A MADAME DE SAINT-CERGUES
Les amitiés qui ont Dieu pour auteur, et la distance des lieux. — Une occupation agréable et précieuse pour l'Evêque de Genève.
Annecy, [26] février (2) 1612.
Mais quand sera-ce donq que j'auray ce contentement de vous revoir, ma très chère Seur ? car je me voy presqu'a la veille de mon despart pour Chamberi ; et
(1) Hérissant (1758), parce que le Saint donne à la destinataire le titre de « Seur », en avait conclu qu'elle était Religieuse; mais le contenu de la lettre, le salut final désignent Mme de Saint-Cergues (voir plus haut, note ( 3 ), p. 15).
(a) L'éditeur de 1758 date cette lettre du 6 février. Or, saint François de Sales écrit encore d'Annecy, le 12 et le 14 de ce mois : pouvait-il donc dire le 6
172 Lettres de saint François de Sales
après Pasques, on ne quitte pas volontier les chaires. Or sus, je voy bien que nous ne serons jamais guère ensemble, si ce n'est en esprit ; aussi est-ce l'Esprit de Dieu qui est l'autheur de la sainte amitié dont vous m'affectionnes, qui, par la distance des lieux, ne peut estre empesché qu'il ne face sa sacrée opération dans nos cœurs.
Que vous veut cependant dire ce petit mot de nos nouvelles? La Reyne de France m'escrit qu'elle nous rendra toutes nos églises et tous nos bénéfices de Gex occupés par les ministres ; dont je prevoy que cet esté je seray grandement occupé a servir a cette besoigne (0, mays occupation aggreable et pretieuse. Et qui sçait, si nous nous humilions devant Dieu, que sa sainte miséricorde ne nous ouvre point un jour la porte de nostre Genève, affin que nous y rapportions la lumière que tant de ténèbres en avoyent bannie? Certes, j'espère en la souveraine bonté de Nostre Seigneur, qu'en fin il nous don-
* Cf. Matt., xxvi, nera cette grâce; mais prions et veillons * pour cela.
4» 1 e n, iv, 7, ^a tres chère Seur, persévères a me chérir cordialement, puisque je suis sans fin et sans reserve,
Vostre plus humble, fidelle frère et serviteur,
Franc5, E. de Genève.
Je salue bien humblement M. de Saint Cergues(2). Le . . f ebvrier 1 6 1 2 .
qu'il était « presqu'a la veille de » son « despart pour Chamberi » ? Il faut ajouter que le mercredi des Cendres, jour de l'inauguration de la station quadragésiinale, tombait cette année le 7 mars : ces raisons suggèrent la date proposée comme plus vraisemblable. L'erreur, du reste, a pu se commettre facilement, surtout si la date avait été marquée en chiffres romains; ou encore, le premier chiffre aurait pu être oblitéré, ou manquer même tout à fait par suite d'une déchirure.
( 1 ) Saint François de Sales dut en effet se rendre à Gex le 14 juillet suivant, pour travailler au rétablissement du culte catholique, de concert avec les commissaires royaux. (Cf. ci-dessus, Lettre dccxxx , et ci-après, lettre du 13 juillet à Mme de la Fléchère.)
(2) Gaspard de Lucinge, fils d'Amblard, seigneur de Saint-Cergues, coseigneur de Lucinge et de Vallon, et d'Antoinette de Beaufort, n'ayant point d'enfants de Jeanne de Cartal (cf. plus haut, note (3), p. 15}, prit pour fils adoptif noble Nicolas Curlat, dit de Lucinge, seigneur de Chàteaublanc.
Année 1612 173
DCCLVII
A SA SAINTETÉ PAUL V (minute)
A quoi servent les canonisations ; le Saint les jugeait presque nécessaires pour le temps où il vivait. — Il demande au Pape de canoniser le bienheureux Amédée ; motifs qu'il fait valoir en faveur de sa supplique.
Annecy (1), 7 mars 1612.
