A MADAME DE GRANDMAISON
Comment le Saint entend témoigner sa sainte amitié. — Messages divers.
Annecy, 25 octobre 16 12.
Madame ma très chère Seur,
Je n'ay pas de quoy respondre aux paroles d'honneur extraordinaire que vous employés en ma faveur es deux lettres que, de vostre grâce, j'ay receues de vostre part des que vous nous laissastes icy le désir de vostre présence (a). May s j'ay bien pourtant une si forte et sincère affection pour vostr'ame, que si vous me le permetties, je revoquerois en doute, par manière de desfy, que vous eussies asses de bienveuillance pour y correspondre. Dieu vous le fera sçavoir, au plus tard, après cette vie mortelle ; car ce sera devant luy et ses Sains que je feray les principaux exercices de la sainte amitié qu'il m'a donné pour vous, jettant souvent mes très humbles souhaitz devant son éternelle Bonté, affin qu'elle remplisse vostre cœur de son amour plus parfait.
(1) L'adresse manque à l'Autographe, mais la corrélation de la présente lettre avec la suivante ne laisse aucun doute sur la destinataire. Celle-ci est Hélène de Longecombe, fille de François-Philibert de Longecombe, seigneur de Peyzieu, et de Françoise de Dizimieu (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 181 ). Elle épousa, le 25 juillet 1598, François de Bessac, seigneur de Grandmaison (voir note(i) de la page suivante). En 1634, elle testa avec son mari, et le 17 septembre 1639, en l'absence de la marquise de Sennecey, elle posa la première pierre du monastère de la Visitation de Mâcon. Mr"e de Grandmaison vivait encore en 1662. (Guichenon, Hist. de Bresse et Bugey, 1650, Partie III, continuation ; Notes de Mgr Rameau, érudit maçonnais.)
Le Saint chérissait cette âme parce qu'il la trouvait tout à son gré « pour « bien servir Nostre Seigneur. » (Voir la lettre suivante, p. 287.)
(2) Mme de Grandmaison était venue à Annecy pour les « grands Pardons » de Notre-Dame de Liesse qui avaient eu lieu au mois de septembre. (Voir cidessus, note (1), p. 265, et cf. la lettre suivante.)
284 Lettres de saint François de Sales
La distance de nos séjours limite presqu'a ce seul effect la volonté que j'ay sans limite de vous rendre fidèle et humble service, et ne me reste, ce semble, aucun autre moyen de la tesmoigner, si ce n'est par le commerce des lettres que je vous envoyeray souvent, pour vous rafraichir la mémoire de mon ame qui a tous-jours tant de besoin d'estre secourue de vos oraysons , et qui recevra tous-jours beaucoup de consolation de sçavoir de tems en tems des bonnes nouvelles de la vostre. Mais, que suis très parfaitement vostre , cela soit dit une fois pour toutes.
Ailes donq maintenant, ma très chère Seur, en vostre mayson et au près de ce cher mari (O qui vous attend; je vous suivray en esprit, et respandray sur vous et sur luy les vœux de beaucoup de bénédictions. Et puis qu'il faut que bien tost après vostre arrivée vous souffries de rechef son absence pour le voyage quil doit faire a la court, continués bien en vos exercices spirituelz, tenes vous bien serrée a Nostre Seigneur, et il suppléera, sans doute, le manquement de la désirable présence du mari, par celle qui est incomparable de son Saint Esprit, lequel, habitant au milieu de vostr'ame, la comblera de sa suavité nompareille. Ainsy soit-il et ainsy soyes-vous bénite a jamais. (2)
Je suis, Madame ma très chère Seur, et, si vous le treuves bon, ma très chère Fille, je suis de tout mon cœur,
Vostre plus humble, très affectionné frère et serviteur,
Franc8, E. de Genève.
25 octobre 1612, a Neci, ou je salue humblement monsieur vostre mari et me dis par tout son serviteur.
( 1 ) François de Bessac de Grandmaison, d'une famille originaire du Poitou, fils de Jean de Bessac et de Jeanne de Félix, devint seigneur de Varennes, dont sa femme avait hérité le 2 mai 1607. Lieutenant pour le roi au gouvernement de Mâcon (1610), gouverneur de Pont-de-Veyle en 1620, il laissa une fille, Claudine, qui fut abbesse de Brienne-les-Anse, et trois fils : Pierre, Jean et Claude de Bessac, avec lesquels s'éteignit la famille dans le Maçonnais. (D'après les notes de Mgr Rameau.)
