‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 55 sur 88 · AU DUC DE BELLEGARDE · texte numérisé non relu

AU DUC DE BELLEGARDE

( MINUTE

Menaces et prétentions des pasteurs protestants. — Précaution que propose TEvêque de Genève pour les atténuer. — Eloge de M. Milletot.

Annecy, 10 novembre 1612.

Monsieur,

Je laisse a monsieur Milletot le contentement de vous représenter l'heureux succès de la commission que le Roy luy avoit donné pour l'exécution de l'edit de *,,., v . t

J J * * Vide supra, Epist.

Nantes a Gex *, et me reserve seulement de vous faire dccxcix, dccc.

(1) Roger de Saint-Lary et de Termes, duc de Bellegarde, pair et grand écuyer de France (1563-1046), est un personnage trop connu pour qu'il soit besoin de résumer ici son histoire ; on la trouvera dans les Mémoires sur la cour de France, au temps de Henri III, de Henri IV et de Louis XIII. Il convient toutefois de faire une mention sépciale des circonstances qui firent du célèbre gentilhomme le pénitent et l'ami de François de Sales. Leur première rencontre, d'après Y Année Sainte (tome VIII, pp. 225, 264), aurait eu lieu à Belley, au mois d'août 1603; ils en repartirent le 12 du même mois, « pour aller a Gex mettre en exécution les lettres patentes du Roy et un arrest du Parlement de Dijon pour l'establissement des cures et des églises de Gex, Ternier et Galliard dépendant de la couronne de France. » C'est dans ce

294 Lettres de saint François de Sales

un très humble remerciment pour le soin continuel que vostre zèle a du restablissement de la gloire de Dieu en ce misérable balliage, ou l'heresie, qui a si longuement foulé aux piedz la pieté, nous menace encor maintenant, aussi effrontément que jamais, de rendre vaine l'espérance que nous avons en vostre protection (0; comme si le crédit des prétendues églises de France estoit plus puissant pour nous empescher le renversement de l'effectuelle jouissance de nostre juste prétention, que la justice de la Reyne et vostre intercession pour faire maintenir un arrest si équitable et si saint, comm'est celuy en vertu duquel l'edit a esté exécuté.

Mais, Monsieur, comme c'est nostre bonheur d'avoir une foy contraire a celle des huguenotz, aussi nous glorifions-nous d'avoir une espérance opposée a leur présomption ; a rayson dequoy, tous les Catholiques de Gex, et moy plus que tous, espérons et espérerons tousjours de voir tous les jours quelque progrès de nostre sainte religion en ce petit bout de royaume qui est si heureux d'estre sous vostre gouvernement. A quoy ne

pays que le Saint convertit à la foi « les sieurs de Vangdemair et de Marqueron, » qui étaient de'la suite du duc. Irrités, les ministres essayèrent d'attenter à la vie du Bienheureux par le poison. Celui-ci, malgré les soins « du médecin de monsieur de Bellegarde, tomba dans une grosse fièvre et en pensa mourir... Et j'estois présent, » ajoute François Favre, de qui nous tenons ce récit. (Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 14.) Le duc intervint en 16 n pour le rétablissement du culte à Challex et à Divonne. (Cf. ci-dessus, note (2), p. 57.) Au mois de juillet 1613, il était à Gex, où notre Saint le trouva, et le 51, Roger de Bellegarde fit « ses Pasques » à Saint-Claude. (Lettre du 31 juillet 1613, au marquis de Lans.) C'est vers ce temps-là qu'il faut placer sa confession générale au Bienheureux.

Il nous reste une dizaine de lettres spirituelles adressées par François de Sales à son nouveau Théotime; elles ont passé jusqu'ici assez inaperçues. On y verra comment le prestige de sa sainteté rayonna, de son vivant, jusque sur l'entourage intime de Louis XIII et de la régente, mais l'on admirera surtout par quelle merveilleuse souplesse son zèle sut atteindre, avec autant de suavité que de force, l'une des âmes les plus mondaines et les plus hautaines de la cour de France.

(1) Dans les derniers mois de cette année, en effet, les calvinistes avaient élevé de nouvelles protestations. Pierre Chevalier, seigneur de Fernex, se chargea de présenter au Conseil du roi leurs réclamations ; mais un arrêt rendu le 23 décembre et publié à Gex le 14 janvier 1613, maintint la restitution des églises aux catholiques, tout en faisant quelques concessions aux protestants. (Cf. Brossard, Hist. du pays de Gex, 1851, chap. xxv.)

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serviroit pas peu si monsieur Milletot, qui a si dignement prattiqué sa commission, avoit quelque charge particulière d'ordonner et connoistre de tout ce qui en dependroit, par manière de surintendance aux officiers de la justice ; car iceux estans de contraire religion a la nostre, ce nous seroit un grand bien d'avoir qui eust un soin particulier de nous, comme auroit ledit sieur Milletot, qui certes a tesmoigné une grande prudence et bonn'affection en cette occurrence.