Beatissime Pater,
Semper quidem operse pretium fuit homines qui peculiari ac illustriori vitse sanctimonia Deum (a) coluerunt, in Sanctorum numerum, publica Ecclesiae authoritate, solemnique ritu referre : sic enim Deus in Sanctis (b) uberius laudatur, Sanctorum gloriam libentius (c) enarrant populi et laudem eorum (d) splendidius annunciat
Très Saint Père,
Il a toujours été à propos que ceux qui ont servi Dieu par une sainteté de vie particulière et plus éclatante, fussent mis au nombre des Saints par l'autorité publique de l'Eglise et selon le rit consacré. Ainsi Dieu est plus exalté dans ses Saints, les peuples mettent plus d'empressement à célébrer leurs louanges et l'Eglise plus de magnificence à publier leur gloire. De même, quand nous honorons leurs
(a) [Les variantes qui suivent sont tirées d'une première minute citée par Amblard Comte, dans sa déposition, Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 33.] Deum — omnipotentem ( b ) in Sanctis — suis
(c) splendidius
(d) utilius enuntiat Ecclesia : neque tam facile imitari piget quod celebrare delectat, dum eorum vita nos fortius ad imitationem excitât de quorum sanctitate mens nostra non dubitat, ac denique majori fiducia Sanctorum
(1) Le Saint, qui a daté sa minute autographe d'Annecy, était sûrement à Chambéry le 7 mars ; c'est peut-être par distraction qu'il ne Ta pas datée de cette dernière ville, ou bien aura-t-il voulu, qu'en raison de son caractère officiel, sa requête parût envoyée du lieu même de sa résidence ordinaire.
Ecclesia. Cumque majore fiducia Sanctorum mérita recolimus, majore quoque fructu eorum intercessionibus adjuvamur, ac denique eorum exempla vehementius nos provocant, de quorum sanctitate mentes nostrae nullatenus dubitant.
At vero, Beatissime Pater, hoc (e) quod « semper et ubique dignum et justum est, » hisce nostris temporibus,
* In Prœfat. Missœ. non solum « salutare » tantum *, sed fere necessarium
videri débet, cum scilicet quia abundavit (f) iniquitas, *Matt.,xxiv, 12. refrigescit char it as multorum *, imo propemodum (g)
* Ps. xi, 2. omnium ; unde quoniam defecit sanctus * a terra, ex iis
* Ps. cvi, 2. qui redempti sunt * de terra, revocandi sunt in memo-
riam et in médium Ecclesiae reducendi illi qui hactenus
* s Hi il rQaJore sanctitatis splendore (h) claruerunt, ut sint (quem- Comm.inMatt.,v. admodum unus eorum dixit *) in spéculum et exemplum,
mérites avec plus de confiance, nous recevons de leurs intercessions plus de fruit. Enfin, nous trouvons une exhortation bien plus vivement efficace dans les exemples, lorsque la sainteté des personnes ne peut plus être mise en doute.
Or, Très Saint Père, ce qui a toujours été, « et en tous lieux, juste et louable, » doit paraître non seulement utile, mais presque nécessaire en notre temps où la charité, à cause du débordement de l'iniquité, s'est refroidie cheç plusieurs et à peu près chez toutes les âmes. Aussi, puisquï/ n'y a plus de saint en ce monde, il faut, d'entre les justes qui ont été rachetés de la terre, évoquer le souvenir et ramener au milieu de nous la pensée de ceux dont la vie a jeté le plus d'éclat par le rayonnement de la sainteté. Qu'ils servent, comme l'a dit l'un d'eux, de miroir et d'exemple à la vie des hommes ; qu'ils en soient
mérita recolimus, majore quoque fructu eorum intercessionibus adjuvamur. — (... l'Eglise raconte avec plus de profit leur gloire. On a honte de ne pas imiter aussi facilement ce qu'on aime à exalter; car leur vie nous porte plus généreusement à l'imitation, lorsque leur sainteté ne fait plus de doute, et enfin le fruit que nous retirons de leur intercession est proportionné à la confiance avec laquelle nous vénérons leurs mérites.) — [Reprendre au texte, lig. 6.]
