‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 40 sur 88 · A MONSEIGNEUR ANASTASE GERMONIO ARCHEVÊQUE DE TARENTAISE · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR ANASTASE GERMONIO ARCHEVÊQUE DE TARENTAISE

La controverse sur le pouvoir temporel des Papes et l'autorité des Conciles. — De quel côté penchent les parlementaires et les hommes d'Etat. — Esprit et tendance du siècle. — Un remède plus efficace que les discussions des théologiens. — Ce que doivent faire les prédicateurs. — L'entente des Prélats, de la Sorbonne et des Religieux, bientôt mortelle à l'hérésie. — Moyens de ménager cette union.

Chambéry, vers le 20 mars 161 2 (2). Per avvisi particolari ricevuti di Parigi et Digione et

Par des avis particuliers reçus de Paris et de Dijon et par des

( 1 ) Anastase Germonio, troisième fils de Jean-Baptiste Germonio et de Catherine Ceva, né à Salé dans le Montferrat (mars 1551), enseigna le droit avec un grand éclat, après l'avoir étudié à Turin avec Antoine Favre, sous Jean Manuce et Pancirole. En 1586, il suivit le cardinal de la Rovere à Rome; référendaire des deux signatures, vicaire de Sainte-Marie-Majeure, promu à l'archevêché de Tarentaise le 12 novembre 1607, Msr Germonio fit son entrée épiscopale à Moûtiers le 7 octobre 1608. Malgré son âge avancé, le Prélat déploya une étonnante activité : visites pastorales, synodes, confirmations, rédaction des constitutions, suppression des abus, son zèle s'étendit à tout. Arrivé à Madrid comme ambassadeur (juillet 1614), il en repartit le 3 octobre suivant, rentra dans son diocèse au mois d'août 1616, pour retourner encore à Madrid, où il mourut le 4 août 1627. François de Sales l'avait connu à Rome et en avait reçu de nombreux services. Pendant que Germonio visitait son peuple, le Saint, alors à Ugines (cf. ci-dessus note ( 1 ), p. 14), alla au-devant de lui et l'invita gracieusement à venir à Annecy. (Voir à l'Appendice II, le récit de cette entrevue.) Célèbre en son temps, oublié de nos jours, l'Archevêque de Tarentaise mériterait une biographie. On en trouverait les éléments dans ses Œuvres, assez peu connues (2 vol. in-40, Rome 1623) ; elles figurent à bon droit dans les Monumenta historiée Patrice, Taurini, 1863, tome XI. (Voir Bonnefoy, Vie d'Anastase Germonio, Lyon, 1835.)

(2) La date approximative que nous adoptons se déduit des particularités suivantes : le 25 mars 1612, le destinataire, se trouvant à Chambéry pour un procès, écrivait au cardinal Borghese : « M»1" l'Evêque de Genève étant venu prêcher ici... je lui demandai un de ces jours comment vont les affaires de France, surtout pour ce qui concerne l'autorité du Pape dans ce royaume. Il me dit plusieurs choses, m'indiquant même les remèdes nécessaires... Je l'ai prié de vouloir bien mettre par écrit [sa pensée,] ce qu'il a fait promptement. Aussi me semble-t-il de mon devoir d'envoyer cet écrit à V. S. Illmc, afin

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per libretti stampati in detti luogtii (0, si vede chiaramente che quella disputa deirauthorità del Santissimo Papa sopra li Régi si va tuttavia dilatando, com'ancora quell'altra délia comparatione de li Concilii con i Summi Pontefici. Et è chiaro che la maggior parte de Parlamenti et huomini di Stato, etiandio Catholici, inclina dalla banda che è manco favorevole, o per dir meglio, che è più contraria aU'authorità papale, stimando che sia più convenevole et giovevole all'authorità regale. Et se le cose vanno inanzi, ciè pericolo che non si facia una notabile perdita et lamentabile divisione in quel regno ; et massime perché il Ré, fra tre o quattr'anni dovendo pigliar l'administratione di quel regno, sarà facil cosa alla fattione di quelli che sonno contrarii aU'authorità délia Santa Sede, di piegharlo da quella banda nella quale egli vederà qualch'apparentia di aggrandire le sue ragioni, essendo gl'huomini tanto inclinati alla superiorità indepedente (sic), corne si vede massime in questi

opuscules imprimés dans ces deux villes (0, on voit clairement que la discussion touchant l'autorité du Très Saint Père sur les rois s'étend de plus en plus ; de même en est-il de celle qui a pour objet de comparer les Conciles avec les Souverains Pontifes. 11 est clair que la majeure partie des Parlements et des hommes d'Etat, même catholiques, penchent du côté le moins favorable, ou, pour mieux dire, le plus contraire à l'autorité papale, cette opinion leur paraissant mieux s'accorder avec l'autorité royale et la servir plus utilement. Si cet état de choses persévère, il est à craindre qu'il n'en résulte pour ce royaume un dommage considérable et une déplorable division ; d'autant plus que le roi devant prendre dans trois ou quatre ans l'administration de l'Etat, il sera facile au parti hostile à l'autorité du Saint-Siège de tourner ce prince du côté où celui-ci verra quelque apparence d'étendre ses droits, tant est grande l'inclination des hommes à dominer sans aucune dépendance. C'est ce

qu'elle puisse le montrer à Sa Sainteté, si votre prudence le juge à propos. » (Lettre citée par Pieralisi, Rimedio aile dispute de' Cattolici in Francia, etc., Roma, 1878.) Les mots imprimés ci-dessus en italiques, suggèrent la date indiquée.

( 1 ) Voir note ( i ), p. 95. Dans son Journal, de l'Estoile cite une longue liste d'ouvrages et de pamphlets qui ont trait à ces questions.

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tempi, et ancho nella etâ giovenile, che per natura è temeraria et audace, se bene è da credere che quel Ré sia di buonissima et christianissima inclinatione. Essendo poi questa impresa di scuotere ogni giogo un mal contagiosissimo, passarebbe pian piano di regno in regno et di corona in corona, corne si vede che altri simili mali son passati : onde pare che il pericolo sia grande.

