AUX RELIGIEUSES DE LA VISITATION D'ANNECY
Pourquoi saint François de Sales se résignait à vivre en ce misérable monde. — Abeilles mystiques et mouches libertines : le bonheur et les exercices des unes et des autres mis en parallèle. — Un festin plus délicieux que celui d'Assuérus. — Les spirituelles saillies sur les collines de Calvaire, d'Olivet, de Sion, de Thabor. — Bonheur de la vie religieuse.
Chambéry, Ier avril 161 2 (1).
Seroit-il bien possible que mon esprit oubliast jamais les chers enfans de ses entrailles * ? Non, mes très chères * Cf. Is., xlix, 15. Filles, ma chère joye et ma couronne *, vous le sçavés * Philip., ult. r. bien, je m'en asseure ; et vos cœurs vous auront bien respondu pour moy que si je ne vous ay pas escrit jusques a présent, ce n'est sinon parce que, escrivant a nostre très unique et bonne Mère, je sçavois bien que je ne vous escrivois pas moins qu'a elle, par cette douce et salutaire union que vos âmes ont avec la sienne ; et encor, parce que le saint amour que nous nous portons réciproquement, est escrit, ce me semble, en si grosses lettres dans nos cœurs, qu'on y peut bien lire presque nos pensées de Neci jusques icy.
Je suis avec un peu plus de monde que quand je suis en nostre séjour ordinaire auprès de vous; et plus j'en voy de ce misérable monde, plus il m'est a contrecœur, et ne croy pas que j'y peusse vivre, si le service de quelques bonnes âmes en l'advancement de leur salut ne me donnoit de l'allégement.
Mon Dieu, mes chères Filles, que je treuve bien plus
( 1 ) D'après les éditeurs de 1626, cette lettre serait du 1er avril 1610, et de 1616 d'après Hérissant. La première date est fausse manifestement, puisque la Visitation ne fut fondée qu'au mois de juin suivant. Quant à la seconde, elle est contredite par la double allusion à l'Evangile de la multiplication des pains (voir page suivante), lequel se lit le ivc Dimanche de Carême, et par l'absence du Saint, d'Annecy. La date que nous adoptons concorde avec les faits et les allusions du texte.
2o6 Lettres de saint François de Sales
heureuses les abeilles, qui ne sortent de leur ruche que pour la cueillette du miel, et ne sont associées que pour le composer, et n'ont point d'empressement que pour cela, et dont l'empressement est ordonné, et qui ne font dans leurs maysons et monastères sinon le mesnage odorant du miel et de la cire ! Qu'elles sont bien plus heureuses que ces guespes et mouches libertines, qui, courans si vaguement et plus volontier aux choses immondes qu'aux honnestes, semblent ne vivre que pour importuner le reste des animaux et leur donner de la peyne, en se donnant a elles mesmes une perpétuelle inquiétude et inutile empressement. Elles vont par tout furetant , sucçant et picorant tandis que leur esté et leur automne dure, et l'hiver arrivé, elles se treuvent sans retraitte, sans munition et sans vie; ou nos chastes abeilles, qui n'ont pour objet de leur veuë, de leur odorat, de leur goust, que la beauté, la suavité et la douceur des fleurs rangées a leur dessein, outre la noblesse de leur exercice, ont une fort aymable retraitte, une munition aggreable et une vie contente parmi l'amas de leur travail passé. Et ces âmes amoureuses du Sauveur, qui le suivent en
* Evang. IV Dom. nostre Evangile * jusques sur le haut du désert, y font vi, 1-15. ' un plus délicieux festin sur l'herbe et les fleurs, que ne
firent jamais ceux qui jouissoyent de l'appareil somptueux
* Esther, 1, 3-8. d'Assuerus *, ou l'abondance estouffoit la jouissance
parce que c'estoit une abondance des viandes et des hommes.
Vives joyeuses, mes très chères Filles, entre vos saintes occupations. Quand l'air vous sera nubileux, entre les sécheresses et aridités, travaillés au dedans de vostre cœur par la prattique de la sainte humilité et abjection ; quand il sera beau, clair et serein, allés, faites vos spirituelles saillies sur les collines de Calvaire, d'Olivet, de Sion et de Thabor, et, de la montaigne déserte ou Nostre Seigneur repaist sa chère trouppe aujourd'huy, volés jusques au sommet de la montaigne éternelle du Ciel et voyés les immortelles délices qui y sont préparées pour
* Cf. ls., LXIV,
I Cor., 11, 9.