Mais, Monsieur, vostre sagesse vous suggérera ce qui sera plus a propos sur ce point, et moy, ce pendant, je continueray mes souhaitz devant Nostre Seigneur pour vostre prospérité, affin qu'il luy plaise vous en combler a jamais. Je suis

Ce 10 novembre 161 2 (0.

Revu sur le texte inséré dans le Ier et le IId Procès de Canonisation.

(1) Cette date est donnée par le second Procès de Canonisation du Saint elle manque dans le premier.

DCCCXXII

A M. GILLES LE MAZUYER (0

L'église de Gex; espérances qu'elle donne. — Une difficulté et une impossibilité se rencontrent dans les lettres de naturalité obtenues pour les curés. — Une « viande friande » au xvne siècle. — Remerciements du Saint. — Il ne fait pas le « refuseur, » mais jamais il ne sera « praetendeur. » — Les francs serviteurs de Dieu, peu nombreux.

Nostre pauvre Gex est tous-jours presque en mesme

(1) Gilles Le Mazuyer, né à Toulouse de Philibert Le Mazuyer, vicomte d'Ambrières,. conseiller au Parlement de Paris, et de Marie Legrenier, fut

296 Lettres de saint François de Sales

Cf. Epist. prœced. estât * ; ce quil 3^ a de plus, ne sont que certaines dispositions qui nous font promesse de mieux a l'advenir (0. Mays il faut louer Dieu, car aussi bien ne meritonsnous pas quil face une transmutation momentanée de ces cœurs la, qui seroit un miracle en la grâce, comme

joan.,11, 7-9. fut la transmutation de l'eau au vin *, en la nature. Je m'essayeray de faire que rien ne manque de ma part, autant que mon pouvoir s'estendra.

Voyla, Monsieur, la copie des lettres de naturalité que vostre bonté a impetrees pour nos pauvres curés, esquelles je treuve une difficulté et un'impossibilité. L'impossibilité est que ces bons prestres obtiennent de Romme un brevet par lequel nostre Saint Père accordera que les bénéfices de ces curés venans a vaquer en cour de Romme, il n'en sera prouveu qu'a la nomination du Roy, ou par les Ordinaires. Juges je vous supplie, Monsieur, si cela est en la puissance ni des curés ni de moy ; car, ou ces bénéfices estans enclavés au royaume sont par la en cette condition, et lhors, qu'est il besoin d'obtenir le

envoyé en i6ir au bailliage de Gex, avec le sieur de Villarnoul, pour régler les différends qui divisaient les catholiques et les calvinistes de ce pays. Il était alors maître des requêtes au Conseil royal. Le « grand catholique et grand homme d'affaires, » comme l'appelle le Saint dans sa lettre du 13 décembre 161 r (voir ci-dessus, p. 128), devint quatre ans plus tard premier président du Parlement de Toulouse, François de Clary lui ayant cédé sa charge et donné sa fille Françoise en mariage, à la fin de 1615. A peine installé, il offrait à l'Evêque de Genève un témoignage délicat d'amitié, en lui demandant pour la capitale du Languedoc un essaim de ses chères filles ; il le pria d'y venir lui-même prêcher un Carême. En 1617, il assista à l'assemblée des Notables tenue à Rouen, et à celle de Paris en 1627. Magnifique dans le train extérieur de sa maison, inaccessible à la crainte, rude au parler et dans l'action, Gilles Le Mazuyer était bien fait pour vivre dans cette époque tourmentée et pour tenir tête aux violences que fomentaient dans le Midi les passions religieuses de son temps. S'il ne fut pas tendre et miséricordieux pour les protestants, ceux-ci le lui rendirent bien. Les Oratoriens de Toulouse, les Carmélites d'Auch lui doivent leur fondation. Cet homme intraitable était pieux jusqu'à la ferveur; sa grandeur d'âme et son désintéressement éclatèrent surtout pendant la peste qui, en 1631, désola Toulouse. Il mourut le 10 octobre, victime de son dévouement. (Voir Hist. du Parlement de Toulouse, Ms. Lombard, conservé aux Archives du Parlement, tome III.)

(1) Peu nombreux et craintifs, les catholiques de Gex ne formaient pas encore une communauté serrée et résistante. Toujours aux aguets, il leur fallait compter avec leurs voisins, ingénieux et opiniâtres pour faire échec par tous les moyens aux ordonnances des commissaires royaux.

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brevet mentionné ? ou ilz ne le sont pas, et lhors, quelle témérité a des pauvres ecclésiastiques decousuz, de demander au Pape une chose de telle conséquence ? car vous sçaves, Monsieur, que les grans estiment leurs droitz chèrement, et que ce n'est pas a des chetifs curés d'impetrer telles choses. Cela donq me semble impossible aux curés et a moy qui voudrois m'engager pour eux.

