A MADEMOISELLE ACARIE
La sainte bienveillance d'une Bienheureuse pour l'Evêque de Genève. — Pourquoi aurait-il désiré faire le voyage de Paris? — Sentiment de François de Sales sur l'Oratoire naissant; regrets de n'avoir pu prêter son concours à M, de Bérulle. — Souhaits pour la nouvelle Congrégation.
Annecy, 21 janvier 161 2.
Madamoyselle,
Croyes, je vous supplie, que je ressens tous-jours une très particulière consolation quand vous me faites le bien de m'envoyer de vos nouvelles et de m'asseurer de vostre sainte bienveuillance. Si vous m'aves souhaité par delà, j'ay bien correspondu de mon costé, estimant que un voyage seroit grandement utile, non aux autres, mays a moy qui, par la conférence que j'aurois avec tant de gens de bien, rafraichirois les resolutions et l'esprit qui m'est nécessaire en ma vocation.
J'eusse désiré plus quil ne se peut dire, d'estre utile au service de la sainte Congrégation qui esclost maintenant sous la direction de monsieur de Berullel1), laquelle j'ay opinion devoir estre l'une des plus fructueuses qui ayt jamais esté a Paris ; mais je ne puis en point de façon, Nostre Seigneur ne m'en treuvant pas digne, et l'affaire pour laquelle ledit seigneur Berulle m'escrivit, impossible, a laquelle néanmoins j'eusse volontier contribué tout mon pouvoir, sil y eut eu apparence de la voir reuscir (2).
Dieu, qui par sa miséricorde est autheur de cette bénite assemblée, la logera, la protégera et dilatera pour le salut et perfection de plusieurs. Ainsy l'en supplie-je, et quil vous face de plus en plus abonder en son saint amour,
( 1 ) La Congrégation de l'Oratoire.
(2) « L'affaire » en question, est celle de l'hôtel du duc de Nemours. (Voir la lettre précédente.)
Année 1612 157
auquel je vous supplie de me recommander continuellement, comme une personne qui est a [jamais], Madamoyselle, (0
xxi janvier 1612, a Neci, ou je suis aussi plus humble serviteur de monsieur vostre mari (2) et de monsieur vostre filz (3).
A Madamoyselle Madamoyselle Acarie. — A Paris.
Revu sur l'Autographe conservé à Paris, au Carmel de la rue Denfert-Rochereau.
( 1 ) La signature a été coupée dans l'Autographe.
(2) Pierre Acarie, fils unique de Marguerite Cantin et de Simon Acarie, conseiller du roi et général de ses aides à Paris, devint, à la mort de son père, vicomte de Villemor, seigneur de Montberrault, etc. Il fit ses études au collège de Navarre, son droit à Orléans, et le 24 août 1582, il épousa Barbe Avrillot qui lui donna six enfants. (Voir tome XIII, note (1), p. 153.) M. Acarie rendit de grands services à la Ligue, ce qui le fit exiler en 1594 à la chartreuse de Bourgfontaine. Mais sa notoriété lui vient surtout de sa sainte compagne ; comme il l'avait prévu en plaisantant (voir ibid., note ( 1 ), p. 341, in fine), c'est principalement à cause d'elle qu'il est parlé de lui. Souvent il mit sa patience à l'épreuve ; mais s'il était d'humeur contrariante, ne faut-il pas lui savoir gré d'avoir ouvert sa porte sans mauvaise grâce à tant de visiteurs qui ne venaient pas pour lui, attirés par des vertus et des lumières qui éclipsaient les siennes ? Pierre Acarie mourut très chrétiennement à Ivry, le 17 novembre 1613, après avoir recommandé à ses enfants de beaucoup respecter leur mère. (Voir les historiens de la bienheureuse Marie de l'Incarnation.)
(3) Le Saint désigne sans doute ici l'aîné des fils, Nicolas. Elève du collège de Clermont et ensuite du collège de Calvy, il termina ses études à celui de Navarre. Il figure comme témoin à Annecy, dans un acte de donation faite en faveur de Bernard de Sales, au logis du saint Evêque, le 12 décembre 1603. (Archives du comte de Roussy de Sales.) On sait, en effet, que sa mère le lui avait confié pour qu'il étudiât le droit, à l'école du président Favre. (Cf. tome XIII, note ( 1), p. 153.) Durant son séjour en cette ville, il fut « faulsement accusé d'avoir publié un libelle diffamatoire, et... sans estre ouy, » le procès fut jugé à son désavantage en la maison du Bienheureux, lequel en reçut « un très grand et cuysant desplaisir. » (Process. remiss. Gehenn. (I), dépositions de François Favre et de Georges Rolland, ad art. 31.) Marié du vivant de son père, Nicolas donna plus tard quelque inquiétude à Mme Acarie mais ces alarmes ne furent que passagères. François de Sales, écrivant après son voyage de Paris (1619) à l'une des filles de la Bienheureuse, lui disait à propos de ses trois frères qu'il avait revus : « J'ay eu... le contentement d'avoir « reconneu en leurs âmes des grandes marques du soin que le Saint Esprit a « d'eux. » Nicolas hérita des titres paternels; dans le Procès de béatification de sa mère, il est qualifié de « gentilhomme attaché à la cour de Louis XIII et maître des eaux et forêts de Champagne. » (Voir Boucher, édition Bouix 1873, Vie de la Bse Marie de V Incarnation.)
