense que je ne l'eusse pas dit, car les chasseurs poussent par tout dans les buissons, et retournent souvent plus gastés que la beste qu'ilz ont cuidé gaster. La pluspart de ces propos mal mesurés qu'on dit ou qu'on escrit, sont plus heureusement repoussés par le mespris que par l'opposition. Mais, n'en parlons donq plus. A César ce qui est a
* Matt., xxn, 21. César , mays aussi (O, a Dieu ce qui est a Dieu*.
Je vous escris sans loysir. Vous me supporteres, s'il
vous plaist, selon vostre bonté et ayant esgard a mon
affection, qui est toute inclinée a vous honnorer et chérir
très spécialement. Et sur cela, je prie Nostre Seigneur
qu'il vous remplisse de la grâce, paix et suavité de son
Saint Esprit et donne sa sacrée bénédiction a toute vostre
famille, laissant au surplus pour ce porteur a vous dire
comme nostre fille (2) se porte bien.
Je suis, Monsieur,
Vostre plus humble serviteur,
Franc5, E. de Genève.
(*) Je gardais la paix avec ceux qui haïssaient la paix.
( i ) Cette brève, mais significative réserve, confirmerait, s'il était nécessaire, le sentiment du saint Docteur, amplement exposé dans la lettre probablement adressée à Mme Brûlart en mars 1612.
(2) Sœur Marie-Marguerite Milletot, fille du destinataire.
Année i6ii 115
DCCXXIII
A UN INCONNU (fragment inédit)
Des bailliages qui n'avaient pas été visités « il y a plus de cent ans. » — Bourgeois et bourgeoises de Genève aux vendanges et de quoi ils étaient étonnés, ayant oui le Saint.
Annecy, novembre 161 1 (1).
Monsieur,
Des la réception de vostre dernière lettre, qu'on me rendit sur le commencement de septembre, j'ay presque tous-jours esté aux chams pour faire la visite des baillages qui sont autour de Genève, qui n'avoyent esté visités il y a plus de cent ans, pour avoir esté restablis seulement des douze ou quinze ans en ça au giron de la sainte Eglise. Plusieurs bourgeois et bourgeoises de Genève qui estoyent venus aux vendanges, nous ont veu en cet exercice, et ont tesmoigné pour la pluspart d'en avoir pris bonne édification, et quelques uns qui m'ont voulu ouïr, ont esté estonnés dequoy leurs ministres leur descrivoyent nostre créance tout autrement que nous ne la preschons pas ; chose
Revu sur une copie conservée à la Visitation d'Annecy.
( 1 ) Le destinataire nous est inconnu. Quant à la date, on peut la déduire avec assez de probabilité des allusions de la lettre : la visite des bailliages, les vendanges, le séjour et les prédications du Saint en Chablais.
ii6 Lettres de saint François de Sales
DCCXXIV
A DOM EUSTACIIE DE SAINT-PAUL ASSEL1NE, FEUILLANT (i
Amitié du Saint pour l'Ordre des Feuillants. — La disposition des matières dans une Somme de théologie; moyen de rendre celle-ci « plus friande et plus aggreable. » — Les questions inutiles. — Souhaits et témoignages d'affection.
Mon Révérend Père,
C'est la vérité que j'ayme d'amour vostre Congrégation, mais d'amour infructueux jusques a présent. Dieu
(1) Né à Paris et baptisé le 27 avril 1573, dom Eustache de Saint-Paul Asseline, fils d'Eustache Asseline, avocat au Parlement, et de Marie Le Grand, débuta par de très brillantes études en Sorbonne. Docteur en 1604 et maître à son tour, il enseigna successivement dans la célèbre maison, la philosophie et la théologie. Ses premières leçons furent publiées en 1609, sous le titre de : Summa Philosophiez quadripartita, de rébus dialecticis, moralibus, physicis et metaphysicis. Cet ouvrage fut réimprimé plus de trente fois. Au dire de l'historien d'Asseline, dom 'Antoine de Saint-Pierre, « François de Sales... en faisoit tant d'estat, qu'il en tenoit toujours les livres devant ses yeux, sur la table de son estude. »
Asseline prit l'habit des Feuillants le 14 février 1605, avec le nom d'Eustache de Saint-Paul, et fit profession l'année suivante. Prieur dans les monastères de Celle en Berry, 1611-1614, de Saint-Bernard de Paris, 1614-1617, de Saint-Bernard de Rome, 1617-1620, il exerça la charge de Visiteur général de 1620 à 1625, et enfin celle d'assistant du Général. Il mourut d'une attaque d'apoplexie le 26 décembre 1640. Son savoir étendu et sa piété lui acquirent un grand renom, l'amitié de plusieurs prélats et la confiance du Pape Paul V; il faut noter aussi qu'il fut une lumière du « cercle Acarie » et que Port-Royal, dans la première période de son histoire, le choisit pour l'un de ses directeurs. Quant à l'Evêque de Genève, son amitié pour l'illustre Feuillant datait du séjour qu'il fit à Paris, n'étant encore que coadjuteur. Il le connut alors jusqu'à la familiarité. Dom Eustache de Saint-Paul s'est surtout inspiré de ces souvenirs dans la déposition remarquable qu'il a laissée sur les vertus de son saint ami. (Voir D. Ant. de Saint-Pierre, Vie du R. P. D. Eustache de Saint Paul Asseline, Paris, 1646.)
(2) Les anciens éditeurs attribuent à cette lettre la date de 1617, mais à tort. La vraie date doit être 161 1, comme s'accordant mieux avec la publication de la Somme dont il est parlé dans le texte, et aussi parce que, sous la plume du Saint, 161 1 et 1617 peuvent quelquefois facilement se confondre à la lecture.
Année 1611 117
le rende autant effectif qu'il est affectif; et non seulement a [Abondance (*),] mais en deux ou trois insignes Monastères de ce diocèse (2), nous verrons refleurir la sainte pieté que le glorieux ami de Dieu et de Nostre Dame, saint Bernard, y avoit plantée.
Je voy bien en vostre lettre que vous languisses, puisque vous me dites : (a) Ecce quem amas infirmatur */ * Joan., xi, 3. mais je n'en ay pourtant point de compassion qu'avec une extrême suavité, d'autant que (b) infirmitas hcec non est ad mortem *, sed ut manifestentur opéra * ibid., f. 4. Dei * ; ecce enim qui amat infirmatur, puisque amore * ibid., m, 2I. languet *. Et partant, je suis bien content de faire l'office * Cant., v, 8. d'une fille de Hierusalem ; (c) et renuntiabo Dilecto tuo *: Ecce qui amat et quem amas infirmatur. Et * ibid. vous, mon cher Père, en contreschange, implorés pour moy et sur moy le secours duquel, entre les vens et les orages, j'ay tant besoin sur ces eaux : (d) Aquse multse, populi multi. Salvum me fac, Deus, quoniam conculcavit me homo, et libéra me de aquis multis *. * Pss- ni> 7> Lv, 2,