La difficulté est en ce qu'on les veut astraindre que sil failloit playder pour les tiltres et possessions desditz bénéfices, ilz poursuivront les procès par devant les officiers du Roy et non ailleurs. Car, Monsieur, ne pourroyent ilz pas playder, ou au petitoire, ou, pour les tiltres, devant mon officiai forain résident dans le royaume, ou devant Monsieur l'Archevesque de Vienne, nostre Métropolitain ? Il m'est advis qu'en France les tribunaux ecclésiastiques ne sont pas inhabilités a décider de telles causes; néanmoins je ne le sçai pas bonnement. Mays icy en Savoye, ou on suit le stile des cours des Parlemens de France, nous connoissons du petitoire, et par conséquent des tiltres ; et a Vienne, je sçai qu'on en playde aussi. Voyla donq ma difficulté.

Or, je vous représente l'un et l'autre, affin quil vous playse, Monsieur, si vous le juges raysonnable et que je ne me soys pas trompé en mon discours, d'oster l'un et l'autre, en sorte que les lettres puissent estr'utiles a ceux pour lesquelz vostre faveur les a obtenues ; car il ne manquera pas d'entrepreneurs qui, par le manquement de l'exécution de telles charges, attaqueront ces pauvres curés pour avoir leurs bénéfices, viande si friande en ce tems, que les plus incapables en veulent plus avoir.

Et a ce propos, je vous remercie humblement de la bonne pensée que vous avies faite pour moy avec monsieur des Hayes, si je fusse allé a Paris (O. Je ne meriteray jamais cette faveur, si mes désirs et intentions ne tienne (sic) lieu de mérite. Dieu, qui de sa grâce a esté jusques a présent avec moy en ce chemin ecclésiastique

(1) Voir. ci-dessus, Lettre dcccx.

298 Lettres de saint François de Sales

par lequel je chemine, m'a donné du pain a manger

et de l'eau a boire et des vestemens pour m'affeubler :

c'est bien assés pour m'obliger a le tenir pour mon Dieu,

*Gen.,xxvm,2o-22; a luy dresser des autelz * a Gex, en France et par tout

cf. I Tim., vi, 8. ■111 1 • , •

ou il luy playra employer ma misère pour la gloire de sa miséricorde (0. Je ne dis pas cela, Monsieur, pour faire le refuseur, mays seulement pour dire avec confiance de vostre amitié, que je ne seray jamais praeten-

* Cf. 7>. de l'Am. deur. (*) Cui quod satis est satis non est, illi nihil

de Dieu, liv. VIII, . . . A L

chap. vm. satis est *.

Je ne laisse pas pourtant, Monsieur, de vous estre extrêmement obligé, et ne me puis empesché (sic) de désirer que je puisse un jour vous l'aller tesmoigner a Paris. Et tandis, remettant cela au bon playsir de Nostre Seigneur, je le supplie quil vous comble de ses bénédictions et madame vostre bonne mère (2), delaquelle j'honnore de tout mon cœur la pieté, et me sens honnoré de sa bienveuillance que le P. François (3) m'a attestée. C'est un rejallissement de la vostre, pour laquelle je suis sans fin,

Monsieur,

Vostre plus humble très affectionné serviteur,

Franc8, E. de Genève.

xiiii novembre 1612, a Neci.

Monsieur, je vous supplie humblement d'avoir soin, puisquil vous plait le me promettre, de ma requeste contre ceux de Genève (4). Je crains la prudence de ce

* Cf. I Cor., 1, 20. siècle, laquelle, selon Dieu, est une mère imprudence *.

O combien cette divine Majesté a peu de francs

(*) Rien ne suffit à celui auquel ce qui suffit ne suffit pas.

(1) On voit réapparaître ici le dessein que les admirateurs de François de Sales renouvelèrent si souvent de le faire sortir de ses chères montagnes, pour donner à sou apostolat un champ plus vaste ou un théâtre plus relevé.

(2) Nous n'avons pas de documents biographiques sur la mère du destinataire. (Cf. ci-dessus, note ( i ), p. 295.)

(3) Le P. François de Chambéry (idem, note (1), p. 129).

(4) Voir note (1) de la page suivante.

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serviteurs ! Vous estes bienheureux, Monsieur, d'estre de ce petit nombre.

A Monsieur Monsieur Le Mazuyer, Viscomte d'Ambrieux, Conseiller du Roy en ses Conseilz d'Estat et privé et Maistre des requestes de l'hostel de Sa Majesté.

A Paris.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Toulouse.

DCCCXXIII

A M. ANTOINE DES HAYES

Requête de François de Sales. — A la diète de Bade. — Obstination des Bernois. — Un déplaisir du Saint.