158 Lettres de saint François de Sales
D'CCXLVII
A LA MÈRE DE CHANTAL (0
Entre les deux Fondateurs, il n'y avait « ni second, ni premier. » — Modèle d'exhortation destinée à des prétendantes avant leur vêture. — Ce qu'on enseigne aux Novices. — Sœur Jeanne-Charlotte de Bréchard leur maîtresse ; obéissance qu'on lui doit. — Une illusion que les Novices ne sauraient avoir.
Annecy, 24 janvier 16 12 (2).
Je vous seconderay le plus doucement quil me sera possible, ma très chère Fille, en vostre juste intention, bien qu'entre nous il ny a ni second ni premier, ains un (sic) simple unité. Ce matin, m'estant esveillé un peu a bonn'heure, j'ay pensé que peut estre il seroit a propos demain, qu'avant que de venir a la sainte Messe, vous fissies appeller toutes nos filles vers vous, et puis que vous fissies venir les deux qui doivent estre receùes (3), et qu'en présence des autres, vous leur dissies trois ou quatre paroles en ce sens :
« Vous nous aves demandé d'estre receùes entre nous pour y servir Dieu en unité de mesm'esprit et de mesme volonté ; et, esperans en la Bonté divine que vous vous rendres bien affectionnées a ce dessein, nous sommes pour vous recevoir ce matin au nombre de nos Seurs novices, pour, selon l'avancement que vous feres en la vertu, vous recevoir par après aux oblations, dans le tems que nous aviserons. Mays, avant que de passer plus outre,
(i) Hérissant, Vives et Migne donnaient pour adresse, le premier, A une Supérieure de la Visitation, les deux autres, A la Mère Favre. L'erreur de ceux-ci est évidente.
(2) Sœur Marie-Aimée de Blonay prit l'habit avec Sœur Claude-Agnès Joly de la Roche, le 25 janvier 1612 ; le 31 décembre précédent, au Chapitre, Sœur Jeanne-Charlotte de Bréchard avait été nommée Directrice du Noviciat (cf. note ( 1 ), p. 144). De ces deux faits, on déduit la date avec certitude.
(3) MMlles de Blonay et de la Roche. Les notices de ces « prétendantes (1) » seront données dans la suite de la correspondance du Saint.
(1) Terme usité dans l'Institut de la Visitation pour désigner celles qui aspirent à revêtir l'habit religieux.
penses bien derechef en vous mesme a l'importance de ce que vous entreprenes ; car il seroit bien mieux de n'entrer pas parmi nous, qu'après y estr'entrees donner quelqu'occasion de n'estre point receues aux oblations. Que si vous aves bonne volonté, vous deves espérer que Dieu vous favorisera.
« Or, entrant céans, saches que nous ne vous y recevons que pour vous enseigner, tant que nous pourrons, par exemple et advertissemens, a crucifier vostre cors par la mortification de vos sens et appetitz de vos passions, humeurs, inclinations et propres volontés, en sorte que tout cela soit désormais sujet a la loy de Dieu et aux Règles de cette Congrégation *. Et a cet effect, nous avons *Cf.Constit.xxxm,
. , , . À . , . , , De la Directrice.
commis la peyne et le soin particulier de vous exercer et instruire a ma Seur de Brechard (> ) ci présente, a laquelle partant vous seres obéissantes, et l'escouteres avec respect et tel honneur, qu'on connoisse que ce n'est pas pour la créature que vous vous sous-mettes a la créature, mays pour l'amour du Créateur que vous reconnoisses en la créature. Et quand nous commettrions un'autre pour estre vostre Maistresse, quelle qu'elle fut, vous devries luy obéir avec toute humilité pour la mesme rayson, sans regarder en la face de celle qui vous gouvernera, mais en la face de Dieu qui l'a ainsy ordonné.
