CXLIII
J'ay veu avec un extrême playsir le projet de vostre Somme de Théologie (3), qui est, a mon gré, bien et
(a) Voici que celui que vous aimeç est malade.
(b) cette maladie ne va pas à la mort, mais elle est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées; car celui qui aime est malade, puisqu'il languit d'amour.
(c) et j'annoncerai à ton Bien-Aimé : Voici que celui qui vous aime et que vous aimeç est malade.
(d) Les grandes foules sont comme les grandes eaux. Sauvez-moi, mon Dieu, parce que l'homme m' a foulé aux pieds, et délivrez-moi de la multitude des eaux.
(1) Voir tome XII, note ( i ), p. 373.
(2) Le Saint exprime ici discrètement son désir de réformer les trois abbayes cisterciennes du diocèse de Genève, Aulps, Hautecombe, Chézery; mais ses tentatives échouèrent.
(3) Cet ouvrage parut avec le titre suivant : Summa Théologies iripartita, de Deo, rebusque divinis ne supernaturalibus . Paris, Charles Chastelain, 16 13 et 1616. — En le parcourant, on se rend compte que l'humble et docte Religieux a déféré aux indications du saint Evêque, et répandu de l'onction dans l'exposé de ses thèses.
1 1 8 Lettres de saint François de Sales
judicieusement faite. Si vous me favorises de m'envoyer un cahier, je le liray amoureusement, et vous diray franchement et naïfvement mon advis, a quel prix que ce soit. Et pour vous en donner quelque asseurance des maintenant, je vous dis que mon opinion seroit que vous retranchassies tant qu'il vous seroit possible toutes les paroles méthodiques, lesquelles, bien qu'il faille employer en enseignant, sont néanmoins superflues et, si je ne me trompe, importunes en escrivant.
Qu'est-il besoin, par exemple : « In hac difficultate très nobis occurrunt quaestiones : prima nempe qusestio erit, quid sit praedestinatio ; secunda, quorum sit praedestinatio; tertia, » etc. (e^? Car, puisque vous estes extrêmement méthodique, on verra bien que vous faites ces choses l'une après l'autre , sans que vous en advertissies auparavant.
De mesme : « In hac quaestione sunt très sententiae : prima sententia est, » etc. (f) Car, ne suffit-il pas de commencer a capite (g) le récit des sentences, avec un nombre précèdent, en cette sorte : « i. Scotus, Mayronis et sequaces, etc. ; 2. Ocham, Aureolus et Nominales; 3. Sancti vero Thomas, Bonaventura (h); » et ainsy des autres.
Puis, au lieu de dire : « Respondendum est tribus conclusionibus, quarum prima sit l1), » ne suffit-il pas : « Jam ergo dico, primo, etc. 2. Dico, etc. 3. Dico, (j) » ?
Comme aussi de faire des préfaces pour continuer les
(e) « Sur cette difficulté, trois questions se présentent : la première, qu'est-ce que la prédestination; la seconde, qui sont ceux qui seront prédestinés ; la troisième, » etc.
(f) « Sur cette question, il y a trois opinions : la première est, » etc.
(g) sans préambule
(h) « 1. Scot, Mayronis et leurs disciples, etc. ; 2. Ockam, Oriol et les Nominalistes ; 3. mais saint Thomas et saint Bonaventure; »
(i) « Il faut donc répondre par trois conclusions, dont la première est, »
(j ) <r Je dis donc en premier lieu, etc. 2. Je dis, etc. 3. Je dis, »
Année 1611 119
matières : « Postquam egimus de Deo uno, congruum est ut nunc de Deo trino, sive de Trinitate, » etc. (k) Cela est bon pour des gens qui vont sans méthode, ou qui ont besoin de faire connoistre leur méthode parce qu'elle est extraordinaire ou embarrassée. Or, cela empeschera extrêmement vostre Somme de grossir; ce ne sera que suc et moùelle, et selon mon sens, elle en sera plus friande et plus aggreable.
J'adjouste qu'il y a une quantité de questions inutiles a tout, horsmis a façonner le discours. Certes, il n'est pas grand besoin de sçavoir, « utrum Angeli sint in loco per essentiam, aut per operationem ; utrum moveantur ab extremo ad extremum sine medio U), » et semblables. Et bien que je voudrois qu'on n'oubliast rien, si est-ce qu'en telles questions il me semble qu'il suffiroit de bien exprimer vostre opinion et en jetter le vray fondement ; puis a la fin, dire simplement, ou au commencement, que « talis et talis aliter senserunt (m), » affîn de laisser plus de place pour s'estendre un peu davantage es questions de conséquence, esquelles il faut regarder de bien instruire vostre lecteur.