Annecy, 14 novembre 161 2.

Monsieur,

Je ne puis pas perdre cett'occasion de vous ramentevoir mon affection qui vous honnore au dessus de toutes les pensées que vous en sçauries jamais avoir. J'escris a monsieur Le Masuyer *, tous-jours pour nos affaires de * Epist. praeced. Gex, et luy recommande ma requeste contre ceux de Genève, delaquelle il luy a pieu me promettre d'avoir soin (*). Ce n'est pas que j'espère rien de cette poursuite

( 1 ) Une copie non datée de ce document se conserve aux Archives de Genève, Portefeuille historique n° 2483; elle a été publiée par M. Eugène Ritter, avec plusieurs autres pièces concernant la même affaire, dans la Revue Savoisienne de septembre-octobre 1885.

Dans sa requête, le saint Evêque invoquait ses droits et ceux du Chapitre de son église cathédrale sur les « domaines ecclesiasticques usurpez par la ville de Genève, » et demandait au Roi et à son Conseil d'être « réintégré et resta- « bly... en la réelle possession et jouissance des églises, maisons presbite- « ralles, biens et revenus » qui appartenaient jadis au Chapitre de Saint- Pierre et au prieuré de Saint-Victor. Déjà, au mois de juillet précédent, il avait présenté les mêmes réclamations aux commissaires royaux chargés de mettre à exécution l'Edit de Nantes dans le bailliage de Gex. Renvoyé par ceux-ci au Conseil de Sa Majesté (cf. ci-dessus, note (2), p. 254), il dut réitérer

en un siècle si plein de considérations humaines, mays au moins empescheray-je la prescription ; et si Dieu nous envoyé une sayson plus pieuse, ce sera tous-jours un advantage d'avoir demandé.

Nos ambassadeurs de deçà sont revenus de la diète de Bades, ou ilz pensoyent que l'authorité du Roy et l'entremise des Cantons catholiques auroyent disposé les Bernois a la restitution du païs de Vaux, ou au moins a convenir d'arbitres pour un journée amiable ; maj^s ilz ont treuvé tout au contraire, car les Bernois n'ont quasi pas voulu entendre la proposition, et nul n'a parlé en nostre faveur (0. Reste que Son Altesse prenne une bonne et salutaire resolution d'attendre que Dieu face

ses instances au commencement de novembre, car le 17 de ce mois, « le Conseil d'Estat du Roy » ordonnait d'ouïr « les parties pardevant les sieurs de Vie et Le Mazuier. » (Voir Revue Savoisientie, 1885, p. 260.) Mais, comme on le voit par cette lettre, le Saint ne se faisait guère illusion sur l'issue de ses démarches; ainsi qu'il l'avait prévu, elles échouèrent, et, semble-t-il, devant les oppositions que leur suscita le zèle remuant du syndic Jacob Anjorrant, député de la Seigneurie de Genève. (Voir ibid., ses lettres et ses rapports.)

( 1 ) La diète des huit cantons catholiques s'ouvrit à Bade le 4 octobre (cf. ci-dessus, note (1), p. 276); l'assemblée de la diète générale se tint le 21 du même mois. Le baron Amédée de Chevron-Villette et le sieur Valdengo, auditeur en la Chambre des Gomptes de Piémont, avaient été adjoints comme délégués extraordinaires à M. de la Tournette, ambassadeur ordinaire en Suisse depuis juin 161 1. (Voir tome XI, note (2), p. 7.) De Lucerne, celui-ci écrivait à son prince, le 8 octobre 1612 : « J'ay comparu a l'assemblée des 8 Cantons le 4 de ce presen mois... Je diray a V. A. S. comme j'ay festiné Messrs les Ambassadeurs des 8 Cantons, je leur ay faict bonne chère et n'avons pas oublié de bien boire a la santé de V. A. S. » (Turin, Archives de l'Etat, Svi^era, Letîere Ministri, Mazzo 5.) Ces libations furent suivies de belles promesses, et ce fut tout. Les Bernois, ayant fait secrètement alliance avec les Valaisans et forts de l'appui que leur promettaient leurs coreligionnaires de France, ne voulurent rien entendre. Nous avons les lettres particulières du baron de Villette et du seigneur de la Tournette, où chacun expose au duc de Savoie l'insuccès de sa mission, avec un embarras mal dissimulé. Une lettre de ce dernier, du 3 novembre 1612, adressée à un ministre de Charles-Emmanuel, nous apprend qu'il fut vivement blessé de n'avoir pas mené tout seul les négociations. « On a bien esté esbey, » dit-il, « de voir venir trois Ambassadeurs a la Diète générale, pour demander a Messrs de Berne ouy ou non. » (Ibid. et Archives de la Visitation d'Annecy; voir à l'Appendice II.)

