A MADAME DE MONTFORT
^ ( INEDITE )
Félicitations à l'occasion d'une naissance.
Annecy, 14 janvier 161 1.
Madame ma chère Cousine,
Ça esté de tout mon cœur que je me suis res-joùy du contentement que Nostre Seigneur vous a donné et a monsieur de Monfort mon cousin, puisque l'affection avec laquelle je vous honnore me fait participer a tous vos ressentimens. Dieu vous face voir longuement cet enfant (2) prouffiter es bénédictions que luy souhaite,
Madame ma Cousine,
Vostre humble cousin et serviteur,
Franc5, E. de Genève.
xiiii janvier 161 1.
A Madame Madame de Monfort.
Revu sur l'Autographe conservé dans la sacristie de l'église paroissiale de Grasse.
(1) Michelle de Cerisier, fille de noble Antoine, seigneur de Marthod et Cornillon, et de Dlle Philiberte de Chevron-Villette, épousa le ier mars 1609, « noble et puissant Amé, seigneur de Montfort et de Conzié. » Le contrat fut fait à Ugines, en présence de saint François de Sales, et le mariage fut béni par lui le même jour. Ils eurent cinq enfants : Charles, Jacques-Gaspard, chanoine de Genève (1642), prévôt du Chapitre et vicaire général; Pierre-Amé, gentilhomme ordinaire de Son Altesse Royale; Amé-Philibert, chevalier de Malte (1640), et Françoise, donataire de sa mère (1649). Celle-ci testa le 5 juin 1652.
( 2) « Cet enfant » doit être Charles de Montfort. Nommé héritier universel par son père (testament de 1623), il embrassa l'état ecclésiastique; en 1630, il était chanoine de Genève.
Année 1611 . 15
DCLX
A LA MERE DE CHANTAL
La conversion de Mme de Saint-Cergues : la cérémonie se fera dans l'oratoire de la Galerie. — Pourquoi faut-il bien traiter son cœur et le « tenir en bon point. » — Ou rien, ou Dieu. — Notre amour pour Dieu, jamais suffisant, jamais excessif.
Annecy, vers le 12 ou le 20 janvier 161 1 (1).
Or sus, ma très chère Fille, la plus grande gloire de Dieu, qui est la souveraine maistresse de nos affections, m'a retenu auprès de cette bonne dame de Saint Cergue, pour la réduction de laquelle vous aves prié ( 2 ) ; car l'ayant veuë disposée a prendre les finales resolutions de son bonheur, je ne l'ay point voulu abandonner qu'elle ne les eust faites (3), dont je loue Nostre Seigneur de tout
(1) Du témoignage de Charles-Auguste (Histoire, etc., liv. VII), de l'ensemble des dépositions qui concernent Mme de Saint-Cergues et sa conversion, et aussi de la teneur de la présente lettre, il résulte que celle-ci a été écrite à la date approximative que nous lui attribuons.
(2) Cf. ci-dessus, p. n.
(3) L'événement fit grand bruit. Le prestige dont jouissait à Genève cette femme extraordinaire, sa culture d'esprit, la ferveur opiniâtre de son prosélytisme, tout concourut à faire paraître surprenante sa conversion.
Jeanne de Cartal, fille de noble Jacques de Cartal et de Humberte de Pingon, avait épousé Gaspard de Lucinge, seigneur de Saint-Cergues. Vers 1588, elle quitta son mari pour se retirer dans Genève, où elle se fit remarquer par l'ardeur de sa foi calviniste. On l'appelait Tarchi-ministresse, car elle prêchait aux dames et jouissait d'un tel crédit, qu'au dire de Charles-Auguste, elle « pouvoit entrer en comparaison avec les plus célèbres ministres quant aux matières de controverse, ausquelles elle avoit appliqué son esprit despuis vingt deux ans. » L'ardente prêcheuse était d'ailleurs à bonne école, elle demeurait au logis même de Théodore de Bèze ; c'est là que fut fait et passé, le 19 janvier 1588, le contrat de mariage de Charlotte de Buttet, sa sœur maternelle, avec Denis Dufour, docteur en médecine, citoyen de Genève, là qu'elle l'assista, au nom de sa mère (1), « es présences du sieur de Besze et spectables Charles Perrot, Anthoine de La Faye, ministres du Sainct Evangile,... et spectable Germain Colladon. » (Mém. et doc. de la Soc. d'kist. et d'archéol. de Genève, tome XIX, p. 342.) Etant venue à Annecy, elle souffrit de se laisser
(1) Humberte de Pingon avait épousé en secondes noces Jean-François de Buttet, et de ce mariage étaient nés Louis-Philibert, Charlotte, Jean-François, président du Genevois, Claude- Louis, l'historiographe, Jacqueline, etc.