Item : je sçay que quand il vous plaist, vous aves un stile affectif; car je me resouviens fort bien de vostre Benjamin deSorbonne^1). J'appreuverois qu'es endroitz ou commodément il se peut, vous fissies les argumens pour vos opinions en ce stile ; comme en la question : « Utrum Verbum carnem sumpsisset, Adamo non peccante (n)? » Et en l'une et en l'autre opinion, on peut
(k) « Après avoir traité de l'unité de Dieu, il convient maintenant d'expliquer ce qui regarde Dieu trine, ou la Trinité, » etc.
(1) « si les Anges sont dans le lieu par leur essence ou par leurs opérations; s'ils se meuvent d'un endroit à un autre sans passer par un milieu, »
(m) « tel et tel ont pensé autrement, »
( n ) « Si le Verbe se fût incarné, au cas où Adam n'eût pas péché ? »
(1) Par ces mots, il faut très probablement entendre la thèse de licence que soutint Asseline, en vue de son doctorat, pendant le séjour de saint François de Sales à Paris (1602).
120 Lettres de saint François de Sales
réduire les opinions en stile affectif. En celle : « Utrum preedestinatio sit ex praevisis meritis (°), » soit que l'on tienne l'opinion des saintz Pères qui ont précédé saint Ambroyse, soit qu'on tienne celle de saint Augustin ou celle de saint Thomas ou celle des autres, on peut former les argumens en stile affectif, sans amplifier, ains en abbregeant; et au lieu de dire : « Secundum argumentum sit (p), » simplement mettre un chiffre, 2.
Au demeurant, c'est un grand ornement de mettre plusieurs bonnes authorités, quand elles sont preignantes et courtes ; si moins, peu avec renvoy.
Or sus, mon cher Père, que vous semble de mon cœur? va-il pas bien a la bonne foy envers le vostre? Mais croyés-moy, encores ne suis-je pas si simple, qu'avec un autre j'en usasse comme cela. Je me resouviens de vostre douceur naturelle, morale et surnaturelle; j'ay mon imagination pleine de vostre charité, laquelle (q) omnia
* I Cor., xm, 7. suffert *, et que libenter suffertis insipientes, cum
* 11 Cor., xi, 19. sitis ipsi sapientes* ; in insipientia, donq, mea dixi **.
Dieu vous fasse prospérer en son saint amour. Je suis en luy, a toute extrémité, Mon cher Père,
Vostre frère et serviteur plus humble et affectionné,
Françs, E. de Genève.
D'Annessy, ce 15 novembre...
( o) « Si la prédestination se fait d'après la prévision des mérites, » (p) « Soit le second argument, »
(q) supporte tout, et que, étant sensés,, vous supporte^ volontiers les insensés; j'ai donc parlé avec ma simplicité ordinaire.
Année i6ii 121
DCCXXV
A LA MÈRE DE GHANTAL
De quels principes doit s'inspirer la Mère de Chantai pour fixer la durée de son séjour en Bourgogne. — Comme le monde censure ce qui est fait pour Dieu. — Nouvelles de la Visitation.
Annecy, 15 novembre 161 1 (1).
Ma très chère Fille,
Je vous diray franchement que, quant a l'obligation de vostre conscience, je ne varie nullement et persévère a ce que je vous en ay dit il y a long tems, qui est en un mot, que si la nécessité de la personne de ce bon seigneur (2) est telle que vous soyés requise en présence pour la secourir, vous deves arrester. Si ce n'est que la nécessité du meilleur estât des biens, vous n'y estes pas voirement obligée ; mais pourtant, si cette nécessité estoit extrême et grande et qu'elle ne peust estre remédiée que par vous, c'est a dire que vous ne puissies suppléer par autruy aux affaires, vous pourries librement arrester le tems requis a cela, que je remetz a vostre discrétion et prudence, ne pouvant dissimuler avec vous qu'en cette occasion je ne voye quelque sorte de tentation. Car sans doute, si vous vous fussies remariée a quelque chevalier du fond de Gascoigne ou de Bretaigne, vous eussies tout abandonné et on n'en eust rien dit. Maintenant que vous n'aves pas fait a beaucoup près un si grand abandonnement et que vous aves réservé asses de liberté pour avoir
( 1 ) L'édition de 1626 adresse cette lettre : A une Religieuse de la Visitation ; Biaise, Vives et Migne (tome V, ccl. 1305) donnent pour destinataire la Comtesse de Dalet, et la date : « Après le 11 mai 162 1. » Date et adresse sont fausses. Au tome IX, col. 79, Migne reproduit la même lettre avec l'adresse : A la Mère de Chantai, et la date du 15 novembre 161 1, d'après les Mss. de M. de Baudry. Sans nul doute, cette dernière adresse est la vraie ; il suffit de lire le texte pour s'en convaincre. Quant à la date, elle concorde très bien avec les faits relatés par la Mère de Chaugy, à propos du séjour de la Sainte en Bourgogne. (Cf. note (3) de la page suivante.)