Il rimedio non par che sia di voler, col mezzo di valenti theologi, disputar la questione, perché quanto più sarà fervente la disputa, tanto più s'accenderanno gl'animi et si farà grande la divisione. Oltra che le ragioni de gTadversarii sono grate aile orechie de grandi, non per esser vere, ma per esser giovevole all'intento loro ; né mancaranno theologi che per diversi rispetti abbracino la parte délia divisione.

Atalchè, il rimedio più efficace sarebbe che mentre governa la Regina et il Consiglio, si trattasse amarevolmente con lei dalla parte di Sua Santità, lamentandosi che non essendo giamai travenuto una sol differentia tra Sua Beatitudine et il Ré, anzi Sua Beatitudine

qu'on remarque surtout à notre époque ; à plus forte raison chez la jeunesse, qui de sa nature est téméraire et hardie. On peut croire cependant, que le roi a des dispositions excellentes et très chrétiennes. Cette tendance à secouer tout joug est encore un mal des plus contagieux ; aussi s'insinuerait-il petit à petit de royaume en royaume, d'une couronne à une autre couronne, comme il est arrivé pour d'autres maux semblables. Le danger semble donc bien grand.

Faire discuter la question par d'habiles théologiens, ne paraît pas être le bon remède, car plus les débats seront brûlants, plus aussi les esprits s'échaufferont et la discorde ne fera qu'augmenter. Il faut ajouter que les raisons des adversaires flattent l'oreille des grands, non pour leur justesse, mais parce qu'elles favorisent leurs vues ; il ne manquera pas non plus de théologiens qui, pour diverses considérations, embrasseront le parti de la division.

Le remède le plus efficace serait donc que pendant la régence, l'on traitât à l'amiable avec la reine et le Conseil, de la part de Sa Sainteté. Se plaindre d'abord de ce que, tandis qu'aucun différend ne s'est élevé entre Sa Béatitude et le roi, tandis que le Pape a

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havendo in ogni occorrentiamostratoun animoveramente paterno, affettionatissimo et desiderosissimo del bene et stabilimento délia grandezza di quella corona, pur adessospontino certi cervelli pungenti, inquieti et nemici délia santa unione che tra Sua Santità et Sua Maestà si truova, che venghano impudentemente a ridurre in dubbio se Sua Santità sia affettionata a quella corona, movendo quelle inutili et intempestive dispute, per mezzo délie quali generano nelli animi infermi et deboli un (sic) diffidentia del sincero affetto di Sua Beatitudine verso il Re et il regno. Et che pertanto sia contenta Sua Maestà di impor silentio a tali temerarie et seditiose dispute, si corne Sua Santità, dal canto suo, imporrà anco silentio, dove fia bisogno, a cosi fatte importune et infruttuose questioni, le quali, oltre che sonno inutili fra Catholici, sono pernitiose fra gl'haeretici, et servono di distrattione et diversione alla conversione delli haeretici, liquali fan triompho di queste divisioni.

In somma, è espediente per adesso che si anneghino et affoghino quelle dispute nel silentio, si dall'una banda corne dalFaltra ; et se bene è da laudare il zelo de quelli

témoigné en toute occasion un cœur vraiment paternel, très affectionné et très sympathique au bien et à l'affermissement de la prospérité de cet Etat, on voit maintenant surgir certains esprits piquants, inquiets et ennemis de la sainte union qui existe entre Sa Sainteté et Sa Majesté ; ils viennent impudemment mettre en doute l'affection du Saint-Père pour cette couronne, soulèvent ces disputes oisives et inopportunes, et engendrent par ce moyen dans les esprits malades et faibles, une sorte de défiance pour l'attachement sincère de Sa Béatitude à l'égard du roi et du royaume. Que Sa Majesté veuille donc imposer silence à ces téméraires et séditieuses contestations. De son côté, le Saint-Père imposera, s'il en est besoin, silence à ces disputes aussi importunes qu'infructueuses. Inutiles pour les catholiques, ces divisions sont encore funestes aux hérétiques ; elles détournent et retardent leur conversion, et de plus, leur fournissent la matière d'un triomphe.

En un mot, il serait nécessaire, pour le moment, d'arrêter et d'étouffer ces discussions dans le silence, d'un côté comme de

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praedicatori che si sonno opposti all'insolentia dell'adversarii, tuttavia, già che si vede che la continuatione di litigar, disputare et altercare non spinge (sic), anzi accende il fuogho, sarà molto più giovevole il silentio che la disputa. Et in vece di venire aile hipothesi, sarebbe stato meglio di ben incolcare le thesi nelle quali tacitamente si comprendono le hypothesi ; et in questa guerra, è certo che la pia dexterità, prudentia et dolcezza è molto più utile che Tinfocata dottrina et ardore di spirito :

« Spreta exolescunt ; si irascare, agnita videntur *. » * Tacit., Annales,

F ô 1. IV, c. xxxiv.

Et spesse volte, pur che si stabiliscano bene le thesi, la meglior risposta che si possa fare alla importunitâ de questi spiriti turbulenti, è non stimarli degni di risposta. Et cosi sarebbe bisogno che adesso in Francia tutti li praedicatori, suavemente et non turbulentemente, incolcassero l'unità ecclesiastica et la divotione delli Catholici verso il supremo Pastore, senza venire a disputare de quella authoritâ in particolare che ha sopra i Prencipi .

l'autre. Sans doute, il faut louer le zèle des prédicateurs qui se sont opposés à l'insolence des adversaires ; mais puisqu'on voit que par la continuation des plaidoyers, des controverses, des altercations, le feu s'allume au lieu de s'éteindre, le silence sera bien plus avantageux que la discussion elle-même. 11 eût été préférable aussi de ne pas en venir aux hypothèses, mais d'inculquer fortement les thèses où les hypothèses sont renfermées implicitement. Dans cette guerre, une pieuse adresse, la prudence et la douceur sont certainement plus fructueuses que le feu de la doctrine et l'ardeur du zèle.

« Telle chose qu'on méprise tombe dans l'oubli ; Si l'on s'en irrite, elle acquiert de l'importance. »

Pourvu que les thèses soient bien établies, la meilleure réponse qui se puisse faire aux importunités de ces esprits turbulents, est de ne pas les juger dignes de réponse. Aussi faudrait-il que maintenant en France, tous les prédicateurs prissent à tâche d'inculquer suavement, et non violemment, l'unité de l'Eglise et le dévouement des catholiques pour le Pasteur suprême, sans entrer dans la discussion de son autorité particulière sur les princes.