(2) Ici se termine le texte donné par Migne ; ce qui suit est inédit.
Année 1612 285
Je le suis aussi de monsieur vostre frère (0 et de madame vostre seur (2).
J'escris un billet a M. de Medio, chanoyne de Saint Nizier (3), qui est celuy qui me fera recevoir de vos lettres quand il vous playra de m'en gratifier, et en son absence, monsieur Vulliat, contrerolleur de la mayson de Monseigneur le Duc de Nemours (4). J'escris un mot aussi au bon P. Anselme (5), mon grand ami.
J'envoyeray les lettres desquelles vous gratifiés ma seur de Mayrens (6) et madame de Charmoysi, laquelle est aux chams, aussi bien que mon frère de Boysi (7), qui sera bien marri de ne s'estre pas treuvé icy pour vous remercier luy mesme. La seule Mme de Chantai vous escrit, encor bien courtement.
Si vous le treuves a propos, je salueray bien humblement par vostre entremise madame de Tremon (8), que
(1) Il est difficile de deviner si le Saint a voulu désigner Louis, Balthazard ou François. (Cf. ci-dessus, notes (2), (4), p. 182.)
(2) Sans doute Lucrèce, dame de Cervières (voir ibid., note (1).
(3) Voir tome XII, note (3), p. 49.
( 4) Le nom de ce personnage apparaît fréquemment dans les lettres de saint François de Sales et de ses amis : des Hayes, Charmoisy, Antoine Favre. C'était l'homme serviable, toujours prêt à obliger pour des messages secrets ou des affaires d'argent. Noble Mamert Vulliat, fils d'honorable Aimé Vulliat, de la paroisse de Copponex, était contrôleur ordinaire en l'hôtel de M>r le duc de Nemours; ses deux frères, Etienne et Pierre, étaient avec lui au service du Prince. (Reg. des Délib. municip. d'Annecy.)
( 5) Parmi les Religieux de ce nom, le P. Anselme Marchand, de l'Ordre des Frères Mineurs et fils de Pierre Marchand, du Grand-Bornand, est connu pour avoir été l'ami de notre Saint. Il fut gardien du couvent des Cordeliers à Cluses, sacristain de celui d'Annecy. Prenant congé de François de Sales à son départ pour Avignon (9 novembre 1622), le P. Marchand recueillit cette parole : « Ce voyage me coustera la vie, et nous ne nous verrons plus qu'en Paradis. » (D'après sa déposition, Process. remiss. Gebenn. (I), ad 2um interrog. et art. 52.)
En juillet 1620, le Bienheureux écrivant à la Mère Favre, supérieure à Montferrand : « Vous aves en ce pais la, » lui dit-il, « le bon Père Anselme de Riom, « qui m'ayme incomparablement. » Ce Religieux fut plus d'une fois définiteur de 1626 à 1641. On ne peut savoir lequel de ces deux Pères est mentionné ici.
(6) Gasparde de Sales, femme de Melchior de Cornillon, seigneur de Meyrens.
(7) Probablement, Jean-François de Sales.
(8) Anne de Rochefort-Plurault avait épousé Léonor de Semur-Trémont, baron, seigneur de Sercy et Sancenay, qui vécut dans les camps sous Henri IV, fut deux fois gouverneur de Màcon, 1605-1614, puis de 1621 à 1625, année de sa mort. (D'après les notes de Mgr Rameau.)
vous m'aves obligé d'honnorer beaucoup par le récit que vous m'aves fait de ses mérites. Dieu vous soit guide et conducteur, ma très chère Seur, et a vostre cher pouppon, que pour maintenant je nommeray encor Pierre (0, qui est si joly, a ce qu'on me dit.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Mâcon.
(i) Pierre de Bessac (cf. ci-dessus, note ( i ), p. 284) devint chevalier, seigneur de Varennes, gouverneur de Pont-de-Veyle (1636), maître d'hôtel de Sa Majesté (1646), bailli de Mâcon (1646-167 1), et mourut le 15 février 1678. On l'inhuma dans l'église de Varennes, auprès de sa femme, Anne d'Andrieu, dont il n'eut pas d'enfants. (D'après les notes de Mgr Rameau.)