(2) Le baron de Chantai.
122 Lettres de saint François de Sales
un soin modéré de vostre mayson et de vos enfans, parce que ce peu de retraitte que vous aves fait est pour Dieu, il se treuve des gens qui taschent de le faire estimer mauvais et contre le devoir.
Ce que je ne dis pas pour ce bon chevalier (0 qui vous souhaitte auprès de soy, car vrayement il a rayson de désirer le bien de vostre conversation, qui ne peut que luy estre fort aggreable ; mays pour ceux qui en parlent par manière de conscience et de scrupule, qui, a mon advis, ne sont pas bien fondés en cela, bien qu'en la lettre de monsieur N. (2) je les voye fort doctes et de grand esprit (3). Mais je reviens a vous dire que vostre discrétion vous doit régler, selon ce que je vous en ay dit autrefois et que maintenant je répète.
Au demeurant, pendant vostre séjour, ces bonnes filles (4) font au mieux qu'elles peuvent, affin qu'a vostre retour vous ne treuviés point de décadence en cette heureuse vie en laquelle Dieu les a mises sous vostre conduitte.
Je vous souhaitte mille et mille bénédictions célestes pour l'avancement de vostre cœur au très saint amour du Crucifix, auquel il est voué et consacré éternellement. Je suis, comme vous sçaves, de toute mon ame, ma très chère Fille, tout parfaitement vostre en Celuy qui, pour nous rendre siens, s'est fait tout nostre, Jésus Christ, qui vit et règne es siècles des siècles. Amen.
Franc5, E. de Genève.
(1) Le beau-père de la Sainte.
(2) Peut-être M. Robert (voir tome XIII, note (2), p. 379), ou encore M. Claude Frémyot (voir tome XII, note (3), p. 280).
(3) « Les parents de M. de Chantai, son feu mari, » dit en effet la Mère de Chaugy (Mémoires, etc., Partie II, chap. iv), « firent faire devant elle une assemblée de gens doctes, même des religieux, pour lui persuader, par des raisons de doctrine et de conscience, disaient-ils, « qu'elle devrait demeurer en son pays pour pourvoir aux biens de ses enfants, puisqu'elle n'était pas religieuse de clôture; qu'elle se devait contenter de vivre parmi les siens comme font en plusieurs lieux celles du tiers-ordre de saint François. » Notre Bienheureuse Mère, » ajoute l'annaliste, « était trop bien fondée dans les maximes de la sainte folie de la Croix, pour se laisser ébranler par la folle sagesse du monde. »
(4) Les Sœurs de la Visitation.
Année 161 i 123
DCCXXVI
A M. PHILIPPE DE QUOEX
M1,e de Blonay sera la bienvenue à Annecy; qu'elle y vienne sans attendre le retour de la Mère de Chantai.
Annecy, 28 novembre 161 1.
Monsieur Partat (0 est substitué pour aller a Aix. Je vous prie de faire tenir les présentes a M. de Blonay (2), et luy escrire que s'il luy plaist que sa fille vienne sans attendre le retour de madame de Chantai, elle sera la bienvenue (3). Ce que je dis, parce que madame de Chantai, peut estre, ne viendra pas avant Noël, puisqu'elle est résolue d'achever et demesler toutes ses affaires avant que de revenir, afftn de n'avoir plus sujet de distraction.
Je vous prie de faire la commission que je vous laissay, et de dire a M. de Chastillon (4) qu'il face, pour les reconnoissances, selon qu'il m'escrivoit (5). J'envoye a madame d'Allemand (6) un livre, selon que je luy avois promis.