Et a quelli che dell'authorità pontificia parlano maie, non bisogneria rispondere direttamente, ma indirettamente, lamentandosi che questo facciano senza nécessita et con maligna intentione, per mettre (sic) in odio la Santa Sede, laquale tuttavia è dolcissima et affettionatissima madré di quel regno. Et in vece di rispondere aile loro propositioni, sarebbe meglio d'impugnare le loro intentioni, acciô di renderli odiosi corne perturbatori délia quiète ; et fra tali discorsi, interporre suavemente quelli diioi capi, dell'unitâ ecclesiastica etchristiana, et deiramore, o ver divotione verso la Santa Sede, nodo di quella unione et communione ecclesiastica.

Sarebbe anco bene che col mezzo de Prelati affettionati et prudenti si procurasse unione et buona intelligentia fra la Sorbona et li Padri Giesuiti, acciô che giungendo quelli duoi bovi in un sol giogo, si lavorasse nel sacro campo più efficacemente. Et questo si potrebbe ancora fare se con destrezza et discretione se ne trattasse con la Regina, mostrando che con quel mezzo Thseresia sarebbe molto indebolita, corne è vero ; perché se in Francia li

Quanta ceux qui parlent en mauvaise part de l'autorité pontificale, on ne devrait pas leur répondre directement, mais indirectement; se plaindre de ce qu'ils font cela sans nécessité et avec la maligne intention de rendre odieux le Saint-Siège, lequel néanmoins n'a pour ce royaume que les sentiments d'une mère très douce et très aimante. Au lieu de répondre à leurs propositions, il vaudrait donc mieux attaquer leurs intentions, afin de les rendre odieux eux-mêmes, comme perturbateurs de la paix; et parmi de tels discours, insinuer doucement ces deux points : l'unité ecclésiastique et chrétienne, et l'amour ou le dévouement pour le Saint-Siège, lien de cette union et communion ecclésiastique.

Il serait bon aussi de ménager, par l'entremise de Prélats dévoués et prudents, l'union et la bonne intelligence entre la Sorbonne et les Pères Jésuites, afin que, réunissant deux bœufs sous un même joug, on pût travailler dans le champ sacré d'une manière plus efficace. Ce but, on pourrait l'atteindre si l'on en traitait adroitement et prudemment avec la reine, lui montrant que, par ce moyen, l'hérésie serait considérablement affaiblie. Ceci est très vrai, car si en France, les Prélats, la Sorbonne et les Religieux étaient bien unis, c'en serait

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Prselati, la Sorbona et li Religiosi fossero ben uniti, Thaeresia non starebbe in piedi diec1 anni. Et questa unione non sarebbe difficile da procurarsi, dando bene notitia alla Regina dell'importantia di essa, et havendo huomini che con dexterità aiutassero Monseignor Nontio U) et che potessero domesticare l'uni con l'altri. A questo potrebbe servire di raccommandare la cosa a li Provinciali et Generali dell'Ordini, et mandar Brevi suavissimi all'Università, et in particolare alla Sorbona, et anco a Praelati ; et in tutti mostrare l'affetto paterno di Nostro Signore nella conservatione di quel regno, et quanto Sua Santità desideri che tutti ammaestrino li populi nella vera et sincera obedientia et sommissione delli sudditi a quella corona.

Ma prima che di far questa diligentia, sarebbe necessario di haverne trattato con la Regina et il Consiglio. Et a ciô servirebbe grandemente che Sua Santità ne trattasse in Roma col TAmbasciatore (2) e con i Cardinali

fait de l'hérésie en dix ans. Cette union n'est pas si difficile à ménager, pourvu qu'on en fasse bien saisir l'importance à la reine, qu'on ait des hommes capables d'aider adroitement Mgr le Nonce (0 et de se familiariser les uns avec les autres. Ce qui pourrait aussi faciliter le succès, serait de recommander l'affaire aux Provinciaux et aux Généraux d'Ordres, d'adresser des Brefs pleins de bienveillance aux Universités, en particulier à la Sorbonne, et aussi aux Prélats, témoignant en tous avec quelle affection paternelle Sa Sainteté souhaite la conservation de ce royaume, et combien elle désire que tous dressent les peuples à la vraie et sincère obéissance et soumission que les sujets doivent à cette couronne.

Mais avant d'en arriver là, on devrait d'abord en avoir traité avec la reine et le Conseil ; il serait aussi très utile que Sa Sainteté en conférât à Rome avec l'ambassadeur (2) et les Cardinaux

(1) Robert Ubaldini (voirie tome précédent, note (i), p. 208).

(2) François Savary de Brèves, né en 1^60, dans le Nivernais, suivit, en 1582, son oncle Jacques de Lancosme à l'ambassade de la Porte, et à sa mort (1591) lui succéda. Il revint en France vingt-deux ans plus tard, et fut ambassadeur à Rome depuis 1607 jusqu'aux premiers mois de 1614. Attaché à la maison de Gaston d'Orléans, la reine le nomma son grand écuyer, après la chute de Luynes, et fit ériger en comté la terre de Brèves. Il mourut à Paris en 1628. Habile et passionné serviteur des intérêts de la France,

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francesi (0, mostrando un gran desiderio che quelle tali dispute scandalose siano lasciate.

« Sero medicina paratur,

* Ovid., Remédia Cum mala per longas invaluere moras *. »

amoris, y. 89.

Et questo ho scritto per sodisfattione di V. S. Illma et Rma, alla quale bascio le mani, preghando il Signor Iddio che al suo vero zelo nel servitio délia Chiesa dia la débita mercede in terra et in Cielo.

Airillmo et Rm0 Sigr mio osservandissimo,

Monsigr l'Arcivescovo di Tarentasa (2).

Revu sur l'Autographe conservé à Rome, à la bibliothèque Barberini.

français (0, témoignant un ardent désir de voir finir ces scandaleuses discussions.

« Le remède vient trop tard, lorsque, par de longues négligences, le mal a fait des progrès. »

J'ai écrit tout ceci pour agréer à Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime, dont je baise les mains, priant Dieu notre Seigneur d'accorder à votre zèle sincère pour le service de l'Eglise, la récompense qui lui est due sur la terre et au Ciel.