23, 24, ult.
16 Lettres de saint François de Sales
mon cœur. Et vous, loùés-le aussi de tout vostre cœur, et nous le louerons tous deux de tous nos cœurs. J'ay opinion que sa Majesté divine sera honnoree en cette conversion.
Je suis bien ayse qu'elle se soit un peu recréée auprès de vous, car voyes-vous, elle sentira tous-jours quelque petite tranchée de l'enfantement qu'elle va faire. Nous avons pris jour pour nous voir demain et commencer, a mon advis, sa confession et préparation a la sainte Communion, laquelle nous ferons Dimanche en vostre oratoire aussi ; car, ma très chère Fille, puisque j'espère que les Anges, et sur tout la Reyne des Anges, regarderont le spectacle de la dernière action de la réduction de cette ame, je desire qu'elle se face autour de vostre chère petite trouppe, afïin que nous soyons tous regardés avec une joye extraordinaire et qu'avec ces Espritz célestes, nous facions le * Cf. Luc., xv, 10, festin d'allégresse (0 sur cet enfant revenu*.
Je prie nostre doux Sauveur qu'il respande sa douce et aggreable suavité sur vous, affin que vous reposies saintement, sainement, tranquillement en luy, et qu'il veille paternellement sur vous, puisqu'il est le très souverain amour de nostre inséparable cœur. O Dieu, ma chère Fille, je le vous recommande, nostre pauvre cœur ; soulagés-le, confortés-le, recreés-le le mieux et le plus que vous pourres, affin qu'il serve Dieu ; car c'est pour cette considération
conduire par Jean-François de Buttet, son frère, au bienheureux Evêque, dont elle se méfiait comme d'un sorcier. L'entretien dura quatre heures. Le Saint, dit Charles-Auguste, « se monstra si facile et si courtois, si modeste et si paisible à ses turbulentes propositions, » il « luy proposa tant de solides raisons, qu'en fin, se voyant convaincue, » elle se convertit et « défendit despuis fortement, selon son pouvoir, la foy de la saincte Eglise Catholique contre les Calvinolatres. » (Cf. à la fin du volume, la minute d'une lettre écrite par le Saint pour Mme de Saint-Cergues.) Elle persévéra jusqu'à la fin de sa vie dans la religion de son enfance, avec les sentiments d'une vive piété. La noble et tranquille beauté morale que respire une de ses lettres à l'Evêque de Genève, (voir à l'Appendice, 29 juillet 161 1) dénote en effet une grande âme.
( 1 ) En suggérant à la Visitation naissante de prendre part « au festin d'alle- « gresse sur cet enfant revenu, » en voulant que « la dernière action de la « réduction de cette ame » fût célébrée dans l'oratoire de la Galerie, le saint Fondateur entendait bien ne pas déranger la vie contemplative de ses filles, mais, au contraire, lui donner un nouvel aliment. Une fois allumée au cœur des premières Mères, cette petite flamme de l'apostolat discret, exercé sans bruit, ne devait plus s'éteindre dans l'Institut ; toute son histoire le prouve.
Année i6ii 17
qu'il nous le faut traitter. C'est l'aigneau d'holocauste qu'il
nous faut offrir a Dieu, il le faut donq tenir en bon point
et grasselet, s'il est possible ; c'est le lict de l'Espoux,
pour cela le faut-il parsemer de fleurs*. Consolés-le donq, * Cf. Cant., 1, 15.
ma chère Fille, ce pauvre cœur, et luy donnés le plus de
joye et de paix que vous pourres. Helas ! qu'avons-nous
autre chose aussi a souhaitter que cela ?
Vive Dieu! ma Fille : ou rien, ou Dieu ; car tout ce qui n'est pas Dieu, ou n'est rien, ou est pis que rien. Demeurés bien toute en luy, ma chère Fille, et le priés que j'y demeure bien tout aussi, et la dedans aymons-nous puissamment, ma Fille, car nous ne sçaurions jamais trop ni asses [aimer]. Quel playsir d'aymer sans craindre d'excès ! Or, il n'y en a jamais point ou on ayme en Dieu.