La diplomatie de la cour de Savoie, si féconde en ressources, l'habileté et le dévouement de ses négociateurs essayèrent en vain de déjouer l'obstination des Bernois. Quelques années plus tard, Charles-Emmanuel, épuisé, signait le 23 juin 1617, un traité entériné seulement le 18 juillet 1629, qui leur cédait ses droitssur le pays de Vaud. (Cf. plus haut, note (1), p. 68.)

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naistre un'occasion propre pour tirer sa rayson. Je suis marri de ce succès a cause de la religion, qui est si peu regardée et favorisée, et j'ay encor mon interest particulier pour 25 ou trente parroisses de ce pais-la, qui sont de mon diocaese.

Voyla nos nouvelles, et n'est pas besoin que je vous die que je ne désire pas que l'on sache que je les escrive, car aussi ne les escrirois-je pas a un autre qu'a vous, a qui je suis tout extraordinairement,

Monsieur,

Serviteur très fidèle et très humble,

Franc8, E. de Genève.

xiiii novembre 1612, a Neci.

Monsieur, je ne parle plus du deplaysir que j'ay eu de n'aller pas vers vous, mays je ne le puis oublier *. * Cf. Epist. dcccx

et p. 297.

A Monsieur [Monsieur] des Hayes, Maistre d'hostel du Roy, Gouverneur et Baillif du chasteau et ville de Montargis.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mi,e Venant, à Lincelles (Nord).

DCCCXXIV

A LA PRÉSIDENTE FAVRE

Une âme qui va bien. — L'amour de Dieu et la paix. — Les voies du Ciel. — Précaution contre les « babillardz ». — Ce que pensait le Saint des Ursulines et des institutrices chrétiennes. — Les entreprises extraordinaires qui ne sont pas hasardées. — Un monastère de seize bonnes filles, où rien n'abonde ni ne manque. — La pauvre Thiollier.

Annecy, 18 novembre 1612.

Ma très chère Seur,

J'ay receu vos deux lettres, toutes douces et de bonnes nouvelles; car vostre chère ame va bien, puisqu'elle

302 Lettres de saint François de Sales

veut bien s'avancer au saint amour de Nostre Seigneur. Faysons bien cela, ma très chère Fille, car en fin, tout *£ccies., i, 2, 14, le reste n'est que vanité *. Et parce que l'amour ne loge qu'en la paix, soyes tous-jours soigneuse de bien conserver la sainte tranquillité de cœur que je vous recommande si souvent. Que nous sommes bienheureux, ma chère Seur, d'avoir des travaux, des peynes et des ennuis ! car ce sont les voyes du Ciel, pourveu que nous les consacrions a Dieu.

Je vous renvoyé les papiers de dévotion, que je treuve bien utiles ; mays si on les imprimoit, je ne voudrois pas que vostre nom y fust descouvert, pour ne point donner lieu aux babillardz d'en parler, et sur tout l'œuvre estant si courte.

Vous pouves bien, ce me semble, choisir ce bon Père la pour vostre confesseur (0, puisqu'aussi bien le Père Recteur (2) est souvent empesché.

Nos bonnes Dames de la Visitation font extrêmement bien, et quand leur logement sera du tout accommodé, elles seront très bien ou elles sont maintenant (3). Vostre fille U) chemine fort dévotement et se porte très bien. La bonne Mère de Chantai est presque guérie et a aujourd'huy esté a la sainte Messe (5).

Ce seroit un très grand bien qu'a Chamberi il y eust des Ursulines et voudrois bien y pouvoir contribuer quelque chose (6) ; car en fin, bonheur a ceux qui nourrissent

(1) Sans doute un Jésuite, dont nous ignorons le nom.

(2) Le P. Claude Le Maire (cf. ci-dessus, note ( i), p. 209).

(3) Voir plus haut, note ( 1 ), p. 245, et note ( 3 ), p. 2S2.

(4) Sœur Marie-Jacqueline Favre.

( => ) Cf. les deux lettres suivantes et ci-dessus, note ( 1 ), p. 292. (6) On lit dans les Chroniques de V Ordre des Ursulines (Paris, 1673) :

« C'est au grand saint François de Sales que la Savoye est redevable de l'entrée des Ursulines en sa ville capitale de Chambery et de là en d'autres, parce que cet incomparable Prélat, toujours animé de zèle pour le salut des âmes, s'employa auprès de Leurs Altesses Royales pour leur faire connoistre le fruit qui provenoit aux peuples de la bonne institution que les Filles de sainte Ursule donnoient à la jeunesse, et pour obtenir des patentes aux fins de leur établissement dans leurs Estats. »

Le Saint fut heureux dans sa démarche, qu'il fit sans doute pendant son voyage à Turin, avril-mai 1613 : le duc adressa, le 14 mai de cette même année, les lettres patentes au souverain Sénat (voir Burnier, Hist. du Sénat, 1864,

Année 1612 303

les enfans pour l'amour, crainte et service de Dieu. Il ne faut que trois filles ou femmes courageuses pour commencer ; Dieu donnera l'accroissement. Nos Dames de la Visitation doivent donner courage d'entreprendre, a celles qui seront tant soit peu disposées. Selon mon jugement, ce n'est pas hazarder que de se confier un peu extraordinairement a Nostre Seigneur es desseins de son service.