A mon très honoré, Illustrissime et Révérendissime Seigneur, Msi" l'Archevêque de Tarentaise (2).

très écouté à Constantinople, aimé de Henri IV, estimé de Paul V, dévoué aux missions des Jésuites et aux Lieux-Saints, François de Brèves laissa la réputation d'un très distingué diplomate. Cette existence si curieuse, si variée et féconde mériterait d'être contée ; même après les études de Perrens, elle fournirait sans doute une contribution nouvelle et pittoresque à l'histoire diplomatique et religieuse de la France au xvne siècle.

(1) En 1612, les Cardinaux français étaient: François de Joyeuse (voir tome XII, note ( 1 ), p. 411), Pierre de Gondi, Anne d'Escars de Givry (voir le tome précédent, note (2), p. 70), François d'Escoubleau, cardinal de Sourdis, Jacques du Perron, François de la Rochefoucauld.

(2) Vives et Migne ont donné comme destinataire à cette lettre-mémoire, le Cardinal Borghese, mais l'adresse autographe du Saint prouve que c'est une erreur. Voici comment elle s'est produite : M>r Germonio ayant envoyé la présente lettre à Rome au cardinal Borghese, celui-ci reçut du Saint-Père l'ordre d'en expédier une copie au Nonce de France; ce qu'il fit, en l'accompagnant d'une lettre datée du 5 mai 16 12. L'Autographe de l'Evêque de Genève étant resté à Rome, c'est sans doute la copie du cardinal Borghese, conservée à la Bibliothèque Nationale et publiée pour la première fois par Vives, qui aura dérobé à celui-ci le nom du véritable destinataire. (Voir Pieralisi, Rimedio, etc.)

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DCCLXI

A LA PRÉSIDENTE BRULART { l)

Une solution également difficile et inutile. — Etat des esprits en i6ir et en 1612.— Zèle que le Saint jugeait inopportun.— Dangers de certaines discussions agitées par des docteurs incompétents. — Souveraine autorité spirituelle du Pape; droits qu'elle lui confère. — Devoirs corrélatifs des chrétiens envers le Pape et l'Eglise. —Triple alliance qui doit exister entre le Pape et les rois. — Les deux autorités ne se contrarient pas, mais « s'entreportent l'une l'autre. »

Chambéry, [mars 161 2 (2).]

Je veux bien, ma très chère Fille, respondre a la demande que vous me faites sur la fin de vostre lettre ; mais ayés aggreable que je vous parle comme le grand saint Grégoire fit a une vertueuse dame nommée, comme luy, Grégoire, et laquelle estoit dame de chambre de l'Impératrice *. Elle l'avoit prié d'obtenir de Dieu la * Lit?. VI, ep. xxji. connoissance de ce qu'elle devoit devenir, et il luy dit : « Quant a ce que vostre douceur me demande et qu'elle dit ne vouloir point cesser de m'importuner jusques a tant que je le luy aye octroyé, vous requeres de moy une chose esgalement difficile et inutile. »

Je vous en dis de mesme, ma chère Fille. Quant a ce que vous me demandes, quelle authorité le Pape a sur le temporel des royaumes et principautés, vous desires de moy une resolution « esgalement difficile et inutile. »

( 1 ) La destinataire habitait une ville parlementaire, mais elle manquait d'idées nettes et paraissait avoir besoin de s'instruire pour se défendre contre les « vains discours. » Ces circonstances font songer à la présidente Brûlart, volontiers questionneuse, et obligée par son rang et ses relations d'être renseignée sur la controverse qui agitait alors les esprits.

( 1 ) Le texte, d'ailleurs tronqué, ne fournit aucune indication précise pour la date. La similitude de pensées, et même d'expressions, permet de placer cette lettre dans le voisinage de celle adressée à Mgr Germonio.

\$2 Lettres de saint François de Sales

Difficile, non pas certes en elle mesme, car au contraire, elle est fort aysee a rencontrer aux espritz qui la cherchent par le chemin de la charité; mays difficile, parce qu'en cet aage qui redonde en cervelles chaudes, aiguës et contentieuses, il est malaysé de dire chose qui n'offence ceux qui, faysant les bons valetz, soit du Pape, soit des Princes, ne veulent que jamais on s'arreste hors des extrémités, ne regardant pas qu'on ne sçauroit faire pis pour un père que de luy oster l'amour de ses enfans, ni pour les enfans que de leur oster le respect qu'ilz doivent a leur père.

Mais je dis inutile, parce que le Pape ne demande rien aux Rois et aux Princes pour ce regard. Il les ayme tous tendrement, il souhaitte la fermeté et stabilité de leurs couronnes, il vit doucement et amiablement avec eux, il ne fait presque rien dans leurs Estatz, non pas mesme en ce qui regarde les choses purement ecclésiastiques, qu'avec leur aggreement et volonté. Qu'est-il donq besoin de s'empresser maintenant a l'examen de son authorité sur les choses temporelles, et par ce moyen ouvrir la porte a la dissension et discorde ?

Certes, icy je suis dans l'Estat d'un Prince qui a tousjours fait très particulière profession d'honnorer et révérer le Saint Siège apostolique ; et néanmoins, nous n'oyons nullement parler que le Pape se mesle, ni en gros ni en détail, de l'administration temporelle des choses du païs, ni qu'il interpose ou prétende aucune authorité temporelle sur le Prince, ni sur les officiers, ni sur les sujetz en façon quelconque : nous nous donnons plein et entier repos de ce costé la et n'avons aucun sujet d'inquiétude. A quel propos nous imaginer des prétentions, pour nous porter a des contentions contre celuy que nous devons filialement chérir, honnorer et respecter comme nostre vray Père et Pasteur spirituel ?

Je vous le dis sincèrement, ma très chère Fille : j'ay une douleur extrême au cœur de sçavoir que cette dispute de l'authorité du Pape soit le jouet et sujet de la parlerie parmi tant de gens qui, peu capables de la resolution qu'on y doit prendre, en lieu de l'esclarcir la troublent,

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et en lieu de la décider la deschirent, et, ce qui est le pis, en la troublant, troublent la paix de plusieurs âmes, et en la deschirant, deschirent la très sainte unanimité des Catholiques, les divertissans d'autant de penser a la conversion des hérétiques.