(e) Hoc autem, Beatissime Pater,
(f ) non — saluberrimum tantum, sed etiam propemodum necessarium videri débet, cum nimirum quia abundat
(g) multorum, — id est pêne
(h) a terra — opportunum erit ex iis qui empti sunt de terra, in medio Ecclesiae eos statuere qui singulari aliqua prerogativa sanctitatis
p. 198, note (3).
Année 16 12 175
ac quoddam veluti condimentum vitae hominum super
terram, sicque apud nos etiam post mortem vivant, et
multos (0 ex iis qui viventes mortui sunt *, ad veram * Cf. I Tim., v, 6.
provocent et revocent vitam.
Cum igitur scirem, Beatissime Pater, permultos ex istis omnium ordinum viros, a Beatitudine Vestra expetiisse ut Beatum Amedeum, Sabaudiae Ducem tertium *, *Videtom.praeced. Sanctorum cathalogo (j) adscribere dignaretur, nolui sane, neque vero debui committere quin humillimis precibus idipsum ab apostolica (k) Beatitudinis Vestrse providentia postularem.
de quelque manière le condiment, afin qu'ils vivent parmi nous, même après leur mort, et qu'ils appellent et ressuscitent à la vraie vie beaucoup de chrétiens d'entre ceux qui, quoique vivants, sont morts.
Je sais donc, Très Saint Père, qu'un grand nombre de personnages de tout rang ont demandé instamment à Votre Sainteté qu'Elle daignât inscrire au catalogue des Saints, le bienheureux Amédée, troisième duc de Savoie. Or, ni ma volonté, ni mon devoir ne pouvaient me faire omettre d'adresser en toute humilité la même supplique à la providence apostolique de Votre Sainteté.
(i) vivant, — multosque
(j ) Et ecce, Beatissime Pater, jam olim non solum in istis provinciis quse Serenissimo Sabaudiae Duci subditae sunt, sed in aliis quoque, celeberrima memoria est Beati Amedei, tertii Sabaudiae Ducis, tum ob ejus praeclara pietatis et veras sanctitatis facinora, tum ob multa quae illius intercessione facta sunt miracula quae numéro et pondère maxima sunt et clarissima. Quare cum scirem Reverendissimos Antistites Taurinensem ( i ) et Vercellensem (2) aliosque permultos omnium ordinum viros, a Sanctitate Vestra expetiisse, ut tandem aliquando hune clarissimum sanctitatis candidatum in cathalogo Sanctorum — (Or, Très Saint Père, ce n'est pas seulement dans ces provinces qui sont soumises au sérénissime duc de Savoie, c'est aussi dans les autres que jouit d'une très grande popularité le souvenir du bienheureux Amédée, troisième duc de Savoie. Elle est due autant à ses éclatants exemples de piété et de vraie sainteté, qu'aux miracles obtenus par son intercession; et ceux-ci sont très grands et très remarquables en nombre et en qualité. Aussi, sachant que les Révérendissimes Evêques de Turin et de Verceil, et beaucoup d'autres personnages de tous les ordres avaient supplié Votre Sainteté de [vouloir bien inscrire] quelque jour dans le catalogue des Saints, ce très brillant candidat à la sainteté...)
(k) precibus — idemquoque a
( 1 ) M" Broglia (voir tome XII, note ( 1 ), p. 224, et cf. ci-après, lettre du 2 juin 1612). (2) M*r Goria (voir sa note avec la lettre du 2 juin)k
176 Lettres de saint François de Sales
Quod dum facio, idem omnia idem mecum agere videntur (l). Postulat id, non precibus, sed suo jure, Dei omnipotentis majestas, quae in hoc Beato Principe clarius mirabilis apparebit (m). Postulat Hierusalem illa caelestis, mater nostra, quœ suum civem a nobis debitis honoribus celebrari laetabitur. Postulat hœc nostra Hierusalem inferior (n), cui Beatitudo Vestra prseest, quse tanti filii * Luc, x, 20. nomen scriptum in Caelis *, gaudebit sanctificari in terris.
