A MADEMOISELLE CLAUDINE DE CHASTEL (O
A quelle condition les exercices de piété revigorent l'âme, même s'ils sont faits sans goût. — La variété et l'unité des sentiments; le monde et le Ciel. — Eloge de la future Mère de Chastel, alors novice.
Annecy, 4 janvier 161 1.
J'ay de la consolation de voir en vostre lettre, ma chère Fille, que non obstant tous vos desgoutz et toute vostre tristesse, vous aves persévéré a faire vos exercices sans vous en estre oubliée que fort peu ; car, pourveu qu'on fasse en considération de l'amour de Dieu ce qu'on fait, bien que ce soit sans sentiment et sans goust, l'ame ne laisse pas de prendre force et vigueur en l'intérieur et en la portion supérieure et spirituelle.
Chemines donq avec courage et parfaite confiance en
(1) Le dernier alinéa de la lettre nous avertit que la destinataire était ou une sœur de la Sœur Péronne-Marie de Chastel, ou une sœur de la sœur Marie- Marguerite Milletot. D'autre part, Hérissant, n, p. 290, donnant pour adresse : « A Mademoiselle de ... » la particule permet de penser qu'il s'agit de M1IC Clau dine de Chastel, à laquelle, du reste, le ton de cette lettre convient parfaite-" ment. (Cf. le tome précédent, pp, 18, a8.)
io Lettres de saint François de Sales
Nostre Seigneur, car il vous tiendra de sa main ; et par
la variété des sentimens a laquelle nous sommes sujetz en
* Cf. Coiiect. in ce misérable monde *, il vous conduira au Ciel, ou nous
Miss.Dom.IVpost , , . . . -,
Pasc. n aurons qu un seul et invariable sentiment de la joye
amoureuse de sa divine bonté, a laquelle je vous conjure de me recommander perpétuellement.
La bonne seur que vous aves ici est vrayement une bonne Fille ; et pourveu qu'il playse a la sainte providence de Nostre Seigneur de nous laisser quelque tems madame de Chantai, ainsy que nous l'espérons (0, j'ay confiance en ce mesme Sauveur que cette chère seur sera bien consolée en ce genre de vie qu'ell'a embrassé. Je vous prie d'avoir souvenance de tout cela en vos oraysons.
Vostre très affectionné serviteur en Nostre Seigneur,
Françs, E. de Genève.
A Neci, 4 janvier 1611.
A Madamoyselle de [Chastel].
( i ) La Sainte avait été très gravement malade en décembre 1610. (Cf. le tome précédent, p. 394, et ci-après, p. 12.)
DCLVII
A LA MERE DE CHANTAL (inédite)
Ne rien regarder, ne rien aimer que dans la lumière et l'amour de Notre- Seigneur. — Un « livret » qui a besoin d'ime préface pour être plus intelligible. — Communication promise pour le jour même ou le lendemain.
Annecy, vers le 6 janvier 161 1 (1).
Ma très chère Fille, ma Seur, Il faut bien que mon cœur donne le bon jour au vostre de la part de Nostre Seigneur. Je prie donq cette souveraine pureté et clarté qu'elle donne le jour de sa lumière
( 1 ) Ce billet a une corrélation évidente avec la Lettre dclx, et Ton peut de ce rapport induire la date que nous proposons.
Année 1611 h
et de son amour a nostre cœur, affin quil chemine en cette lumière et quil vive en cet amour, que rien ne soit regardé qu'en cette lumière, ni rien aymé qu'en cet amour.
J'ay bien treuvé le livret duquel je vous parlay; mais j'y ay rencontré des choses si dures, que je ne vous le veux bailler qu'après vous avoir fait une praeface qui vous le rende plus intelligible et moins scabreux (0. Cependant, demeurés toute en Dieu, et le suppliés quil rende nostre cœur tout uniquement, simplement et purement sien.
J'ay un petit projet a vous communiquer, qui tend a la gloire de Dieu et réduction d'une grande ame (2). Si je puis, ce sera ce jourd'huy ; si je ne puis, ce sera demain.
Bonjour donq, ma très uniquement chère Seur, ma Fille ; Jésus soit tous-jours sur vostre cœur.
Revu sur l'Autographe appartenant à M. de Longeville, à Besançon.
( i ) On serait curieux de connaître ce « livret » que le saint Docteur voulait rendre « plus intelligible. » Il nous a été impossible d'en découvrir le titre.
(2) Cette « grande ame » est Mme de Saint-Cergues, dont la « réduction » et l'histoire sont racontées plus bas (note (3), p. 15).
DCLVIII
A MADAME DE LA FLEGHERE
(INEDITE)
Dans quels cas il ne faut pas s'abstenir de communier. — La variété des petits accidents de cette vie et l'état immobile delà sainte éternité. — Deux nouvelles recrues pour la Visitation.
Annecy, 7 janvier 161 1
Ma très chère Fille,
J'ay trois de vos lettres qui ne sont point respondues, et si, je n'ay encor point de loysir maintenant. Seulement vous diray-je que la faute commise avec madame la
12 Lettres de saint François de Sales
Comtesse (0 et M. du Coudrey (2) m'a donné mille consolations en sa réparation, car vous la fistes extrêmement bien a mon gré ; et ne failloit pas pour cela quitter la tressainte Communion, laquelle, au contraire, il faut employer pour remède a telz petitz defautz, qui ne viennent pas tant de mauvayse volonté, comme de surprise et foiblesse.