Or, je vous ay dit tout cecy pour conclure que, quant a vous, vous ne deves en façon quelconque laisser courir vostre esprit après tous ces vains discours qui se font indifféremment sur cette authorité, ains laisser toute cette impertinente curiosité aux espritz qui s'en veulent repaistre, comme les caméléons du vent. Et pour vostre repos, voyci des petitz retranchemens dans lesquelz vous retirerés vostre esprit a l'abri et a couvert.

Le Pape est le souverain Pasteur et Père spirituel des Chrestiens, parce qu'il est le suprême Vicaire de Jésus Christ en terre ; partant, il a l'ordinaire souveraine authorité spirituelle sur tous les Chrestiens, Empereurs, Rois, Princes et autres, qui, en cette qualité, luy doivent non seulement amour, honneur, révérence et respect, mais aussi a}7de, secours et assistance envers tous et contre tous ceux qui l'offencent, ou l'Eglise, en cette authorité spirituelle et en l'administration d'icelle. Si que, comme par droit naturel, divin et humain, chacun peut employer ses forces et celles de ses alliés pour sa juste défense, contre l'inique et injuste aggresseur et offenseur, aussi l'Eglise ou le Pape (car c'est tout un) peut employer ses forces et celles de l'Eglise et celles des Princes chrestiens, ses enfans spirituelz, pour la juste défense et conservation des droitz de l'Eglise contre tous ceux qui les voudroyent violer et destruire. Et d'autant que les Chrestiens, Princes et autres ne sont pas alliés au Pape et a l'Eglise d'une simple alliance, mays d'une alliance la plus puissante en obligation, la plus excellente en dignité qui puisse estre ; comme le Pape et les autres Prelatz de l'Eglise sont obligés de donner leur vie et subir la mort pour donner la nourriture et pasture spirituelle aux Rois et aux royaumes chrestiens, aussi les Rois et les royaumes sont tenus et redevables réciproquement de maintenir, au péril de leurs vies et Estatz, le Pape et l'Eglise, leur

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Pasteur et Père spirituel (0. Grande, mais réciproque obligation entre le Pape et les Rois ; obligation invariable, obligation qui s'estend jusques a la mort inclusivement, et obligation naturelle, divine et humaine, par laquelle le Pape et l'Eglise doivent leurs forces spirituelles aux Rois et aux royaumes, et les Rois, leurs forces temporelles au Pape et a l'Eglise. Le Pape et l'Eglise sont aux Rois pour les nourrir, conserver et défendre envers tous et contre tous spirituellement ; les Rois et les royaumes sont a l'Eglise et au Pape pour les nourrir, conserver et défendre envers tous et contre tous temporellement : car les pères sont aux enfans et les enfans aux pères.

Les Rois et tous les Princes souverains ont pourtant une souveraineté temporelle en laquelle le Pape ni l'Eglise ne prétendent rien, ni ne leur en demandent aucune sorte de reconnoissance temporelle; en sorte que, pour abbreger, le Pape est très souverain Pasteur et Père spirituel , le Roy est très souverain prince et seigneur temporel. L'authorité de l'un n'est point contraire a l'autre, ains elles s'entreportent l'une l'autre ; car le Pape et l'Eglise excommunient et tiennent pour hérétiques ceux qui nient l'authorité souveraine des Rois et Princes, et les Rois frappent de leur espee ceux qui nient Tauthorité du Pape et de l'Eglise, ou s'ilz ne les frappent pas, c'est en attendant qu'ilz s'amendent et humilient.

Demeurés la : soyés humble fille spirituelle de l'Eglise et du Pape, soyés humble sujette et servante du Roy. Priés pour l'un et pour l'autre, et croyés fermement qu'ainsy faysant, vous aures Dieu pour Père et pour Roy.

Franc5, E. de Genève.

(i) Les auteurs qui défendent la thèse du pouvoir indirect des Papes au temporel, et en particulier le P. Bianchi, O. M. ( i ), remarquent justement, en citant ces paroles du saint Docteur, qu'ils ne pourraient eux-mêmes se servir de termes plus énergiques.

( i ) Délia Potesfà e délia Politica délia Cbicsa. Trattati due, contro le nuove opinioni di Pietro Giannone, dedicati al Principe degli Apostoli. Roma, Pagliarini, 17^5.

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DCCLXII

A LA MÈRE DE CHANTAL

La plus heureuse salutation qui fut jamais. — Les souhaits de Y Ave Maria.

Chambéry, 25 mars 161 2 (1).

Quoy qu'extrêmement occupé, comment pourrois-je m'empescher de saluer ma très chère Fille, au jour de la plus heureuse salutation qui fut jamais faite? Hé! je supplie cette glorieuse Vierge qui fut aujourd'huy saluée, qu'elle nous impetre quelque part a la très sacrée consolation qu'elle receut. Mais Dieu vous bénie , vous remplisse de grâces ; Dieu soit avec nous, ma très chère Fille, car je n'ay pas davantage de loisir, grâce a Nostre Seigneur, lequel nous fait la faveur de nous employer icy et la, a son très saint service ; car c'est a cela que je suis occupé en diverses sortes, de manière que le cœur de ma très chère Fille, comme le mien, en sera bien ayse.

Salut a toutes nos filles très chèrement, [et] a la chère petite seur (2), a qui j'escriray au premier rencontre de loysir.

Ce matin, jour de l'Annonciation.

A Madame de Chantai.

A la Visitation.

(1) Pour la date de ce billet, on peut hésiter entre i6ir, 1612 et 1613, à cause de l'appellation de « Fille » donnée à la destinataire; mais la promesse d'écrire, que fait le Saint, « au premier rencontre de loysir, » le salut qu'il donne à toutes ses filles et l'allusion à ses travaux se comprennent mieux en 1612, pendant le Carême de Chambéry.

(a) Sans doute, la jeune baronne de Thorens.

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DCCLXIII

AU DUC DE SAVOIE, CH ARLES-EMMANUEL 1er

Requête en faveur d'un prisonnier innocent.

Chambéry, 26 mars 1612.