Postulat (°) rerum praeclare a Sanctitate Vestra gestarum séries, ut quia nuper ex principibus ecclesiasticis Divum Carolum Sanctis annumeravit (0, hune quoque ex secularibus (p) adjungat, ut utriusque sortis homines habeant quod imitentur. Postulat Serenissimorum Sabaudiae Ducum familia, quae non solum fidei constantia, sed praeclaris etiam fortitudinis operibus, magnum olim et
En désirant cette grâce, il me semble que tout conspire pour la solliciter avec moi. Cette demande instante, la majesté du Dieu toutpuissant vous la fait, non par une prière, mais de plein droit, car elle apparaîtra plus manifestement admirable dans ce bienheureux Prince. La Jérusalem céleste, notre mère, attend aussi cette faveur, à cause de la joie qu'elle aura de voir l'un de ses habitants honoré par nos justes hommages. C'est encore l'ardent souhait de notre Jérusalem d'ici-bas, que préside Votre Sainteté, car elle se réjouira que le nom d'un tel fils, écrit dans le Ciel, soit glorifié sur la terre. Cette grâce est exigée pour faire suite aux beaux actes de Votre Sainteté ; car si naguère, d'entre les princes de l'Eglise, Elle a canonisé le bienheureux Charles (0, Elle doit lui joindre un prince séculier, afin que, dans l'un et l'autre rang, il y ait un modèle à imiter. Cette requête vous est adressée par la famille des sérénissimes ducs de Savoie, dont la constance dans la foi et les glorieux exploits de
(1) omnia — propemodum quœ in Cselo et quae in terra sunt idem mecum postulare videntur.
(m) majestas, — cujus bonitas ac misericordia in hoc Beato Principe apparuit.
(n) quœ — suos cives ab Ecclesia militante debitis honoribus celebrari laetatur. Postulat hoc Ecclesia Catholica
(0) Postulat — etiam
(p) Divum Carolum — cathalogo Sanctorum adscripserit, hune quoque ex saeculi principibus eidem
1) Saint Charles Borromée fut canonisé le 4 novembre 1610.
Année 1612 177
deinceps Ecclesiae attulit solatium. Postulat haec universa Sabaudia provincia, maxime vero haec diocesis Gebennensis (q), quae tanti Principis nobilitata natalibus, magnam in ejus precibus spem merito collocabit. (r) Postulant denique ipsius Beati Amedei mérita et miracula, quae pondère et numéro maxima sunt et illustrissima.
Age ergo, Beatissime Pater, et hanc quoque lacernam igné divino accensam ne diutius sub modio relinquas, sed pone eam(s) super candelabrum, ut luceat omnibus qui in domo sunt *. Nomen ejus sanctifica, *Matt., v, 15. qui nomen Dei tanta charitate sanctificavit, ac miraculorum multitudine collustravit ; annuntia toti Ecclesiae quae est in terris, quia Dominus mirificavit Sanctum suum in Caelis, ut exaudiat nos cum clamaverimus ad eum*^). *Ps. iv, 4.
vaillance ont jadis et jusqu'à ce jour apporté à l'Eglise une grande consolation. Voici la province entière de Savoie qui vous fait la même supplication, mais surtout ce diocèse de Genève qui, se sentant ennobli par la naissance d'un si grand prince, aura à juste titre, une grande confiance en son intercession. Enfin, c'est ce que demandent les mérites et les miracles du bienheureux Amédée lui-même, très grands et très illustres en qualité et en nombre.
Faites-nous donc cette grâce, Très Saint Père, et ne laissez pas plus longtemps sous le boisseau cette lampe allumée par le feu divin, mais placez-la sur le chandelier, afin quelle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Sanctifiez le nom de celui qui a sanctifié le nom de Dieu avec tant de charité et l'a fait glorifier par tant de miracles ; annoncez à toute l'Eglise qui est sur la terre que le Seigneur a exalté son Saint dans les Cieux, pour nous exaucer quand nous crierons vers lui.
(q) Postulat — Serenissima Sabaudiœ Principum familia, quœ non constantia fidei tantum, sed etiam fortitudine et prseclaris operibus Ecclesiae magnum jampridem solatium attulit. Postulat universa haec Sabaudorum provincia, seorsim vero ista Gebennensis diaecesis
(r) [La phrase suivante ne se trouve pas dans la première minute.]