DCCCXVII
A MADAME DE PEYZIEU (0
Le nom du cœur. — Les consolations du Jubilé. — Témoignages d'amitié pour la destinataire et sa famille. — Affliction fâcheuse et affliction courageuse. — La modération des affections ménagères, grandement utile à la piété. — Une imperfection dont peu de gens s'abstiennent. — Les cœurs faibles et les cœurs forts.
Annecy, 26 octobre 16 12.
Madame ma très chère Mère,
Vostre lettre pleyne de termes d'honneur, d'amour et de confiance, me raviroit du tout a vous, si des long tems je n'y estois tout dédié. Mais, ma très chère Mère, vous m'espargnes un peu trop le nom de filz, qui est le
( 1 ) L'édition de 1626 donne sans date cette lettre, avec des suppressions et des interpolations : c'est le texte qu'ont reproduit tous les autres éditeurs. Hérissant (1753) ajoute la date de janvier 1606, par suite d'une fausse conjecture sur le jubilé des Pardons d'Annecy, qu'il a pris pour un Jubilé universel. Biaise (1833), et après lui Vives et Migne, désignent comme destinataire la Présidente Brûlart, erreur manifeste qui ressort de la mention formelle de Mme de Grandmaison, fille de Mme de Peyzieu. (Voir ci^dessus, note ( 1 ), p. 283.)
Année 1612 287
nom du cœur, pour me donner un nom respectueux, qui est bien aussi nom du cœur, mais non pas du maternel, qui est celuy de mes délices.
C'est la vérité, ma chère Mère, que nous eusmes icy une grande assemblée a nostre Jubilé (O et, ce qui importe, qu'il se fit quelque fruict. J'en eu mille consolations et point de peyne, ce me semble; seulement eusse-je bien(2) voulu que madame de Grandmayson ma chère seur, vostre fille bienaymee et bien aymable, ou fust venue trois ou quatre jours devant, ou eust arresté quatre ou cinq jours après, afïin que j'eusse eu plus de commodité de luy rendre plus de tesmoignages du devoir que je luy ay et de la sainte inclination que j'ay a son cœur, que je treuve tout a mon gré pour bien servir Nostre Seigneur. Que si nous eussions eu le contentement et l'honneur de vous avoir vous mesme, certes, c'eust esté un comble de bonheur, Madame ma très chère Mère, et vous eussies receu l'hommage que sept ou huit de mes frères et seurs ne vous ont encor point fait, en qualité de vos humbles enfans et serviteurs. Mais puis quil ne se peut d'autre façon, je vous approcheray souvent en esprit pour, avec vous conjointement, demander a Nostre Seigneur quil luy playse consoler vostre ame de sa bénédiction, la faisant abonder en son saint amour et en la sacrée humilité et douceur de cœur, qui ne sont jamais sans ce saint amour, non plus que le saint amour sans elles.
Et pour vous parler selon nostre confiance, ma très chère Mère, ne vous faschés point, ni ne vous estonnés point de voir encor vivre en vostre ame toutes les imperfections que vous m'aves confiées. Non, je vous supplie, ma chère Mère, car bien quil les faille rejetter et détester pour s'en amender, si ne faut-il pas s'en affliger d'une affliction fascheuse, mais d'une affliction courageuse et tranquille, qui engendre un propos bien rassis et solide
(1) Les « grands Pardons » de septembre (cf. p. 265).
(2) Les dix lignes suivantes sont inédites. Pour en dissimuler la suppres-^ sion, les premiers éditeurs ont imprimé : « seulement eusse-je bien désiré d'avoir l'honneur et le contentement de vous y voir, ma tres-chere Mère, » etc.
288 Lettres de saint François de Sales
de correction ; et ce propos, ainsy pris en repos et avec meureté de considération, nous fera prendre les vrays moyens pour l'exécuter, entre lesquelz je confesse que la modération des affections mesnageres est grandement utile. Je ne dis pas le total abandonnement, mais je dis la modération ; car par cette modération, nous sçavons treuver les heures franches pour l'orayson, pour un peu de lecture dévote, pour eslever a diverses rencontres nostre cœur a Dieu, pour reprendre de tems en tems le maintien intérieur et la posture cordiale de la paix, de la douceur, de l'humilité. Mais le grand secret en ceci, c'est d'employer toutes choses.