Je vous envoyé ce Miroir d'amour (0, et après vous je le verray, car j'en ay envie, estimant que cette traduction faite par les Chartreux sera parfaite.
(1) L'édition de 1626 ne donne que ces deux mots; celle de 1629 et les suivantes ajoutent : « a M. C. de Gennes. » Nous croyons qu'il faudrait lire : « de M. C. de Gennes. »
Le Miroir d'amour (1) paraît désigner La Vie admirable de la bienheureuse Catherine d'Adorny, native de la ville de Gennes. Plus sont adjouste^ les Dialogues spirituels compose^ par elle-mesme, avec un traité excellent du Purgatoire. Le tout divisé en deux parties, et nouvellement traduit de l'Italien en François par les Ven. PP. Religieux de la Chartreuse de Bourg fontaine. Paris, Cavellat, 1598 (ailleurs 1597). — La traduction est du Prieur Dom Jacques Cadet.
Le monastère de la Visitation de Venise conserve précieusement une réédition de cet ouvrage, revue et corrigée, portant la date de 1610. (Voir tome IV de notre Edition, note (3}, p. xc.) C'est sans doute l'exemplaire dont le Saint annonce ici même l'envoi à la Mère de Chantai.
(1) Dans quelques éditions, le recueil de la Vie et des Œuvres de sainte Catherine de Gênes porte le titre de Théologie de l'amour, etc.
Lejtrfs V
18 Lettres de saint François de Sales
DCLXI
A LA PRÉSIDENTE FAVRE
Convalescence de la Mère de Chantai. — La « chère grande fille. » — Quand les « embarassemens » d'une grande maison augmentent, « il faut tant plus appeller Nostre Seigneur a nostr'ayde. » — La plus grande consolation à la fin de la journée.
Annecy, 25 janvier 161 1 (1).
Ma très chère Seur, ma Fille,
C'est tout couramment que je vous escris. J'iray ce soir voir Mme de Chantai (qui guérit fort lentement, sur tout des jambes et des bras, et qui vous bayse très affectionnement les mains) pour conférer avec elle sur la réception de la fille dont vous m'escrives, delaquelle les bonnes qualités ne sont pas de peu de considération (2). Nous verrons aussi la chère grande fille (3), qui est certes fort aymable et le cœur gauche de Mme de Chantai.
J'ay dit, il y a des-ja quelque tems, a M. Pergod (4) que je voulois estre son trésorier d'ores-en avant ; bien que je désire que mon office finisse bien tost par la vente de cette nrayson, laquelle me sembleroit utile plus que la conservation, pourveu qu'elle se vendit a bonnes enseignes (5). Mais il n'en faut pas faire grand bruit.
Ma très chère Fille, je vous voy, ce me semble, bien enfoncée dans une multitude d'embarassemens, que la grandeur du mesnage ou vous estes vous met sur les
(1) Par la lettre du 7 janvier 161 1 (p. 12), on voit que la Mère de Chantai avait été « rudement malade; » en janvier 1612, elle fut « malade sans danger. » (Lettre à Françoise Bourgeois, 20 janvier 1612.) C'est donc la date de 1611 qui paraît mieux convenir à la présente lettre.
(2) Sœur Claude-Marie Thiollier reçut l'habit de la Visitation le 6 juin 161 1 (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 13); Sœur Marie-Antoine Thiollier le prit en novembre 1612, mais c'est de la première qu'il semble plutôt être question.
(3) Sœur Marie-Jacqueline Favre, fille de la destinataire.
(4) Noël-Hugon Pergod (voir tome XIII, note ( 1 ), p. 197).
( 5 ) M. Pergod était conservateur pour le duc de Savoie de certains subsides. La maison dont le saint Evêque jugeait l'aliénation utile, était-ce la maison Lambert, première résidence du Bienheureux, ou celle du président Favre qu'il habitait alors ? (Cf. tom. précéd., note (4), p. 322.) Il est difficile de le savoir.
Année 161 i 19
bras. Mais, ma très chère Fille, il faut tant plus appeller Nostre Seigneur a nostr'ayde et reclamer sa sainte assistence, affin que ce travail que vous deves supporter luy soit aggreable, et que vous l'embrassies pour son honneur et gloire. Voyes, ma chère Seur, que nos jours sont cours * et que, par conséquent, le labeur que nous y * Job, xiv, 5. avons ne peut estre long ; si que, moyennant un peu de patience, nous en sortirons avec honneur et contentement, car nous n'aurons point de si grande consolation a la fin de la journée que d'avoir beaucoup travaillé et supporté de peynes.