(s) Beatissime Pater, — lucernam hanc, igné divino accensam, quae sub modio fere est, pone
(t) sanctificavit — et in Dei nomme tôt miracula patravit. Annuntia toti Ecclesiae viatorum quod gestum est in Ecclesia comprehensorum, qui scilicet mirificavit Dominus Sanctum suum, unde et exaudiet ejus orationes cum
Haec sunt vota ejus qui Beatitudini Vestrae diu ac fœliciter Christianis omnibus prseesse ac prodesse, omnibus animi viribus exoptat.
Beatitudinis Vestrae,
Humillimus et obsequentissimus servus et filius, Franciscus, Episcopus Gebennensis.
Annessii Gebennensium, vil die Martii 1612.
Revu sur l'Autographe appartenant au marquis Chigi-Malvezzi, à Sienne (Toscane).
Ce sont les vœux de celui qui désire de toutes ses forces que Votre Sainteté soit longtemps et heureusement, et pour leur bien, à la tête de tous les chrétiens.
De Votre Sainteté,
Le très humble et très obéissant serviteur et fils,
François, Evêque de Genève.
Annecy en Genevois, le 7 mars 16 12.
clamaverit ad eum. — (... et au nom de Dieu a opéré tant de miracles. Annoncez à toute l'Eglise des voyageurs ce qui s'est fait dans l'Eglise des compréhenseurs, à savoir, que le Seigneur a exalté son Saint et qu'il exaucera ses prières quand celui-ci criera vers lui.)
DCCLVIII
A LA SOEUR FAVRE, RELIGIEUSE DE LA VISITATION ( x )
Questions et conseils. — Comment « la grande Fille » du Saint devait gouverner son cœur et l'encourager souvent. — Le souverain bonheur de l'àme.
Chambéry, 10 mars 1612.
Nous parlons icy de vous si souvent et avec tant de playsir, ma chère Fille, que vous ne deves pas avoir soin
(1) Jacqueline Favre, fille du célèbre Antoine Favre (voir tome XI, note (1), p. 18) et de Benoîte, sa première femme (ibid., note (i), p. 70), née à Chambéry en avril 1592 (1), résolut de se faire Religieuse à la suite d'une fête
(1) D'après la notice écrite par sainte Jeanne-Françoise de Chantai elle-même dans le Livré du Cotisent, du 1" Monastère d'Annecy*
Année 1612 179
de nous en rafraichir la memo}rre. Mays ce n'est pas cela que je vous veux dire, car j'ay d'autres choses a vous demander.
Dites moy donq vous mesme, ma chère Fille, le pauvre cœur bienaymé comme se porte-il ? Est-il pas tous-jours vaillant et vigilant pour s'empescher des surprises de la tristesse ? Je le vous recommande au nom de Nostre Seigneur, ne le tormentés point, je dis mesme quand bien il auroit fait quelque petit détour ; mays reprenés le doucement et le ramenés en son chemin. Car il est bon, certes, ce chetif petit cœur de ma grande fille ; et pourveu
mondaine (cf. le tome précédent, note (3), p. 247). Le 6 juin 1610 elle entra à la Galerie avec la sainte Fondatrice, fit, une année après, sa profession et prit part à la fondation du Ier Monastère de Lyon (2 février 161 5), qu'elle gouverna pendant cinq ans. Le 7 juin 1620, la Mère Favre fonde la Maison de Montferrand, la dirige pendant deux ans, et le 15 octobre 1622, prend à Dijon le gouvernement des Religieuses que la Mère de Chantai y avait établies le 8 mai précédent. En 1623, la vaillante Supérieure travaille activement à la réforme de l'abbaye de Tart en Bourgogne, passe quelques jours à Annecy, en juin 1624, pour la conclusion du Coustumier, retourne ensuite à Dijon, et le 19 mars 1627 va fonder le couvent de Bourg-en-Bresse. Le deuxième Monastère de Paris lui est confié en avril 1628, et en 1631, elle incorpore à la Visitation une Congrégation religieuse de Troyes. Elue en 1634 par la Communauté de Rennes, qui ne put l'obtenir à cause de sa maladie, elle accepta l'année suivante la direction de celle de Chambéry, et c'est là que se termina sa carrière, le 14 juin 1637.