Je prie Dieu qu'il vous bénisse, et me recommande a vos prières.
Vostre plus humble confrère,
Françs, E. de Genève.
28 novembre 161 1.
(1) Aucun personnage du nom de Partat n'a pu être découvert : serait-ce une erreur de lecture de l'éditeur de 1758? En 1616, les Registres des Entrées du Sénat (cf. Mugnier, p. 90) mentionnent Me Auguste Parât, secrétaire patrimonial du souverain Sénat de Savoie.
(2) Claude de Blonay.
(3) Voir ci-dessus, note (4), p. 99.
(4) Jean de Châtillon (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 58).
(5) Ces « reconnoissances » visent probablement des bénéfices qui devaient être unis à la Sainte-Maison de Thonon après la renonciation ou le décès des titulaires. Ces biens éventuels créèrent beaucoup de soucis au saint Prélat et aux administrateurs. (Cf. Lettre dccxxix.)
(6) Voir sa note au tome précédent, p. 332. Le « livre » que lui adresse le Saint, est sans doute un exemplaire de la troisième édition (1610) de Ylntroduction a la Vie dévote.
124 Lettres de saint François de Sales
DCCXXVII
L'Evêque de Genève avertit le gouverneur de son départ pour Gex.
Monsieur,
Les ecclésiastiques et Catholiques de Gex me conjurant d'aller a leur ayde pour un affaire qui importe a la gloire de Dieu(J), je m'y en vay tout maintenant. Mays, avant que de partir, je vous en donne advis, remettant, après mon retour, de fayre part a Vostre Excellence de ce qui se sera passé.
Ce pendant, je supplie Nostre Seigneur quil la conserve, et suis,
Monsieur,
Vostre serviteur très humble,
Françs, E. de Genève.
xxviii novembre 161 1, a Neci.
A Son Excellence.
Revu sur l'Autographe conservé à l'abbaye de Saint-Maurice en Valais.
(1) Voir p. 127, la lettre du 13 décembre suivant au même destinataire, qui explique au long, par les résultats, le but de ce voyage.
Année 1611 125
DCCXXVIII
A LA MÈRE DE CHANTAL
Ferveur nouvelle de charité et de zèle pour Notre-Seigneur. — La beauté de la foi transporte François de Sales d'amour et de gratitude; il en voit plus clairement la grandeur, en pays hérétique.
Gex, 7 décembre 161 1 (1).
Très chère Fille,
Il sera force que vous souffries ma briefveté, car me voyci encor a Gex emmi tant d'affaires, que je ne sçay de quel costé me tourner, sur tout maintenant au despart. Or sus, qu'est-il besoin de parler ainsy a une ame qui me connoist comme elle mesme ?
Je me porte fort bien, grâce a nostre Sauveur, qui me donne certain courage nouveau de l'aymer, servir et honnorer plus que jamais de tout mon cœur, de toute mon ame et de tout moy mesme ; mays je dis de tout moy mesme, ma très chère Fille, m'estant advis que jusques a présent je n'ay point eu l'ardeur ni le soin convenable au devoir que j'ay a cette immense Bonté.
Helas ! je vois icy ces pauvres brebis errantes, je traitte avec elles et considère leur aveuglement palpable et manifeste. O Dieu, la beauté de nostre sainte foy en paroist si belle que j'en meurs d'amour, et m'est advis que je dois serrer le don pretieux que Dieu m'en a fait, dedans un cœur tout parfumé de dévotion. Ma très chère Fille, remerciés cette clarté souveraine qui respand si misericordieusement ses rayons dans ce cœur, qu'a mesme que je suis parmi ceux qui n'en ont point, je vois plus clairement et illustrement sa grandeur et sa
(1) Cette lettre représente la première partie d'un texte fabriqué, publié sans date par l'édition de 1626 et les suivantes, et reproduit par Vives et Migne avec cette fausse date : « Vers le 20 novembre 1613. » (Voir plus haut, note (1), p. 56.)
126 Lettres de saint François de Sales
désirable suavité. (J) Faites donq actions de grâces pour ce cœur, comme pour le vostre mesme.
Dieu vous bénisse de sa grande bénédiction ; c'est le continuel et invariable souhait de ce cœur qui est vostre en Jésus Christ.
A Gex, le 7 décembre 161 1, veille de ma consécration.
A Madame [Madame] la Baronne de Chantai.