Hé, qu'ilz sont heureux ces cœurs bienaymés de mes
Année 1612 207
filles, d'avoir quitté quelques années de la fause liberté du monde, pour jouir éternellement de ce désirable esclavage auquel nulle liberté n'est ostee que celle qui nous empesche d'estre vrayement libres !
Dieu vous bénisse, mes très chères Filles, et vous face de plus en plus avancer en l'amour de sa divine éternité, en laquelle nous espérons de jouir de l'infinité de ses faveurs pour cette petite, mais vraye fidélité, qu'en si peu de chose, comme est cette vie présente, nous voulons observer moyennant sa grâce. La dilection du Père, du Filz et du Saint Esprit soit a jamais au milieu de vos cœurs, et que les mammelles de Nostre Dame soyent pour tous-jours nostre refuge. Amen.
Le ier avril....
Dieu m'a favorisé d'avoir peu escrire tout d'une haleyne, quoy que presque sans haleyner, ces quatre petitz motz a mes très chères filles, qui, mises ensemble comme fleurs en un bouquet, sont délices a la Mère de la Fleur de Jessé * et la fleur des mères. Hé, Seigneur, que ce soit * Is., xi, 1. en odeur de suavité. Amen.
Vive Jésus, en qui je suis
Vostre très affectionné serviteur,
Françs, E. de Genève.
DCCLXIX
AU BARON BERNARD DE CHEVRON (0 Envoi d'une lettre d'affaires.
Chambéry, 2 avril 1612.
Monsieur mon Cousin, Voyla une lettre de monsieur de Bonvilars nostre
(1) Bernard de Chevron- Villette, baron et seigneur de Chevron, de Dérée, etc., fils d'Hector de Chevron-Villette et de Jeanne de Menthon (cf. tome XI, note ( 1 ), p. 45, et tome XIII, note ( 2 ), p. 344), avait épousé le 23 juin 1608, Charlotte-Emmanuelle de Chabod, comme nous l'avons dit au tome précédent, notç ( 2 ), p. 49, et note ( 1 ), p. 267.
2o8 Lettres de saint François de Sales
oncle (0, a laquelle je ne puis faire autre response que celle que vous m'ordonneres. Cependant je demeureray, de vous et de madame ma cousine (2),
Très affectionné, plus humble cousin et serviteur,
A Chamberi, le 2 avril 16 12.
A Monsieur Monsieur le Baron de Chivron,
Chevalier du souverain Sénat de Savoye (3).
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Pignerol.
(1) Jean-Louis, dit de Chevron, troisième fils et cohéritier universel de ses père et mère, Michel, baron de Chevron et seigneur de Bonviilard, et Béatrix de Dérée. Il épousa, par contrat dotal du 9 mai 1592, Claudine Solliard de Miribel, décédée en 1613. et en secondes noces, Jeanne de Ramus, veuve, le 24 juin 1618, de noble Jean-Baptiste de la Palud. « Monsieur de Bonvilars » mourut sans postérité. (^Voir à l'Appendice, sa lettre au Saint, 21 mars 1612.)
Il faut noter que ce billet a été écrit sur la même feuille envoyée par M. de Bonviilard, et qu'il occupe le blanc laissé par celui-ci entre le texte et sa signature.
(2) La femme du destinataire.
(3) C'est Hector qui était « chevalier du souverain Sénat de Savoye; » son fils, le destinataire de la présente lettre, n'a jamais eu cette charge. Le Saint aurait-il eu une distraction en écrivant l'adresse? ou bien aurait-il envoyé la lettre à Hector de Chevron, en l'absence de son fils?
DCCLXX
A M. CLAUDE DE QUOEX
Le Saint s'emploie pour obtenir l'expédition d'un procès.