Après la Mère de Chantai, la Mère Marie-Jacqueline tint la première place dans l'affection du saint Fondateur; il l'appelait volontiers sa « grande Fille, » et de fait, la deuxième Mère de l'Institut justifia ce titre admirablement ; car, selon la remarque de son biographe (Mère de Chaugy, Les Vies de quatre des premières Mères, 1659-1892, Vie de la Mère Favre, chap. xxvn), elle se montra vraiment grande en humilité, en obéissance, en dévotion, en pénitence, en amour de Dieu et du prochain. Ce fut aussi la fille tendrement aimée et la plus chère confidente de la Sainte; celle-ci lui écrivait un jour : « Croyez qu'il est bien vrai que vous avez mes yeux et mes oreilles, et certainement encore plus mon propre cœur. » (Sainte J .-F. Frèmyot de Chantai, sa Vie et ses Œuvres ; Lettres, vol. III (Paris, Pion, 1878), p. 587.) En effet, ces deux filles de parlementaires s'attiraient par d'admirables affinités de tout ordre : elles apportaient à l'œuvre commune, un cœur royal et magnanime, des conceptions également élevées, une intelligence toute virile, et au service du Maître, une délicatesse et une générosité d'amour qui persévéra parmi les travaux les plus accablants comme au milieu des plus vives souffrances.
Les Acta Sanctorum (Romae, mdccclxvii), junii, p. 271, font mention de la Mère Jacqueline Favre : « Elle est morte, » y est-il dit, « avec la réputation d'une sainte vie... » elle fut « la seconde colonne et pierre angulaire » de l'Ordre de la Visitation... « Saint François de Sales l'appelait grande; un jour, peut-être, le Souverain Pontife l'appellera sainte. »
180 Lettres de saint François de Sales
qu'elle le traitte bien, qu'elle demeure un peu soigneusement en attention sur luy, que souvent elle le r'encourage par des petites oraysons jaculatoires, par des petites conférences de ses bons souhaitz avec nostre Mère et avec moy, par des petites bonnes cogitations faites sur ce sujet en diverses occasions, vous verres, ma chère Fille, que ce cœur deviendra un vray cœur selon le cœur de Dieu. Seigneur Jésus, c'est pour cela que deux foys le jour je vous fay prière particulière.
Vives joyeuse, ma très chère Fille; Dieu vous ayme et vous fera la grâce que vous l'aymeres : c'est le souverain bonheur de l'ame pour cette vie et pour l'éternelle.
(0 La belle seur (2) est une perle ; le frère est bienheureux de l'avoir treuvee et prise avant qu'ell'eut conneu nostre petite Congrégation, car autrement ell'eut esté vostre seur, mais non pas vostre belle seur. Dieu la conduira pourtant en ce chemin auquel il l'a mise, a quelque bon point de vraye perfection, puisqu'ell'en a tant de désir.
Le x mars 1612.
A Madame Madame Favre.
A la Visitation.
Revu sur l'Autographe conservé au 2d Monastère de la Visitation de Marseille.
(1) A cet alinéa, qui est inédit, les précédents éditeurs substituaient la phrase suivante : « Ma très chère Fille, je suis incomparablement tout vostre. »
(2) Mme de la Valbonne, femme de René Favre (voir ci-après, la lettre du as mai).
Année 1612 181
DCCLIX
A MADAME DE PEYZIEU (O (inédite)
Une mère du Saint, par alliance spirituelle. — Compliments et paroles d'affection.
Chambéry, 17 mars 161 2 (2).