Revu sur le texte inséré dans le Ier Procès de Canonisation.
- (1) Aux deux dernières phrases, qui semblent inédites, les éditeurs de 1626 avaient substitué le texte donné plus haut, vers le 10 mai 161 1. (Cf. note (1),
DCCXXVI.
DCCXXIX
A M. JEAN DE CHATILLON Lettre d'affaires.
Annecy, 13 décembre 1611.
Monsieur,
Faites hardiment comme vous m'escrivistes l'autre Vide supra, Epist. jour, touchant les reconnoissances *. Et pour le mari de la Torta, vous vous addresseres a monsieur le sénateur de la Valbonne (0, qui va là, affin qu'il luy parle authoritative ; et, en passant icy, je luy recommanderay l'affaire. Au demeurant, si ledit seigneur et sénateur désire ouïr en tesmoignage aucuns ecclésiastiques, je vous prie de dire ausdits ecclésiastiques de ma part, qu'ilz ayent a tesmoigner, déposer et dire la vérité, vous donnant, pour ce regard, tout pouvoir de le leur ordonner (2).
(i) René Favre, fils aîné du Président.
(2) Dans les Archives du Sénat (Chambéry), Série I, Arrêts criminels, 1610-1611, on trouve la commission suivante : « Sur la remonstrance faicte par le procureur gênerai de S. A. tendant a ce qu'il soit commis Tung des seigneurs conseilliers et sénateurs de céans, pour informer sur ce que, portant dans l'esglise parrochialle de Thonon ung corps decedé au lieu de Marcla,
Année 1611 127
J'escris sans loysir ; mais avec l'affection de laquelle
je suis,
Vostre humble confrère,
xiii décembre 161 1, a Neci.
A Monsieur Monsieur de Chastillon.
pour sépulture, ledict corps estant dans ladicte esglise, les prebstres faisans le divin service, seroient arrivez et entré dans ladicte esglise, cinq de la ville de Thonon, avec armes, qui auroient empesché ladicte sépulture et contrainctz les prebstres, au conspect d'iceulx qui estoient dans ladicte esglise, de ne le sepulturer au lieu et dans la fosse faitte par (sic) sa sépulture.
« Veu ladicte remonstrance, signé Jean Anthoine Bay, et le contenu d'icelle considéré, le Sénat... a commis et commect le seigneur Favre, conseillier et sénateur céans, pour informer sur lesdictz excès... avec pouvoir de faire saisir... ceulx qui se trouveront coulpables... Prononcé au procureur gênerai, le 10 décembre 1611. »
Les diverses recommandations du Saint se rapportent manifestement à cette affaire et s'expliquent par la teneur de la pièce qu'on vient de lire.
DCCXXX
I/Evêque de Genève expose au gouverneur le sujet et les résultats de son voyage à Gex. — Les commissaires, l'un « grand catholique, » et l'autre « grand hérétique. » — Exécution de Ledit de Nantes à Gex. — Espérances fondées pour le prochain rétablissement du culte.
Annecy,, 13 décembre 161 1.
Monsieur,
Comme je donnay advis a Vostre Excellence de mon acheminement a Gex *, je le luy donne aussi de mon * Vide supra, Epist. retour que j'ay fait si tost qu'il m'a esté possible. Le sujet de mon voyage fut que les huguenotz ayant dressé des plaintes en leur assemblée de Saumeur sur l'inexécution de l'Edit de Nantes (0, le Roy de France, en son
(1) L'assemblée de Saumur, qui s'ouvrit le 27 mai 161 1 sous la présidence du fameux du Plessis-Mornay, gouverneur de cette ville, et prit fin le 15 septembre suivant, avait pour objet d'élire six députés, parmi lesquels deux
DCCXXVII
128 Lettres de saint François de Sales
Conseil, a député des commissaires en toutes les provinces pour rendre par tout ledit Edit exécuté. Et pour la Bourgoigne, sous laquelle on comprend les païs eschangés, on commit le sieur de Mazuyer l1), vicomte d'Ambrieur, maistre des requestes, grand catholique et grand homme d'affaires, et le sieur de Vilarnos (2), beaufilz du sieur du Plessis Mornay (3), qui a la survivance de son beaupere au gouvernement de Saumeur, grand hérétique, et au reste, gentilhomme de bonne sorte et bien qualifié.