Ma très chère Seur, ma Fille, aymés tous-jours bien mon ame, qui ayme tant la vostre. Je suis en Nostre Seigneur, tout vostre.

Vostre très humble et très obéissant frère et serviteur,

Franç% f£. ^e Genève.

18 novembre 161 2, a Neci.

La bonne Thiollier sera, a mon advis, fort consolée en cette Congrégation (0, laquelle se treuvera composée, mercredi prochain, de seize bonnes filles (2), laissant a part celles qui sont receuës et qui ne peuvent encor

p.687) ; mais celui-ci opposa mille obtacles et ne les entérina qu'en 1625, après plusieurs lettres de jussion. Mieux inspiré, le Conseil de ville s'intéressa à la fondation et l'assista d'une « aumône de 25 ducatons pendant six années consécutives. » (Ibid., p. 557.) Le chroniqueur cité plus haut, résume ainsi qu'il suit l'histoire de cette fondation : « Il se trouva un jeune estudiant qui avoit veû la Mère Françoise Leguisé, Ursuline congregée, laquelle estoit alors au Pont Saint Esprit, où celuy-cy luy écrivit en diligence, luy donnant avis de l'occasion qui s'offroit de faire une maison de son Ordre dans la Savoye. » La Mère pria un de ses amis, « M. Faure, elû de Lion, de faire le voyage de Chambery; ce qu'il entreprit en compagnie du R. P. de Retz, supérieur de la Congrégation de l'Oratoire et des Ursulines de Provence, et... ils jugèrent qu'il ne falloit pas négliger ce bon dessein. Ainsi M. Zacharie Gonnet, ecclésiastique, et les RR. PP. de Serre et Jacques George, de la Compagnie de Jésus, obtinrent les permissions nécessaires. Après cela, la Mère Leguisé, avec quatre autres filles, se mit en chemin et arriva à Chambery en avril 1625. »

( 1 ) Sœur Marie-Antoine (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 161).

(2) La Congrégation comprenait à cette date : la Mère de Chantai, les Sœurs Marie-Jacqueline Favre, Jeanne-Charlotte de Bréchard, Claude-Françoise Roget, Péronne-Marie de Chastel, Marie-Marguerite Milletot, Marie- Adrienne Fichet, Claude-Marie Thiollier, professes; Claude-Agnès Joly de la Roche, Marie-Aimée de Blonay, Marie-Marthe Legros, Marie-Avoie Humbert, Anne-Marie Rosset, novices; Marie-Antoine Thiollier, — dont le Saint parle ici — prétendante, et Anne-Jacqueline Coste, tourière. La seizième serait-elle Sœur Anne-Françoise Chardon, qui reçut l'habit le 29 novembre ?

304 Lettres de saint François de Sales

venir. Des-ormais on sera en peyne a refuser, et néanmoins il le faudra faire, si ce n'est pour quelque personne qui puisse rendre quelque extraordinaire service a Nostre Seigneur. Et quant aux moyens, rien n'y abonde et rien n'y manque ; Dieu a soin de ses servantes et Nostre Dame les pourvoit. Il vous faut tous-jours dire des nouvelles de cette petite assemblée, laquelle, comme je croy, vous est chère.

La pauvre Thiollier estoit si empressée, qu'elle oublia le pacquet de la bonne madame d'Aiguebelle (0, a laquelle partant je ne sçaurois respondre. Je salue de tout mon cœur ma très chère nièce (2).

A Madame Madame la première Présidente de Savoye.

(1) Mme d'Aiguebelette (voir le tome précédent, note ( i ), p. 393).

(2) Sans nul doute, Mme de la Valbonne.

DCCCXXV

A MADAME D ESCRILLES

Nouvelles de la Mère de Chantai. — Oratoire de la Visitation.

Annecy, 18 novembre 1612(1).

I Vostre fllz (2) sera bien, je m'asseure, chez M. de Genesia (3). Il sera bon de faire comme vous dites, et

( i ) La date, qui serait douteuse, si nous n'avions que l'Autographe, est prouvée manifestement par l'allusion au nouvel « oratoire » de la petite Communauté. Quant à la destinataire, la mention de Saint-Jeoire, dont le père de Mme d'Escrilles était seigneur et baron, la désigne assez clairement, et aussi le rapport de ce billet avec les lettres du 13 octobre 1612 et de février 1613, où il est parlé de « M. de Genesia. »

Migne (tome VI, col. 1091) a donc fait erreur en datant cette lettre de 1622, et en lui assignant pour destinataire la sœur du Saint.