Monseigneur,

Vostre Altesse est suppliée par le sieur Chapperon ( l de luy vouloir donner la délivrance de la prison en laquelle il se treuve présentement. Et par ce qu'en divers voyages qu'il a fait par deçà je n'ay jamais reconneu en luy qu'un esprit franc, candide et vrayement chrestien, et que d'ailleurs plusieurs bons Religieux et gens de bien de cette ville m'ont conjuré de le secourir de ma très humble intercession auprès de Vostre Altesse Serenissime, je la supplie en toute révérence qu'il luy pla}^se accorder laditte délivrance, tant en considération de l'innocence du pauvre prisonnier, que les Pères Capucins attestent n'avoir aucunement coopéré a la sortie du P. Bonaventure (2), seul sujet apparent de son emprisonnement, qu'en faveur de ce saint tems de Caresme, auquel le divin Aigneau d'innocence a si bonteusement délivré nos âmes coulpables de la perdition. Vostre Altesse fera sans doute une justice charitable en cela (3), pour laquelle Dieu accroistra les recompenses qu'il luy a préparées.

Je prie continuellement cette souveraine Bonté qu'il

( i ) En 1610, un « capitaine Chaperon » avait « un roolle de trois cents hommes » pour prendre part à une entreprise sur le pays de Vaud : serait-ce le personnage auquel s'intéressait le Saint? Aujourd'hui encore, le nom que portait le « pauvre prisonnier » subsiste en Savoie.

(2) Il semble à peu près sûr que ce Religieux était Capucin, mais nous ignorons s'il rentra dans sa famille et s'il faut le chercher parmi les nombreux Pères Bonaventure de ce temps-là.

(3) Le duc acquiesça au désir de saint François de Sales; voir la lettre du 18 juin 16 1 2, à Son Altesse.

Année 1612 197

luy playse combler de ses grâces Vostre Altesse Serenissime, et suys inviolablement, Monseigneur,

Vostre très humble, très obéissant et très fidèle orateur, et serviteur,

Franc8, E. de Genève, xxvi mars 1612, a Chamberi.

A Son Altesse Serenissime.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.

DCCLXIV

A LA MÈRE DE CHANTAL

L'insensibilité spirituelle : en quoi consistait cette épreuve pour la Mère de Chantai. — Conseils appropriés. — Le haut point de la sainte résignation. — Les ténèbres au pied de la Croix.

Chambéry, 28 mars 1612.

Or sus, ma très chère, très unique, ma Fille, il est bien tems que je responde, si je puis, a vostre grande lettre. Helas ! ouy, ma très chère, toute vrayement très chère Fille ; mays si faut-il que ce soit en courant, car j'ay fort peu de loysir, et n'estoit que mon sermon, que je vay tantost faire, est des-ja tout formé dans ma teste, je ne vous escrirois autre chose que le billet ci-joint.

Mais venons a l'exercice intérieur duquel vous m'escrives. Ce n'est autre chose qu'une vraye insensibilité qui vous prive de la jouissance, non seulement des consolations et inspirations, mais aussi de la foy, espérance et charité. Vous les aves pourtant et en fort bon estât, mais vous n'en jouisses pas, ains estes comme un enfant qui a un tuteur qui le prive du maniement de tous ses biens, en sorte que, tout estant vrayement a luy, néanmoins il ne manie et ne semble posséder ni avoir rien

198 Lettres de saint François de Sales

•Gaiat.,iv, 1. que sa vie, et, comme dit saint Paul *, estant maistre de tout , il n'est point différent du serviteur en cela; car ainsy, ma très chère Fille, Dieu ne veut pas que vous ayés le maniement de vostre foy, de vostre espérance et de vostre charité, ni que vous en jouissiés, sinon justement pour vivre et pour vous en servir es occasions de la pure nécessité.

Helas, ma très chère Fille, que nous sommes heureux d'estre ainsy serrés et tenus de court par ce céleste Tuteur ! Et ce que nous devons faire, n'est sans doute autre chose que ce que nous faysons, qui est d'adorer l'aymable providence de Dieu, et puis nous jetter entre ses bras et dedans son giron. Non, Seigneur, je ne veux point davantage de jouissance de ma foy, ni de mon espérance, ni de ma charité, que de pouvoir dire en vérité, quoy que sans goust et sans sentiment, que je mourrois plustost que de quitter ma foy, mon espérance et ma charité. Helas ! Seigneur, si tel est vostre bon playsir que je n'aye nul playsir de la prattique des vertus que vostre grâce m'a conférées, j'acquiesce de toute ma volonté, quoy que contre les sentimens de ma volonté.

C'est le haut point de la sainte résignation de se contenter des actes nuds, secs et insensibles, exercés par la seule volonté supérieure ; comme ce seroit le supérieur degré de l'abstinence de se contenter de ne manger jamais sinon avec desgoust, a contrecœur, et non seulement sans goust ni saveur.

Vous m'aves fort bien exprimé vostre souffrance, et n'aves rien a faire pour remède que ce que vous faites, protestant a Nostre Seigneur, en paroles mesme vocales, et quelquefois encor en chantant, que vous voules mesme vivre de la mort et manger comme si vous esties morte, sans goust, sans sentiment et connoissance. En fin, ce Sauveur veut que nous soyons si parfaitement siens, que rien ne nous reste, pour nous abandonner entièrement a la mercy de sa providence, sans reserve.

Or, demeurons donq ainsy, ma très chère Fille, parmi ces ténèbres de la Passion. Je dis bien parmi ces ténèbres, car je vous laisse a penser : Nostre Dame et saint Jean

Année 1612 199

estans au pied de la Croix, emmi les admirables et espouvantables ténèbres qui se firent, ilz n'oyoyent plus Nostre Seig'neur, ilz ne le voyoyent plus et n'avoyent nul sentiment que d'amertume et de détresse, et bien qu'ilz eussent la foy, elle estoit aussi en ténèbres, car il failloit qu'ilz participassent a la dereliction du Sauveur. Que nous sommes heureux d'estre esclaves de ce grand Dieu qui, pour nous, se rendit esclave *! * Philip., n, 7.

Mais voyla l'heure du sermon. A Dieu, ma très chère Mère, ma Fille en ce Sauveur. Vive sa divine Bonté ! Jay une ardeur incomparable pour l'avancement de nostre cœur, pour lequel je resigne tous mes autres contentemens entre les mains de sa souveraine et paternelle providence.