(4) L'un et l'autre estans arrivés a Gex, il fut proposé
seraient choisis pour résider à la cour comme mandataires des intérêts du parti . Les protestants préférèrent rédiger des cahiers de plaintes et de requêtes . Elles comprenaient cinquante-sept articles, se réduisant à trois chefs principaux : le libre exercice de leur religion, des règlements plus équitables dans l'administration de la justice et plusieurs places de sûreté. Offensée de la hardiesse de ces réclamations, la régente les rejeta pour la plupart, et consentit seulement à envoyer deux commissaires royaux dans les diverses provinces, l'un catholique, l'autre protestant, pour y veiller à l'exécution de l'Edit de Nantes. On remarqua la présence à Saumur des députés de Genève, quoique étrangers au royaume de France.
( 1) Gilles Le Mazuyer. Voir sa note avec la lettre que le Saint lui adresse le 14 novembre 1612.
(2) Né le 17 novembre 1572, issu d'une ancienne famille noble de Bourgogne, Jean III de Jaucourt, seigneur de Villarnoul ou Villarnos, devint chevalier de l'ordre du roi et conseiller royal. Il épousa, en 1599, Marthe du Plessis-Mornay, la fille aînée de celui qu'on appelait « le pape des huguenots. » Commissaire en 1600, des édits de pacification accordés aux calvinistes, il obtint de Henri IV, dès 1609, la survivance à toutes les fonctions et dignités de son beau-père. Mais en 1619, la révolte des protestants fit échouer cet espoir. Rentré dans la vie privée, « le sieur de Vilarnos » consacra tous ses loisirs aux affaires religieuses. (Cf. Moreri, Hcefer, Haag, etc.)
(3) Philippe de Mornay (1549-1623) est trop connu dans l'histoire du protestantisme français pour qu'il soit nécessaire de lui consacrer une longue notice. On sait qu'il se mesura avec le cardinal du Perron' dans la fameuse conférence de Fontainebleau et qu'il n'y fit pas merveilleuse figure. « Du Plessis, » écrit Sully dans ses Mémoires, « se défendit à faire pitié et en sortit à sa honte. » On se plaît à reconnaître qu'il était judicieux, sage, modéré dès qu'il ne s'agissait point des intérêts de son parti. On a de lui plusieurs ouvrages, presque tous remplis, dit Feller, « des erreurs de sa secte, et de plus, d'une bonne dose d'enthousiasme. » Du Plessis-Mornay dépensa une activité incroyable à propager ou à fortifier en France et au dehors la religion calviniste dont il fut, pendant cinquante ans, le chef et l'oracle toujours écouté.
(4) L'Autographe n'a pas été retrouvé, mais pour cet alinéa et le suivant, notre texte a été pris sur un catalogue d'autographes, plus exact, croyonsnous, que celui publié par Datta (1835). L'adresse de la lettre, la date et la signature sont reproduites aussi d'après ledit catalogue.
Année i6ii 129
de verrir aux effectz de leur commission, et par conséquent, de me remettre toutes les églises et tous les biens ecclésiastiques possédés par les huguenotz, affin d'estre par moy pourveu en chasque lieu de pasteurs et services convenables. Mays parce que je n'estois pas la, la proposition se fit en mon nom par un très bon et digne Père Capucin, originaire de Beugey, mays natif de Chamberi (0, qui néanmoins n'ayant point de procuration, promit de me faire ratifier.
Sur cela, estant adverti et conjuré par les Catholiques de me rendre en praesence pour un coup de si grande importance, j'y allay nuit et jour, et me treuvay asses tost pour une assemblée générale de tout ce païs-la (2), ou je refis a vive voix mes réquisitions et m'essayay de respondre aux allégations des ministres, qui n'ont rien oublié de leur costé pour empescher le fruit de cette commission demandée imprudemment par leurs confrères, qui ne prirent pas garde que, si ailleurs l'exécution de l'Edit leur estoit favorable, a Gex elle leur estoit extrêmement contraire. Et en fin, après trois ou quatre assemblées ainsy générales et publiques, la multitude des oppositions et allégations de nos adversayres fut cause que le tout a esté renvoyé au Conseil privé, pour estre par iceluy ordonné selon qu'il verra a faire ; sauf pour le regard de l'église des Carmes de Gex, toute ruinée (3), et
( 1 ) Sans doute le P. Genand, appelé tantôt François de Chambéry et tantôt François du Bugey. (Voir tome XI, note ( i ), p. 179.) Son nom revient sans cesse dans les lettres relatives aux affaires de Gex.