Je me res-joùys dequoy vostre fièvre a cessé avant que j'en aye sceu le commencement. Il faut ainsy cheminer par variété de petitz accidens spirituelz et temporelz, tenans tous-jours néanmoins a Nostre Seigneur qui, en cette sorte, nous conduira par sa grâce a Testât immobile de la sainte éternité.
Nostre Mme de Chantai a esté rudement malade (3), mais maintenant se porte beaucoup mieux et va tous les jours en amendant de santé, avec une continuelle memoyre de vous, qu'elle chérit et honnore de tout son cœur. Hier elle receut une nouvelle fille, qui fait la septiesme ( 4 ),
(i) Probablement la comtesse de Tournon, qui demeurait à Rumilly. (Voir ci-dessus, note (2), p. 1.)
( 2 ) Charles-Emmanuel, ou Vincent, fils d'Ame du Coudrey, comte de Gerbais, et de Pernette Le Jay, d'Orléans. Le premier, d'abord avocat au Sénat de Savoie, devint, en 1614, sénateur et président du Conseil de Genevois. Il se noya par accident, près de Menthon, dans le lac d'Annecy, et fut inhumé le 9 juillet 1617.
Le second, avocat au Sénat le 14 novembre 1612, conseiller de Son Altesse Royale, et reçu sénateur le 13 septembre 1622, épousa par contrat dotal du 25 février 1626, Dlle Marie de Lay, et testa le 28 avril 1654.
(3) Cf. ci-dessus, note ( 1 ), p. 10.
(4) La septième Religieuse était Adrienne Fichet, fille d'Aimé Fichet, châtelain de la seigneurie et mandement de Bonneville, et de Jacqueline Vernaz. Née le n décembre 1594 et baptisée le 30 du même mois par François de Sales, alors prévôt, Adrienne prit le saint habit le jour de son entrée (6 janvier 1611) des mains de la Fondatrice, et fit profession le 12 juin 1612. Assistante à Chambéry depuis le 17 janvier 1624, elle fut première supérieure à Rumilly, le 29 septembre 1625, et ensuite à Crémieux, 21 septembre 1627. Rappelée à Annecy en janvier 1629, pour cause de santé, elle y demeura jusqu'à sa mort (5 novembre 1681), remplissant avec beaucoup de zèle les charges d'assistante, de surveillante et de conseillère.
« Avec moi, » avait-elle dit un jour à la Sainte, « il faut marcher droit. » C'était une âme sans repli ni méfiance, mais vive et ardente, qui dut travailler beaucoup pour acquérir la sainte tranquillité intérieure et extérieure. Le Bienheureux donna d'admirables leçons à sa chère fille. « Il faut avoir une gravité de « princesse, » lui disait-il, « parce que nous sommes épouses du Fils de Dieu... «« La perfection ne consiste pas à^bien parler, mais à bien faire, » On trouvera
Année 161 1 13
et dans peu on attend la huitiesme (0. Elle se recommande a vostre charité.
J'ay escrit nagueres a Bons, par une bonne commodité. Dieu vous bénisse, ma chère Fille. Je suis immortellement tout vostre.
7 janvier 161 1.
A Madame Madame de la Flechere.
Revu sur l'Autographe conservé au Grand-Séminaire de Dijon.
dans l'Année Sainte, tome XI, une biographie très attachante de cette vénérable première Mère, si populaire aujourd'hui encore dans l'Institut. Pendant soixante et dix ans, elle fut la tradition vivante, toujours écoutée, répétant ce qu'elle avait entendu dire aux saints Fondateurs. De ses souvenirs est sortie l'Histoire de la Galerie, recueil inestimable de traits charmants, indispensable pour connaître la Visitation dans ses premiers jours.
Son frère, le P. Alexandre Fichet, S. J., dont Y Année Sainte cite une savoureuse lettre, a écrit une Vie curieuse de sainte Jeanne-Françoise de Chantai. Il fut un remarquable prédicateur pour son temps. La famille Fichet compte aussi, selon toute probabilité, parmi ses membres, le célèbre Guillaume Fichet, recteur de l'Université de Paris (1467), qui introduisit en France l'imprimerie.
(1) Les parents de la « huitiesme, » Sœur Claude-Marie Thiollier, étaient François Thiollier, procureur au souverain Sénat de Savoie, et Françoise Cordier. (Archives de la Visitation d'Annecy.) Leur fille reçut l'habit — et pour la première fois, avec quelque cérémonie, après la récitation du Veni Creator — des mains du Saint, le 6 juin 1611, le même jour que la Mère de Chantai et ses deux premières compagnes firent leur oblation. Professe le 12 juin 1612, elle partit d'Annecy le 14 janvier 1624, avec les fondatrices de Chambéry, où elle demeura jusqu'à la fondation de Rumilly (voir note ( 4 ) de la page précédente). C'est dans ce monastère qu'elle mourut le 26 février 1637, à l'âge de cinquante-six ans. « Elle estoit fort infirme... si que les médecins jugeant bien, comme il a esté vray, qu'elle [le] seroit toute sa vie... disoient qu'il la faloit renvoyer; mais sa vertu, jointe a l'esprit de nostre saint Institut, firent qu'elle fit la sainte profession. Ardante a la vertu, suportant gaiement et joyeusement ses très grandes infimités, » elle a « quasi toujours esté surveillante et conseillère, tant céans qu'a Chambéry et Rumilly, pour sa droiture de coeur, ne regardant que Dieu et le bien de la maison. » (Livre du Couvent, du Ier Monastère de la Visitation d'Annecy.)
14 Lettres de saint François de Sales