Bon soir de rechef, ma très chère Fille. Jésus, le doux Jésus, cœur unique de nostre cœur, nous bénisse de son saint amour. Amen.

Franc8, E. de Genève.

Le 28 mars 161 2.

DCCLXV

AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL Ier

Supplique du Saint au nom d'un gentilhomme qu'il avait assisté à ses derniers moments.

Chambéry, 29 mars 1612.

Monseigneur,

Ayant rendu quelque sorte d'assistence a feu monsieur de Lambert en l'extrémité de sa vie ( l ) pour la consolation de son ame, selon ma vocation, il m'a conjuré de

(1) Jérôme de Lambert (voir tome XIII, note ( i ), p. 198), qui avait été inhumé le 18 mars.

200 Lettres de saint François de Sales

présenter cette supplication très humble a Vostre Altesse. C'est, Monseigneur, qu'il vous playse luy continuer lhonneur de vostre bienveuillance encor après son trèspas, comma un serviteur fidèle et ancien de Vostre Altesse, qui, en la vie et en la mort, n'avoit rien eu de plus entier en son ame que la très humble obéissance qu'il devoit a vostre couronne ; et que, ne pouvant plus exercer cette sienn'affection en ce monde, il avoit fait choix du filz aysné du sieur de Chenex ( * ) pour le nommer son héritier, affin qu'avec ce peu de biens qu'il luy laisse, il puisse estre eslevé et nourri en la vertu et en la puissante inclination du service de Vostre Altesse, a laquelle, outre son originaire devoir, le nom et les armes de Lambert, qu'il luy ordonne de porter, le rendront absolument hipothequé et consacré (2). En suite dequoy, il supplioyt aussi très humblement Vostre Altesse de recevoir ce sien héritier sous la protection de sa bonté et de l'avoir en recommandation particulière, affin que, croissant a l'ombre de cette faveur, il devienne plus capable de prattiquer un jour le service de Vostre Altesse auquel il a esté dédié. M'estant donques rendu dépositaire de ces derniers souhaitz de ce bon defunct, je rens mon depost a Vostre Altesse, a laquelle il estoit addressé, la conjurant par sa propre bonté de départir ce bonheur a ce jeune gentilhomme, pour ne point rendre vain le contentement que celuy qui l'a fait son héritier prenoit en l'extrémité de ses jours, en l'espérance qu'il avoit que Vostre Altesse ne l'esconduiroit point en cette très humble supplication que je luy fay maintenant de sa part. Et tandis, continuant

( i ) Le « sieur de Chenex » est Jérôme d'Angeville, dit de Mestral, seigneur de Chenex ou Chesnay, d'Allonzier, etc., fils de noble Marin d'Angeville et de Françoise-Marie de Lambert, maître de camp d'un régiment d'infanterie, gouverneur de Verceil, puis maréchal de camp dans les armées de Son Altesse. Il avait épousé, le 18 avril 1605, Claudine de Bouvens qui, étant veuve, teste au château de Lornay en 1670.

(2) Le « filz aysné » du précédent, qui avait hérité de Jérôme de Lambert, son grand-oncle et parrain, à la condition expresse d'en porter le nom et les armes pures, était Jérôme d'Angeville, dit de Lambert, baron de Ternier et Lornay. Le 14 avril 1640, il épousa Lucrèce de Menthon de Lornay, et mourut le 27 juillet 1676, quelques mois après Claude-Louis, son fils unique, décédé sans postérité.

Année 1612 201

les vœux que je doys et fay pour la prospérité de Vostre Altesse, je demeure, Monseigneur,

Vostre très humble, très obéissant et très fidèle orateur et serviteur,

A Chamberi, le xxix mars 161 2.

Revu sur une copie conservée à Turin, Archives de l'Etat.

DCCLXVI

A M. ANTOINE DES IIAYES (0

Le nid du Saint. — Messages et nouvelles.

Chambéry, 29 mars ,1612.

Monsieur,

Ce porteur, qui est filz d'un très bon père et lequel est de mes meilleurs amis (2), n'a pas voulu retourner a Paris sans vous rapporter de mes lettres comm'il m'en avoit apporté des vostres, estimant que, comm'il désire, il vous en seroit plus aggreable. Je luy suis fort obligé de cette bonne pensée, fondée sur la créance qu'il a de la parfaitte bienveuillance dont vous me favorisés, qui est une persuasion laquelle, comm'elle m'est fort honnorable, elle m'est aussi fort douce et aymable. Il vous dira toutes nos nouvelles, qui, a mon advis, consiste (sic) en ce que nous n'en avons point. Pour moy, je tire chemin en ce Caresme, affin de me retirer dans mon nid soudain après Pasques.

(1) D'après le texte, on voit que le destinataire de cette lettre résidait à Paris en 1612, qu'il s'intéressait aux choses de Savoie, qu'il était le créancier du Saint et l'ami du président Favre. Toutes ces particularités font préférer des Hayes aux autres correspondants de l'Evêque de Genève.

(2) Ce porteur pourrait être un membre de la famille Bouvard, un de Quocx, un Paqucllet de Moyron,

202 Lettres de saint François de Sales

J'ay pensé avoir lhonneur de voir Monsieur le Cardinal de Mantoùe a son retour (0 ; mays on nous dit quil prend le chemin d'Allemaigne. On avoit aussi donné du bruit du passage de monsieur le Duc d'Espernon (2), mais il s'esvanoûit aussi. Quant aux mariages (3), vous sçaves qu'en tems de Caresme ce n'en est pas la sayson ; aussi n'en dit-on plus mot.

Nous attendons le passage du sieur de Granier, qui nous dira ce quil aura pris d'argent sur vostre faveur (4), et soudain, Dieu aydant, je l'envoyeray, voulant meshuy donner commencement a la satisfaction de tant de devoirs pécuniaires que je vous ay ; car quant aux autres, je ne pourray ni ne voudray jamais en estre quitte, ayant un extrême playsir d'estre par obligation ce que je suis si absolument par inclination : c'est,

Monsieur,

Vostre très humble frère serviteur,

Françs, E. de Genève.

xxviiii mars 1612, a Chamberi.

Je ne cesseray jamais de recommander a Nostre Seigneur la prospérité de toute vostre mayson, et suis très humble serviteur de madame la mère de famille d'icelle, que je salue de toute mon affection.