(2) Le 28 novembre 161 1 furent lues, publiées et enregistrées à Gex les lettres patentes des deux commissaires royaux, datées du 10 octobre. François de Sales se hâta de rejoindre ces derniers. Le 12 décembre suivant, ils promulguèrent une ordonnance par laquelle il était enjoint aux catholiques de ne pas molester les réformés dans leurs possessions, jusqu'à ce que le roi en eût autrement disposé ; quant aux ministres, il leur fut signifié de ne rien changer dans tout ce qui touchait aux églises et en dépendait, tels que cimetières et pensions, sous peine, pour les uns et les autres, d'être déclarés ennemis du repos public. Une nouvelle ordonnance, qui avait surtout pour objet d'assurer la pacification, fut publiée un mois après, le 16 janvier 161 2. (Voir Brossard, Hist. du pays de Gex, 185 1, chap. xxv.)
(3) Toutefois, ce fut seulement le 19 juillet 1612 que saint François de Sales obtint l'entrée en possession. « Nous nous sommes transportés, » disent les commissaires, « en la grande Eglise... des Carmes, laquelle nous avons
Lettres V 9
130 Lettres de saint François de Sales
une chapelle jointe a icelle, fondée par un bastard de la mayson de nos Princes (0, comme encor de l'église d'Alemoigne (2), qui, sur le champ, m'ont esté remises. J'espère néanmoins que dans bien peu de moys on me remettra tout le reste, ayant tant de rayson comme j'ay de mon costé ; si bien que ce voyage n'aura pas esté infructueux.
Rien autre ne s'est passé, digne d'estre représenté a Vostre Excellence, laquelle je supplie de m'honnorer tous-jours de sa bienveùillance, et de croire que de tout mon cœur je suis,
Monsieur,
Vostre très humble serviteur,
XIII décembre 161 1, a Neci.
A Son Excellence.
A Chamberi.
trouvée toutte ruinée, laquelle Eglise nous avons mise en la possession du Sr Révérend Evesque de Genève... De la, nous nous sommes transportés en la chappelle joignant ladicte Eglise des Carmes, en laquelle se tient présentement le siège du Bailliage... Nous avons mis et mettons ledict sieur Evesque en la possession et jouissance de ladicte chapelle, permettants... retirer de ladicte chappelle les tapisseries, tables, bancs et autres meubles servants à l'exercice de la justice. » (Procès-verbal, etc., d'après une copie faite en 1642, conservée aux Archives de la Soc. d'hist. et d'archéol. de Genève, Ms. 200.)
(1) Le fondateur de cette chapelle serait-il un des enfants naturels de Philippe de Savoie, comte de Bresse, René, comte de Villars, marié en 1498 avec Anne de Lascaris, comtesse de Teuda ?
(2) D'après le procès-verbal des commissaires royaux qui vinrent à Gex en 1612 (cf. note (3), de la page précédente), ce n'était qu'une chapelle « presque toutte ruinée et descouverte des deux tiers. » Comme pour l'église et la chapelle des Carmes de Gex, il n'est pas dit que la remise au Saint ait soulevé des oppositions de la part des protestants.
Année 1611 131
DCCXXXI
A MADAME D AIGUEBELETTE
( INÉDITE '
Le meilleur témoignage de fidélité. — Souffrance et action. — La mortification par élection et par acceptation. — Quel est le vrai temps de la moisson des affections. — Alerte provoquée par la Sœur de Chastel. — L'assistance des malades dans la maison de la Galerie. — On « desseigne » à Dijon un monastère de la Visitation.
Annecy, 15 décembre 161 1 (1). Ma très chère Fille,
Me voyci lautrefoys [de retour.] Je ne fus presque pas arrivé de la visite [en ce pays] de deçà, quil me falut partir pour aller [par delà] le Rosne pour chose qui importait au service de Dieu *. Helas ! que nous serons heu- *Vid.Epist.pr«ced. reux si nous nous dédions bien entièrement a ce saint service, soit en allant ou en demeurant, soit en faysant le bien ou en souffrant le mal ; mays sur tout en souffrant, car le tesmoignage de nostre fidélité est bien plus grand en la souffrance qu'en l'action : dont les Martirs sont praeferés aux Confesseurs, et la Passion de nostre Sauveur a esté la grand'œuvre de nostre salut.