« Vous entreres donques en cett'escole de nostre Congrégation, pour apprendre a bien porter la croix de Nostre Seigneur, par abnégation, renoncement de vous mesme*, *Cf.Matt.,xvi,a4. résignation de vos volontés, mortification de vos sens *. * Cf . Constit. xliv. Et moy je vous cheriray cordialement comme vostre seur, mère et servante ; toutes nos Seurs vous tiendront pour leurs seurs très aymees, et ce pendant vous aures ma Seur de Brechar (sic) pour xMaistresse, a laquelle vous obeires, et suivres ses advertissemens avec l'humilité, sincérité et simplicité que Nostre Seigneur requiert en toutes celles qui se rangent en cette Congrégation. Vous vous tromperies bien si vous pensies estre venues pour avoir plus grand repos qu'au monde, car au contraire, nous ne
(1) Cf* note (a)f de la page précédente.
De Ven tree des Novices.
160 Lettres de saint François de Sales
sommes icy assemblées que pour travailler diligemment a desraciner nos mauvaises inclinations, corriger nos defautz, acquérir les vertus ; mays bienheureux est le travail qui nous donnera le repos éternel (O. »
Or, je ne dis pas, ma chère Fille, que vous disies ni ces paroles, ni tout ceci, mays ce que vous verres a propos, plus pour l'édification et réveil des autres, que pour celle (sic) ci. Je treuverois en cor bon qu'après que vous aures tiré quelque promesse d'elles, qu'elles se comporteront bien, vous adjoustassies :
« Bénites seront celles qui vous donneront bon exemple et qui vous consoleront en vostre entreprise. Amen. »
Voyla ce que j'ay pensé, si vous estimes a propos. Bon soir, ma très chère Mère, ma Fille vrayment mienne. Vive Jésus et Marie! Amen. Je me porte fort bien.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation cTAurillac.
(i) Dans ce projet d'exhortation, se trouve tout un idéal de vie religieuse dont les contemporains du saint Fondateur virent, et de très bonne heure, la haute portée. L'un d'entre eux, bon juge en la matière, dom Sens de Sainte-Catherine, lui écrivait le 3 février suivant : « Quand je considère vostre Congrégation devant Dieu, je la vois aussi haute en amour comme vous l'avez faite profonde en humilité. » (Voir la lettre à l'Appendice.)
DCCXLVIII
A LA MEME
Le très grand saint Paul. — Un désir du Saint. — Pourquoi Dieu soustrait ses douceurs. — Prière à Jésus. — A quelle classe de personnes la douce charité profite davantage.
Annecy, 25 janvier 16 12 ( 1 ).
Le très grand et miraculeux saint Paul nous a res-
veillés de grand matin, ma très chère Fille, si fort
il s'est escrié aux oreilles de mon cœur et du vostre ;
Act., ix, 6. Seigneur, que vo nie s vous que je fasse*? Ma très
( 1 ) La date de 161 r, donnée par l'édition de 1626 et les suivantes, est contredite par le titre de « Mère » que le Saint ne donnait pas encore à sa fille
Année 1612 161
chère Mère et toute chère Fille, quand sera-ce que, tous mortz devant Dieu, nous revivrons a cette nouvelle vie * * Cf. Coloss., m, 3. en laquelle nous ne voudrons plus rien faire, ains laisserons vouloir a Dieu tout ce qu'il nous faudra faire, et laisserons agir sa volonté vivante sur la nostre toute morte ?
Or sus, ma chère Fille, tenés vous bien a Dieu ; consacrés luy vos travaux, attendes en patience le retour de vostre beau soleil. Ah ! Dieu ne nous a pas forclos de la jouissance de sa douceur, il Ta seulement soustraite pour un peu, affin que nous vivions a luy* et pour luy, et non • Cf. II Cor., v, 15. pour ses suavités ; affin que nos Seurs travaillées treuvent chez nous un secours compatissant et un support suave et amoureux ; affin que, d'un cœur tant escorché, mort et matté, il reçoive l'odeur aggreable d'un saint holocauste.
O Seigneur Jésus, par vostre tristesse incomparable, par la désolation nompareille qui occupa vostre cœur divin au mont Olivet * et sur la croix **, et par la désola- *Matt.,xxvi,37,38;
r Luc, xxii, 43.
tion de vostre chère Mère, qu'elle eut tandis qu'elle fut ** Matt., xxvh, 46. privée de vostre présence, soyés la joye, ou au moins la force de cette fille, quand vostre Croix et Passion est très uniquement conjointe a son ame.
Je vous envoyé cet eslan de nostre cœur, ma très chère Fille, que le grand saint Paul bénisse. Je pense qu'il vous faut caresser la seur de nostre Seur N. (0, car en fin la douce charité est la vertu qui respand le bon odeur edificatif, et les personnes moins eslevees la reçoivent avec plus de prouffit.
spirituelle, et par l'absence de toute allusion à l'état très souffrant de celle-ci. Par contre, toute la lettre concorde mieux avec 1612, et en particulier, la mention qui s'y trouve de la « seur de nostre Seur N. », inexplicable en 161 1. La date proposée est donc bien plus probable.