Monsieur le premier président Favre me tient icy en consolation, en parlant souvent de vous selon mon désir.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Reims.

(1) Ferdinand de Gonzague, né en 1587, cardinal en 1607, était fils de Vincent Ier, duc de Mantoue. A la mort de son frère François (1612), qui n'avait laissé qu'une fille, il prit les titres de duc de Mantoue et de Montferrat, et en 1613, s'empara de la tutelle de sa nièce. Après avoir quitté la pourpre en 1615, il épousa le 7 février 1617, Catherine de Médicis, fille de Ferdinand Ier, grand-duc de Toscane, et mourut en 1626, sans postérité. Des négociations diverses l'attirèrent à la cour de France, où il fit d'assez longs séjours, entouré d'égards et mêlé d'assez près à sa vie intime. (Cf. Ciaconius, Hisi. Pontif. et Card., 1677, tom. IV, p. 416; Moreri, 1740.)

(2) Le fameux duc d'Epernon (1554-1642) était, par sa mère, neveu de Roger de Bellegarde. Il accompagnait Henri IV, quand ce prince vint à Annecy en 1600. Parmi les vicissitudes qui traversèrent sa longue vie, il se montra toujours le défenseur des intérêts catholiques.

(3) Voir ci-dessus, notes ( 1 ), (2), p. 79, et note (2 ), p. 149.

(4) Cf. ibid., pp. 148, 149.

Année 1612 203

DCCLXVII

A M. CLAUDE DE QUOEX

(inédite)

« La pauvre dame Jaqueline. » — Dureté de M. Gilette. — Le P. de Bonivard, S. J., prédicateur du Carême à Annecy. — Contentement mutuel du Religieux et du bon peuple annécien. — Affluence des Chambériens aux sermons de saint François de Sales.

Chambéry, 1 er avril 1612.

Monsieur,

J'apporteray tout le soin quil me sera possible pour la pauvre dame Jaqueline, a laquelle j'ay extrême compassion, et ne sçaurois néanmoins rien avancer que le sieur Gilette (0 ne soit de retour de Piémont ou il est. Il m'a des-ja tant ennuyé par la dureté avec laquelle il traitte cette pauvre femme, que s'il ne fait autre chose, je la veux prendre avec luy le plus asprement que je pourray, et ne doute point qu'il ne soit en mon pouvoir de le ruyner, si je m'y resous.

Ce m'est un extrême contentement que nostre cher Annessi gouste si franchement le bonheur qu'il a d'ouïr ce grand homme de Dieu, le P. Bonnivard, duquel de toutes pars chascun me fait f estes. Je sçavois bien qu'un si bon peuple ne pouvoit qu'avoir un playsir infini d'un prédicateur qui a tant de bonnes parties. Il m'escrit réciproquement qu'il est tout plein de consolation de voir que la terre qu'il cultive reçoit si utilement la graine sacrée de la divine parole, et treuve que la promesse que je luy en avois faite est surmontée par les effectz (2).

( 1 ) Voir le tome précédent, note ( i ), p. 37.

(2) Les Délibérations municipales d'Annecy font mention de ce Carême : « Le P. Bonivard, Jésuite, » y est-il dit à la date du 23 avril, « prédicateur du Caresme, devant se retirer jeudy a Pontarlier, lieu de sa demeure,... la ville ayant recogneu la grand peine qu'a prise le Père... a esté d'advis que l'on attendroit l'arrivée de M«r le Revme, par l'advis duquel et commandement, les scindiques se conformeront. » Et le Ier mai on a soin de noter que le prédicateur, venu de Vesoul, n'a pas voulu « de sallaire. »

204 Lettres de saint François de Sales

Pour mo}7, je vay devuidant le reste de Caresme, faysant au mieux que je puis, et ayant jusques a présent occasion de me louer de Taffluence et de l'attention de mes auditeurs l1). Dieu soit a jamais loué du fruit qui en naistra, si tant est qu'il luy playse bénir l'intention que j'ay de son saint service en ce petit travail.

Les deux frères que vous aymes (2) vous honnorent et chérissent affectionnement , et parlent fort souvent de vous en ce sens et avec ce goust, mays celuy ci particulièrement qui, vous saluant de tout son cœur, et madame ma chère bonne seur (3), est invariablement,

Monsieur,

Vostre très affectionné plus humble serviteur,

Franc5, E. de Genève.

ier avril 161 2, a Chamberi.

A Monsieur de Quoëx, collatéral, etc. (4)

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.

(1) Comme il se Tétait promis (voir ci-dessus, p. 54) et comme il l'avoue, le saint Evèque fit « au mieux » qu'il put, pendant le Carême de Chambéry. Dieu se plut à bénir son zèle, car les auditeurs accoururent « a luy de toutes parts, non seulement pour oùyr ses prédications, mais encor pour recevoir les documens de salut, sur la direction » de leur « conscience... » (Dép. de Pierre-Antoine de Castagnery, baron de Châteauneuf, Process. remiss. Gebenn. (II), ad art. il.) Au rapport de l'un d'entre eux, « l'on disoit communément que ses prédications estoient miraculeuses, par ce que, » donnant (out le jour aux « confessions et a des prédications particulières... il avoit fort peu de temps pour se préparer. » (Dép. d'Antoine Dunant, curé de Contamine, Process. remiss. Gebenn. (Il, ad art. 35.)

Nous avons les plans de quelques-uns des sermons que François de Sales prêcha à Chambéry (voir tome VIII, pp. 74-i02\ L'exorde du discours de début est de grande allure ; les canevas eux-mêmes, où se pressent les pensées originales, les remarques vives et pittoresques, donnent l'idée que son éloquence dut être, ainsi que le disait plus tard la Mère de Beaumont, « toute charmante. » (Les Vies de plusieurs Supérieures de l'Ordre de la Visitation, Annecy, 1693, Vie de la Mère A -C. de Beaumont, p. 83.)

(2) Le Saint lui-même et probablement Jean-François, qui avait dû l'accompagner à Chambéry; peut-être aussi Antoine Favre, ami de M. de Quoex.

(3) Bernardine de Chissé, femme du destinataire (voir tome XII, note ( 1 ), p. 100).

(4) L'adresse a été sans doute tronquée à la transcription du texte autographe.

Année 1612 205

DCCLXV1II

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