(2) Antoine-Balthazard de la Touvière d'Escrilles (cf. ci-dessus, p. 280).

(3) Lancelot Guillet, dit de Pougny, seigneur de Genissia, puis baron de Saint-Denis, Charansonay et Saint-Marcel, épousa vers 1593 Charlotte de

Année 1612 305

envoyer le quart ou le tier de la pension, selon qu'elle se donne aux autres lieux.

Nostre bonne M'ne de Chantai se porte beaucoup mieux (0, avec un (sic) très chère souvenance de vous et de vostre dilection. Mercredi nous logerons le Saint Sacrement en l'oratoire de la Visitation (2), dequoy toutes ces bonnes filles sont grandement en feste.

Quand vous seres a Saint Jo}^re je treuveray bien commodité de vous escrire, et, ou que vous soyes, je vous auray tous-jours fort present'en ce peu de prières que je présente a Nostre Seigneur, que je supplie tenir vostre cœur de sa main et vous combler de son saint amour. Je suis,

Ma très chère Fille,

Vostre plus humble très dédié serviteur,

F., E. de G.

xviii novembre 1612.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, à la Maison-Mère des PP. Salésiens

de Don Bosco.

Maillard, et en secondes noces, après 1608, Louise de Montferrand. Il était fils de noble Marin Guillet, coseigneur de Monthoux, et de Gasparde de Puencet. Le choix de Mme d'Escrilles s'explique par les alliances qui avaient uni les familles de Mouxy et Guillet de Monthoux.

(1) Cf. pp. 302, 306, 307.

(2) « La maison et chapelle estant bien ajancees, nôtre Bienheureux vint donner l'habit a une fille » — Sœur Marie-Antoine Thiollier — « et posa le Saint Sacrement. » Ceci se passa le 21 novembre. (Hist> de la Fondation du jer Monastère d'Annecy.)

Lettres V 2o

^oô Lettres dE saint François de Sales

DCCCXXVI

A LA MÈRE DE CHANTAL (inédite)

Affectueuse gronderie. — La Mère de Chantai au milieu des tracas d'une installation. — Pourquoi doit-elle garder ses forces.

Annecy, 20 novembre 161 2 (1).

Dites moy donq, mais dites en conscience, ma très chère, comme vous vous portes du tracas que vous fistes hier parmi cette nouvelle mayson. A peu que je ne fus scandalisé, ou au moins fasché ; car, quell'apparence, au sortir de tant de foiblesses, s'aller travailler et rompre parmi cette fabrique? Néanmoins, j'attens de sçavoir comme cett'exercice vous sera reusci, car selon cela, ou je me courrouceray en qualité de père, ou je dissimuleray la faute en qualité de filz. Et ce pendant, vous sçaves bien que vous ne deves pas jeûner aujourdhuy, car nostre glorieuse -Reyne et Maistresse a besoin de ce peu de forces qui vous restent pour d'autres services qu'elle veut des-ormais tirer de vous.

Or sus, bon jour, ma très chère Mère ; demeures non seulement en paix, mais en repos. Dieu soit a jamais l'unique praetention de nostre cœur. Amen.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. l'abbé Giraud, Aumônier du Noviciat des Frères des Ecoles chrétiennes, à Moulins.

(1) D'après sa teneur, ce billet a dû être écrit la veille d'une fête de la Sainte Vierge, pendant une convalescence de la Mère de Chantai et alors que le nouveau logement des Sœurs n'était pas encore tout à fait accommodé. Or, le départ de la Galerie s'effectua le 30 octobre 1612 (cf. ci-dessus, note (3), p. 282). Nul doute que l'intrépide Fondatrice n'ait voulu prendre sa part de travail parmi les tracas de l'installation, après avoir pris le souci du déménagement. Le 18 novembre (voir ci-dessus, pp. 302, 305) elle était « presque guérie; » le 22 (voir page suivante), elle se remettait « fort foiblement ; » enfin, le 18 la maison n'était pas encore adaptée à sa nouvelle destination. Toutes ces circonstances concordent avec la date que nous proposons.

Année 1612 307

DCCCXXVII

A MADAME DE LA FLÉCHERE (0

Les bancs des femmes dans les chœurs des églises. — Elles peuvent toutefois y entrer. — Nouvelles de la Mère de Chantai et de la Congrégation. — Pourquoi il est mieux d'avoir moins.

Annecy, 22 novembre 1612.