Madame ma très chère et très honnoree Mère,
L'honneur que vos deux lettres m'ont donné ne peut estre dignement remercié par celle ci. Elle vous tesmoignera seulement que j'ay un extrême sentiment du bonheur que vous m'aves départi, m'advoùant pour vostre filz, me voyant tous les jours arriver des nouveaux ruysseaux de faveur qui descoulent de cette vive fontaine. Car voyes-vous, Madame ma Mère, ne dois-je pas estre fort glorieux de me treuver maintenant receu en la bienveùillance de monsieur et de madame de Cerviere,
(1) Françoise de Dizimieu, fille de Balthazar, seigneur de Dizimieu, et de Claudine de Clermont, épousa François-Philibert de Longecombe, écuyer, seigneur de Thoys et de Peyzieu, gentilhomme « de la maison du Roy et enseigne de la compagnie d'hommes du comte de Bennes; » il teste en mars 1591. (Guichenon, Hist. de Bresse et Bugey, 1650, Partie III, continuation.)
Un des fils de la destinataire, François de Longecombe, dit en parlant du Saint : « 11 honnoroit par sa grande bonté nostre maison d'une particulière bienveùillance, il nous faisoit la faveur d'y venir quelquefois. Il appelloit nostre mère sa mère, et mes frères et moy ses frères, avec une cordialité singulière. Nostre mère et mesdictz frères l'ont cogneu long temps avant moy. » (Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 1.) C'est dans l'une de ces visites que la vénérable aïeule, malade à l'extrémité, ayant dit son inquiétude de voir tous ses enfants se tourmenter pour la soulager, craignant que cela ne nuisît à leur santé : « Et moy, ma chère Mère, » repartit le saint Evêque de fort bonne grâce, « je ne suis jamais si aise quand je suis malade, que lors que je voy mes « parens et mes domestiques avoir bien de la peine autour de moy... parce '< que je sçay bien que Dieu les recompensera largement des assistances qu'ils « me rendent. » (Camus, VEsprit du bienheureux François de Sales, Paris, 1639-1641; Partie II, section iv.)
(2) La date de l'année, omise par le Saint, est prouvée par sa présence, le 17 mars, à Chambéry où il prêchait le Carême, et par le rapport de cette lettre avec d'autres lettres adressées à la même destinataire.
182 Lettres de saint François de Sales
vos chers enfans (O, comme presque cet autre frère (2) qui, impatient d'estre privé de la douceur de vostre présence, s'en rêva si vitement auprès de vous, a laquelle il donnera, Dieu merci, des bonnes nouvelles de la santé de cette bonne seur (3), que je veux servir et honnorer de tout mon cœur en l'absence des autres meilleurs frères (4).
En un mot, Madame ma Mère, je n'oublie jamais a l'autel les recommandations que vous me commandastes d'y fere, car je suis fidellement et sans reserve,
Vostre très obéissant filz et serviteur,
Franc5, E. de Genève.
Mon Dieu, que j'ay de contentement de voir en cette chère seur qui est icy, non seulement l'air de vostre visage, mais, ce qui est le plus beau, les traitz de vostre esprit et de vos affections. J'en loue Nostre Seigneur, Madame ma Mère.
A Chamberi, le 17 mars.
(5) A Madame
Madame de Pezieu.
Revu sur l'Autographe appartenant à Mme la marquise de Mailly, au thâteau de la Roche-Mailly (Sarthe).
(1) Lucrèce, l'une des filles de Mme de Peyzieu, avait épousé le 21 juin 1600, Henri de Saint-André, seigneur de Cervières en Dauphiné. (Guichenon, ouvrage cité note ( 1 ) de la page précédente.) Méraude de Saint-André, leur fille, entrée à la Visitation d'Annecy au mois d'octobre 1620, y reçut l'habit des mains du bienheureux Fondateur, avec le nom de Sœur Marie-Innocente, le 28 décembre suivant. Saint François de Sales en parle dans une lettre écrite ce même jour à son frère, TEvêque de Chalcédoine.
(2) « Cet autre frère » est très probablement Louis (cf. tome XIII, note ( 1 ), p. 130), que nous retrouverons dans la suite de la correspondance du Saint.
(3) Sans doute « madame de Cerviere » mentionnée plus haut et dans le post-scriptum.
(4) Jacques (voir tome XIII, note (2), p. 165), Balthazar et François, dont les notes seront données ultérieurement.
(5 L'adresse est de la main d'un secrétaire.
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DCCLX