Ma très chère Fille, vous ne pouvés guère plus dormir couchée ; il faut que vous reposies assisse, a cause du défaut d'aleyne. Mays voyla pas un bon exercice de mortification que Dieu vous donne, et lequel tant de Sains ont prattiqué par élection ? Or il n'en vaudra pas moins, ains davantage, quand il sera prattiqué par acceptation. Acceptons-le donques avec très profond'action de
( 1 ) La date de Tannée et l'indication du mois manquent dans l'Autographe, il ne reste que le quantième ; mais la date intégrale est fixée par l'annonce du prochain retour de la Mère de Chantai et la maladie de Mme de Lambert (voir ci-après, note (3), p. 133). La mention de la Sœur de Chastel confirme encore cette déduction.
\}2 Lettres de saint François de Sales
grâces, de la main de ce Père debonaire qui nous Ta imposé ; et si nous avons de la difficulté a respirer, il nous faut tant plus aspirer et souspirer en Dieu par des désirs continuelz de faire progrès en son saint amour. Mon Dieu, très chère Fille, que mon cœur souhaite de bien au vostre entre les afflictions de vostre cors ! Le tems des afflictions douleureuses [est] le vray tems de la moysson des vrayes affections [spirituelles.]
Nostre pauvre Seur de Chatel (0 nous fit tellement peur [hier] au soir, que, par l'advis du médecin, nous luy donnasmes le Saint Huyle, qu'elle receut avec une foy et dévotion [très grandes. Néanmoins] cette nuit passée
elle s'est si bien [reposée] (2)
[que si ce n']est pas miracle, c'est au moins une spéciale grâce que [Dieu a] faitte aux prières de ses chères compaignes qui toutes estoyent des-ja en larmes ; si bien qu'a mon jugement, il ni a plus rien a craindre pour ce coup. Croyes que c'est une bonne fille et que Dieu la reserve pour s'en servir a bon escient. Sil vous plait, ma chère Fille , vous feres donner cette nouvelle a nostre petite seur Claudine (3), affin qu'ell'en loue Dieu et qu'elle ne se mette point en peyne, car cette malade est servie et assistée amoureusement, fervemment et fidèlement, selon l'ordre de la compaignie ou ell'est.
Mme de Chantai doit arriver pour Noùel, sinon que quelqu' affaire d'importance luy soit survenu ; car je luy * Vide Ep.Dccxxv. ay escrit * qu'elle n'espargnast pas le tems pour bien conclure tout ce qui est requis, affin qu'après son retour elle demeure en plus grand repos. Et si, il faut que je vous die qu'elle m'escrit par sa dernière lettre que l'on desseigne a Dijon, ou ell'est, une mayson de la Visitation pareille a celle d'icy ; et faudra peut estre, dans quelque tems, y envoyer un couple ou troys des filles que nous
(i) Sœur Péronne-Marie (voir la lettre suivante).
(2) Le haut et le bas de l'Autographe ont été coupés, ainsi que quelques mots de la marge. Ceux que nous avons essayé de rétablir sont placés entre crochets [ ] ; la ligne entière qui manque au verso de l'original est figurée par des points de suspension.
(3) MIle Claudine de Chastel, sœur de la convalescente. (Voir plus haut, Lettre dclvi.)
Année i 6 i i
aurons, pour y donner commencement (0. Mays il n'est pas requis que ceci se sache encor ; c'est pourquoy je le dis a vous.
La chère cousine (2) est toute auprès de Mme de Lambert (3) qui est malade, si que je ne l'ay point veu il y a trois semaines; mais elle se porte bien.
Bonsoir, ma très chère Fille ; continues a bien aymer Dieu, et moy pour l'amour de Dieu, puisque par ce mesm'amour je suis très entièrement tout vostre.
Vive Jésus !
XV [décembre], a Neci.
A Madame Madame d'Aiguebelette.
A Chamberi.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Limoges.
i) La fondation de Dijon ne se fit qu'en 1622, le 8 mai. (2) Mme de Charmoisy.
3) Françoise de Bellegarde, fille cadette de Claude de Bellegarde, seigneur de Montagny, et de Charlotte de Saint-Jeoire, avait épousé par contrat dotal du 4 octobre 1569, noble Pierre-Jérôme de Lambert de Lornay, baron de Ternier. (Cf. tome XIII, note (1), p. 198.) Elle testa le 16 décembre 1611 et fut inhumée deux jours après, à Annecy. (Reg. par.)
DCCXXXII