Laissés sept ou huit jours pour bien rasseoir vostre ame et luy faire prendre profondement ces resolutions. Sur tout, ma très chère Mère, il faut bien combattre la haine et les mescontentemens envers le prochain, et s'abstenir d'une imperfection insensible, mais grandement nuisible, de laquelle peu de gens s'abstiennent ; qui est que s'il nous arrive de censurer le prochain ou de nous plaindre de luy (ce qui nous devroit rarement arriver), nous ne finissons jamais, mais recommençons tous-jours et repetons nos plaintes et doléances sans fin; qui est signe d'un cœur piqué et qui n'a encor point de vraye santé. Les cœurs fortz et puissans ne se deulent que pour des grans sujetz, et encor, pour ces grans sujetz, ne gardent ilz guère le ressentiment, au moins avec trouble et empressement.
( I ) Vostre bon Curé (2), qui me plaist fort, m'a parlé de vostre désir et je luy ay dit ma pensée. Prenes courage, ma très chère Mère, que ces petites années que nous avons a couler icy bas nous seront, Dieu aydant, les meilleures
( i ) Cette phrase est inédite.
(2) Peyzieu ou Pézieu, actuellement hameau de trois cents habitants, était autrefois une paroisse sous le vocable de la Sainte-Vierge. En 1612, elle était réunie à la paroisse d'Arbignieu. Mme de Peyzieu demeurait au château de Thuey ou Thoys, à deux kilomètres au nord d'Arbignieu ; la maison-forte des seigneurs de Longecombe se dressait sur un monticule. Le « bon Curé » qui plaisait fort au Saint, se nommait Claude Buttard ; il desservit la paroisse d'Arbignieu et Peyzieu de 1603 à 1640. (D'après les notes de M. Tablé Alloing, archiviste du diocèse de Beliey.)
Année 1612 289
et les plus advantageuses pour l'éternité. (0 Je seray ce pendant invariablement,
Madame ma très chère Mère,
Vostre très humble filz et très fidèle serviteur,
Franc8, E. de Genève.
J'ay eu peur de faire trop retarder ce porteur ; c'est pourquoy je vous ay escrit sans autres considérations que celles que la sincérité de mon affection filiale m'a fourni.
A Neci, le 26 octobre 161 2.
Revu sur une ancienne copie appartenant à Mme la marquise de Mailly, au château de La Roche-Mailly (Sarthe).
(1) Ici, les anciens éditeurs substituaient aux clausules finales et au postscriptum, un passage assez considérable de la lettre du 28 février 1615 à Mme de Peyzieu, et empruntaient à la même lettre la dernière phrase et la signature qu'ils donnent à celle-ci.
DCCCXVIII
Intercession en faveur d'un capitaine dans la gêne et dans la vieillesse.
Annecy, 31 octobre 1612.
Me voyci tous-jours aux requestes pour ces pauvres gens de Genève, desquelz meshuy je seray le référendaire gênerai auprès de Vostre Excellence.
Le capitaine La Rose est de ceux qui, les premiers, sortirent de cette ville la et de Theresie qui y règne (2). Son Altesse Serenissime luy a donné un appointement par aumosne, tant en considération de sa viellesse que de sa famille, laquelle nous avons icy en grande disette ;
( 1) Le texte de cette requête et le titre de « Vostre Excellence » donné au destinataire indiquent que celui-ci n'est autre que le marquis de Lans.
(2) Henri La Rose (voir tome XII, note ( 1 ), p. 400, et tome XIV, p. 158).
Lf.ttres V 19
290 Lettres de saint François de Sales
mays, a ce qu'il me fait sçavoir, il demeurera privé de l'effect de ce bénéfice, si Vostre Excellence n'anime le commandement de Son Altesse par le sien. C'est pourquoy il m'a conjuré de vous supplier, Monsieur, en sa faveur pour ce regard ; ce que je fay très humblement, et d'autant plus volontier que la bonne feste nous invite au secours des affligés ( l ).
Je prie Dieu, Monsieur, qu'il face de plus en plus abonder Vostre Excellence en prospérité.
Vostre très humble serviteur,
Franc5, E. de Genève.
A Neci, le 31 octobre 161 2.
( 1 ) Ces derniers mots font plutôt songer à la commémoration des Trépassés qu'à la fête de la Toussaint.
DCCCXIX