Chambéry, [vers le 20 avril 161 2 (1).] Monsieur, Le P. Recteur de Chambéry me dit que l'expédition
(1) L'Autographe publié pour la première fois en 1885 par M. Mugnier (Saint François de Sales^ docteur en droit, etc., pp. 114-116), ne porte ni date, ni adresse. « Comme nous avons » trouvé cette lettre, dit-il, « avec celles
de son procès (O vous estant recommandée, il l'aura ou demain ou, au plus long aller, passé demain. Monsieur, je luy ay promis que j y employerois ma prière, et je le fay avec confiance par ces deux motz, au bout desquelz j'adjouste un très affectionné bon soir pour vous, Monsieur, et pour madame ma seur(2), estant et de vous et d'elle,
Serviteur et frère bien humble,
Françs, E. de Genève.
Revu sur l'Autographe conservé à Chambéry, Archives du Sénat de Savoie.
qui sont écrites à Claude de Quoex et que le destinataire et sa femme y sont appelés mon frère et ma sœur, nous pensons qu'elle a été envoyée à ce magistrat. » La chose nous semble assez probable.
La date que nous ajoutons paraît concorder avec la teneur de la lettre (voir la note suivante) ; mais une date antérieure ne répugnerait pas absolument.
( 1 ) Le Recteur de Chambéry était le P. Claude Marius, ou Le Maire, ou Lemaire. Né à Dole en 1570, entré dans la Compagnie de Jésus le 4 septembre 1590, profès des quatre vœux le 15 novembre 1600, il mourut à Grenoble le 4 avril 1631. (D'après les notes du R. P. Van Meurs, S. J.)
Depuis plusieurs années, le baron de la Serraz (Bertrand de Seyssel) était en procès avec les Jésuites de Chambéry, à l'occasion du prieuré du Bourget que le Pape avait uni à leur collège en 1582; son fils, Louis des Granges, s'emporta contre eux, au point de menacer de mort le P. Recteur. Voir la longue lettre que le président Favre écrivit à ce sujet au duc de Savoie, le Ier avril 161 2 (Mugnier, Correspondance du Président Favre, tome II, publié par la Société savoisienne, etc., 1905). Une sentence du Sénat rendit le baron responsable des violences de son fils; il dut même, sur l'ordre de Charles-Emmanuel, faire des excuses au P. Lemaire et au Sénat. Un mois après, un arrêt civil prononcé, semble-t-il, le 14 avril 1612, donna gain de cause aux Jésuites. (Cf. Codex Fabrianus, lib. III, tit. xxn.)
(2) Bernardine de Chissé, femme du destinataire.
210 Lettres de saint François de Sales
DCCLXXI
A LA MÈRE DE CHANTAL
(billet inédit)
Cent mille bonjours.
Annecy, 30 avril [16 12 (0.]
Dieu vous donne cent mille bonjours et la santé très heureuse, ma très chère Fille, que je recommanderay de tout mon cœur a sainte Catherine de Siene, puisque c'est aujourdhuy sa feste.
Bonjour, ma très chère Fille.
Revu sur une copie conservée à la Visitation d'Annecy.
(1) Ces lignes datent des premières années de la Visitation. En 1611, le Saint écrivit à la Mère de Chantai la veille de la fête de sainte Catherine de Sienne (voir plus haut, p. 47); le présent billet semble donc assez bien placé en 1612.
DCCLXXII
A LA MÊME
Visite promise ; visite annoncée.
Annecy, 7 mai 1612 (1).
Ma très chère Fille,
Je vous donne le bonjour, et peut estre iray-je vous donner le bon soir en personne, cependant, si je puis ; et mesme par ce que Mmc l'Ancienne (2) est venue, laquelle,
(1) Les corrélations de ce billet avec la Lettre dcclxxiv (p. 212) et les rapports de l'une et de l'autre avec la lettre à Mme de Maillard, donnée ci-après, ont fait préférer 1612 à 1611; le quantième se déduit de la date du Synode qui, en 1612, s'ouvrit le 9 mai.
(2) Jéronyme de Maillard, ancienne abbesse de Sainte-Catherine (voir le tome précédent, Ilote (1), p. 79),
Année 1612 211
on m'asseure, ira vers vous avec intention d'avoir plus de commodité de me parler ; bien que je voye qu'ell'en aura peu ou que ce soit, a rayson de nostre Sinode, duquel les abors commencent demain (0.
Bonjour, ma très chère Fille, et priés pour moy.
Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.
(1) « Les abors » du Synode désignent sans doute les réunions préparatoires qui se tenaient la veille de son ouverture. (Cf. Mctn. et doc. de l'Acad. Sales., tome II, pp. 174, seq.)
DCCLXXIII