(1) Il s'agit très vraisemblablement de Marie-Antoine, sœur de Claude- Marie Thiollier (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 13), qui prit l'habit le 21 novembre 1612 et fit profession le 25 janvier 1614 ; ce fut la première de l'Institut reçue comme Sœur domestique. Elle accompagna les fondatrices de Grenoble (4 avril 1618) et mourut dans ce monastère le 11 décembre 1648, au rang des Sœurs associées, âgée d'environ soixante-dix ans. « Fidelle a la practique de toutes les vertus, elle en estoit un vray modelle, sur tout en celles de l'humilité, simplicité, suport du prochain et abnégation d'elle mesme. » (Livre du Couvent, du ier Monastère de la Visitation d'Annecy.)
Lettres V
i62 Lettres de saint François de Sales
DCCXLIX
A LA MÊME
(billet inédit)
Une résolution finale à prendre pour l'emplacement de l'oratoire de la Visitation.
Annecy, [janvier-février] 1612 (1).
Le Père Jaques (2) vous ira revoir demain, ma très chère Mère, justement a sept heures de matin, pour prendre resolution finale. Il gouste aucunement qu'on face l'oratoire en la grande tour, ainsy quil vous dira plus amplement ; et moy, je ne vous diray plus sinon bon soir, pour ce coup.
Bonsoir donq, ma très chère et très bonne vraye Mère. Dieu vous conserve et rende toute sainte.
Revu sur l'Autographe appartenant à M. l'abbé Louvier, curé des Pontets (Doubs).
(1) La mention du « Père Jaques » (voir la note suivante) prouve que ce billet est antérieur au 18 mai 1612, et d'autre part, ce n'est qu'en 1612 que commencèrent les premières démarches relatives à l'installation de la Communauté dans la maison Nicollin. Sans exclure la fin d'avril ou le commencement de mai, nous proposons les mois de janvier-février, car le Saint fut absent d'Annecy durant le Carême de 1612, soit du 7 mars au 25 avril.
(2) Dans les Registres paroissiaux de Saint-Maurice d'Annecy, on lit sous la date du 18 mai 1612 : « A Saint Dominique, R. frère Jacquier (sic) Jaes, prieur dudit Convent, » a reçu la sépulture. Ce Prieur est sans doute le « Père Jaques » qui devait faire visite à la Mère de Chantai. On verra dans la suite, que les deux Fondateurs durent ménager plus d'une fois les susceptibilités de leurs voisins.
Année 1612 163
DCCL
A LA MEME
Un remède souverain : les prières de la Mère de Chantai et la relique de sainte Apolline. — Preuve sensible de la communion des Saints.
Annecy, 9 février 16 12.
Ma très chère Fille,
Voyla vostre sacré remède que je puis dire m'a voir esté souverain (*•), puisque Dieu a agi avec moy selon vostre foy, vostre espérance et vostre charité, et je dois confesser a la gloire de Jésus Christ et de sa sainte Espouse, que je ne croyois pas de pouvoir dire Messe aujourd'huy a cause de la grande enflure de ma joue et du dedans de ma bouche ; mais, m'estant appuyé sur mon prie Dieu et ayant posé la relique sur ma joue, j'ay dit : « Mon Dieu, qu'il me soit fait comme mes filles le désirent, si c'est vostre sainte volonté ; » et tout aussi tost, mon mal a cessé. Nostre Seigneur m'a donné pendant ce tems-la plusieurs bonnes pensées sur le ruminement que la sainte Espouse dit qu'elle fa3^soit entre ses dens *. * Cant., vu, 9. Cf.
A •111 » ». .. 1 Trait té de VAm.de
Au sortir de la, chacun m a dit que ma joué estoit desen- Dieu, liv.vi, en. n flee, et je le sentois fort bien moy mesme. (tom* IV' v' 3Io)'
O vive Dieu ! ma Fille, il est admirable en ses saintes espouses et en tous ses Saint\ *. Il a voulu que ce mal * Ps. lxvh, ult. me soit venu aujourd'huy, pour nous faire honnorer son espouse Apollonie et pour nous donner une preuve sensible de la communion des Saintz.
Revu sur un ancien Ms. de Y Année Sainte, conservé à la Visitation d'Annecy.
(1) « Le neuvième jour [de février] de l'année 1612, saint François de Sales estant ateint d'une grande douleur de dens, nôtre vénérable Mère lui envoia un linge qui avoit touché les reliques de sainte Apolonie, et le pria de Impliquer sur sa joue malade, pendant que toute la Comunauté aloit prier pour optenir sa guerison. Sur le soir de ce même jour, le Bien-heureux lui renvoia le linge avec » le présent billet. (Ancien Ms. de Y Année Sainte.)
164 Lettres de saint François de Sales
DCCLI