Bonsoir, ma très chère Seur ; aymes fidellement ce frère et serviteur qui est tout vostre.
Franc8, E de Genève.
xxv janvier.
Je vous remercie bien humblement de la marmotte.
A Madame Madame la première Présidente de Savoye.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Pignerol.
DCLXII
A M. PHILIPPE DE QUOEX i1)
(fragment)
La nouvelle ruche de la Visitation. — Une maladie inconnue à Galien. — Une mère abeille « trop aspre a la cueillette. » — La Mère de Chantai et les saintes veuves de l'Eglise.
Annecy, janvier ou février 1611 (2).
Je recommande a vos Sacrifices la santé de la mère abeille de nostre nouvelle ruche ; elle est grandement
( 1) La lettre semble s'adresser à Philippe de Quoex, dont le Saint savait la sollicitude pour la Congrégation naissante et sa Fondatrice. (Cf. le tome précédent, p. 328, Lettre dcx.)
(2) L'éditeur de 1641 et ceux qui l'ont suivi donnent ce fragment sous
20 Lettres de saint François de Sales
•Cf. supra, pp. 12, travaillée de maladie *, et nostre bon monsieur Grandis ( " ),
io, et mira, p. 22.
quoy qu'il soit l'un des doctes médecins que j'aye veus, ne sçait qu'ordonner pour ce mal, qu'il dit avoir quelque cause inconneuë a Galien, docteur des médecins. Je ne sçai si le diable nous veut espouvanter par la, ou si elle n'est point trop aspre a la cueillette ; toutefois je sçai bien qu'elle n'a point de meilleur remède a son gré que
*Maiach., uit., 2. de s'exposer au Soleil de justice *.
Quoy que c'en soit, j'ay tant a cœur cette sainte entreprise, qui ne vient que d'en haut, que rien ne m'estonne en sa poursuite, et croy que Dieu rendra tout a fait cette Mère une sainte Paule, sainte Angele, sainte Catherine de Gennes et telles saintes vefves, qui, comme belles et odorantes violettes, ont esté si aggreables a voir dans le sacré jardin de l'Eglise. Dételles espouses de Jésus Christ
* Ps. xliv, 9. il est dit * : Myrrha et gutta et casia a vestimen-
tis (*), etc.
Revu sur le texte inséré dans Y Histoire de la Fondation du 1er Monastère de la Visitation d'Annecy.
(*) Un parfum de myrrhe, d'aloès et de cannelle sort de vos vêtements.
forme de post-scriptum à la lettre du 3 avril 161 1 à Vespasien Aiazza, mais YHistoire de la Fondation du 1er Monastère d'Annecy le cite comme un billet indépendant, adressé par le Saint « a un ecclésiastique de son diocèse. » Il est difficile de préciser la date. Nous sommes seulement avertis par le texte qu'il a été écrit au temps des premières maladies de la Mère de Chantai et des commencements de l'Institut; voilà pourquoi la date n'est qu'approximative. ( 1 ) Jean Grandis, fils de Nicolas Grandis, docteur en médecine, et de Bonaventure Buzat, né à Talloires vers 1572, exerça la profession paternelle à Annecy. Médecin de grande expérience, il mérita par ses services la reconnaissance de la cité, et par son dévouement à la Visitation, l'estime de ses Fondateurs. Aussi fut-il convié à déposer dans le Procès de Canonisation du Saint.
Année i 6 i i
DCLXIII
A LA MÈRE DE CHANTAL
La gloire de Dieu, maîtresse et régente des affections de François de Sales. Un défi entre deux Saints; leur unité d'âme et de cœur.
Annecy, [février 1611 (1).]
(2) O Dieu, ma toute chère Fille, je proteste, mais je proteste de tout mon cœur, qui est plus vostre que mien, que je ressens vivement la privation que je souffre de vostre veùe pour ce jourdhuy. Nostre maistresse, la gloire de Dieu, l'a ainsy disposé, et vous sçaves, ma très chère Fille, quelle fidélité nostre cœur très uniquement un luy a vouée ; c'est pourquoy, sans reserve, je la laisse régenter au dessus de mes affections, es occasions ou je voy ce qu'elle requiert de moy. O demain, Dieu aydant, je vous iray entretenir une bonne heure avant le sermon, et nous parlerons de nostre desfy, lequel vous treuveres bien aggreable, ma chère Fille, et bien digne de nostre si inséparable cœur.
Or sus donq, bon soir, ma toute mienne (3) Fille. Je voudrois vous pouvoir dire le sentiment que ce jourdhuy j'ay eu, en communiant, de nostre chère unité, car il a esté grand, parfait, doux, puissant, et quasi par manière de vœu et de dédicace.
Bon soir, la fille de mon cœur, ou plus tost, ma Fille et mon cœur. Soyes toute en paix, toute en repos et sur tout, toute en Dieu. Faites moy escrire deux motz, car ces messagers me sont suspectz.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Pistoie.
(1) Le texte de cette lettre laisse entendre que la destinataire était souffrante: l'absence du titre de « Mère », le ton du billet et l'analogie avec le fragment placé en avril 161 1 (Lettre dct.xxvii) font pencher vers la date que nous adoptons et ne permettent pas de la préciser davantage.
(2) La première et la troisième phrase, la première ligne de l'alinéa qui suit, ainsi que le dernier alinéa tout entier sont inédits.
(3) L'Autographe porte tt m.
22 Lettres de saint François de Sales
DCLXIV
a m. bénigne milletot
Mme de Chantai apprend la mort de son père. — Son « desplaysir » et sa « vertu » dans cette circonstance. — Eloge du défunt. — Le bruit de la future translation du saint Evêque à un autre siège n'est pas fondé.
Annecy, 26 février 161 1.
Monsieur.
Il y a ja long tems que la triste nouvelle du trespas de feu monsieur le Président Fremiot nous estoit arrivée (O, et quant et elle un regret extrême, selon les grans devoirs que nous luy avions et la grand'estime en laquelle nous l'avions ; mais nous avions empesché que la bonne Mme de Chantai n'en apperceut aucun bruit, parce que c'eust esté une cruauté de voir surcharger sa Cf. supra, pp. 10, maladie * d'un sentiment de si grande douleur, en un tems auquel elle estoit encor fort foible. Maintenant néanmoins, je luy ay porté moy mesme ce fascheux advis, en la réception duquel son desplaysir a grandement combattu sa vertu% laquelle sans doute, si elle n'eust esté fort solide et profonde, ell'eust esté vaincue ; mays, Dieu mercy, ell' en a tant tesmoigné, que ceux qui l'ont veuë en ce point de tristesse, en ont receu un exemple digne de memoyre (2).
Et moy j'ay receu de la consolation, ayant sceu que ce bon et digne seigneur defunct avoit eu aggreables les souhaitz que, selon ma naïfveté, j'avois marqués en ces dernières lettres que je luy escrivis. C'est la vérité,
(1) Le Président était mort dans la nuit du 20 au 21 janvier. (Voir tome XII, note ( 1 ), p. 326.)
(2) La Mère de Chaugy (Mémoires, etc., Partie II, ch. iv) parle comme le Saint: « Notre très-digne Mère » reçut la nouvelle « avec une très-pure vertu, ne s'enquérant d'autre chose sinon comme quoi ce cher père avait fini sa belle vie, et sachant que c'avait été très-vertueusement, et que Monseigneur de Bourges avait été Père spirituel de son cher père, et que sa fin avait été toute chrétienne, cela lui suffit pour lui donner un saint soulagement, quoiqu'elle demeurât très-attendrie. » (Cf. ci-après p. 26.)
Année 161
Monsieur, j'honnorois cet honnorable et grand personnage avec un amour tout particulier, lequel ne périra jamais en mon ame, non plus que celuy que, de tout mon cœur, je vous ay dédié et que de rechef je vous consacre.
Je ne sçai comme ce bruit de ma future translation a un autre Evesché a peu courir autour de moy, sans qu'il y ayt eu de cela ni sentiment, ni désir, ni aucune sorte d'opinion en moy. Non, Monsieur, il n'y a point eu d'apparence en tous les discours qu'on en a fait ; de sorte que je persevereray au saint service que je suis obligé de rendre a la chère trouppe en laquelle vous aves un si bon gage (0. Dieu en soit loué et vous face abonder en ses grâces et consolations.
Je suis en luy, Monsieur,
Vostre plus humble et très affectionné serviteur,
Franc8, E. de Genève.
A Neci, le xxvi febvrier 161 1.
A Monsieur,
Monsieur Milletot, Conseiller du Roy au Parlement de Bourgoigne.
Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.
(1) Allusion à la fille du destinataire, Sœur Marie-Marguerite, dont il a été parlé plus haut, p. 6.
DCLXV