Il est vray que nous fismes un décret, il y a environ trois [ans] (2), ma très chère Fille, que tant qu'on pourroit, on osteroit les bancs a femmes des chœurs de toutes les églises, parce que cela est juste, bien séant et conforme aux anciennes coustumes des chrestiens. Mais il ne fut pas dit, ni ne le devoit estre, que les femmes n'entrassent pas au chœur ; car, pour plusieurs occasions, il est raysonnable qu'elles y entrent, pourveu que ce soit avec la modestie que la sainteté du .lieu requiert. Prenés donq discrettement la place, pour vos prières, qui vous sera plus propre, pourveu que ce soit sans banc ; car je ne voudrois pas que vostre banc fust auprès de l'autel, a cause [de] la messeance. Vous sçaves bien qu'en cette ville et en nostre Office le plus solemnel, les femmes se mettent bien dans le chœur et aux treilles.

La bonne madame de Chantai se va remettant, mais fort foiblement (3) ; elle fut hier a la Messe et a l'exhortation. Ell'a un cœur admirable envers Dieu et vous

(i) Les particularités et les allusions du texte conviennent à Mme de la Fléchère plus qu'à toute autre destinataire.

(2) Le Synode de 1603 avait fait la défense suivante : « Pour ce qu'il nous a esté remonstré que plusieurs gentilhommes dressent des bancs dans les cueurs des églises, occasion de quoy l'Office est empêché : nous avons ordonné qu'il leur est permis d'y entrer; mais quant aux femmes, qu'elles demeureront dans la nez. » (R. E.) Les constitutions synodales de 1612 portent cet article : « Sont des a présent les défenses rafreschies. »

Il y a donc erreur dans le texte de Datta ; ce n'est pas trois, mais neuf qu'il faudrait lire. En supposant que le Saint avait écrit en chiffres, l'erreur entre 3 et 9 serait facile.

(3) Cf. le hillet précédent.

308 Lettres de saint François de Sales

chérit parfaitement. La petite Congrégation va croissant, ce me semble, en vertu comm'en nombre des filles.

Nous avons accommodé les différences du cher mari et du beaupere (0 au mieux que nous avons sceu. Il est mieux d'avoir moins et de l'avoir en paix.

Dieu vous bénisse, ma très chère Fille, et je suis en luy,

Vostre plus humble et très affectionné serviteur,

Françs, E. de Genève.

(i) Henri, seigneur de la Fléchère, Molliens, Vanzy, de la Caille, etc., chevalier des saints Maurice et Lazare, commandeur de Saint-Julien et commissaire de l'artillerie deçà les monts par patentes du 15 février 1595, avait épousé (contrat dotal du 18 septembre 1 57 1) Etiennette de Bellegarde. Il testa le 8 avril 1612, mais il a pu survivre à son testament. C'est de ce gentilhomme que fait mention la Mère de Chaugy, quand elle écrit dans la Vie de Mme de la Fléchère, chap. 11 : « Les occasions d'exercer une sainte patience ne luy manquèrent pas, ayant rencontré un beau-pere âgé et d'une humeur assez fascheuse. » (Les Vies de VIII vénérables Veves, etc., Annessy, 1659.)

DCCCXXVIII

A LA PRÉSIDENTE FAVRE

Les Ursulines et les petites filles de Chambéry. — Un défaut de l'éducation maternelle, assez fréquent, d'après le Saint.

Annecy, 28 novembre 161 â.

Ma très chère Seur,

Je vous salue mille fois de tout mon cœur, et prie Dieu que le vostre soit a jamais rempli de paix, douceur et dévotion. Faites moy le bien de m'advertir, je vous supplie, quand Mme d'Alufen (0 sera arrivée a Chamberi,

( i ) Très probablement Anne de Gingins, fille de Joseph de Gingins, baron de la Sarraz au pays de Vaud, et de Barbille de Chetin, de Berne. Elle avait épousé noble François-Gaspard Mestral de Mons, qui figure avec le titre de « seigneur d'Aruffens » dans un acte du 20 février 1615. (Archives de la Visitation d'Annecy, Collection J. Vuy .) Par son mari, fils de Françoise de Villette-la-Couz, « Mmc d'Alufen » était alliée à la famille de Sales. (Cf. Guichenon, Hist. de Bresse et Bugey, 1650, Partie III, continuation.)

Année 1612

et encor si l'envie que le bon Père Thimothee (0 a d'introduire a Chamberi l'Institut des Urselines pourra reuscir (2). Ce seroit sans doute un grand bien pour ces pauvres petites filles, qui souvent, sous les caresses de leurs mères, aprenent beaucoup de vanités qui croissent avec elles et plus qu'elles.

Hier, monsieur le Comte de Saint Alban et madame la Contesse sa femme (3) passèrent icy, mays nous n'eusmes pas le bien de les voir.

Dieu vous bénisse de sa grande bénédiction, ma très chère Seur, ma Fille, et je suis a jamais

Vostre plus humble très affectionné frère et serviteur,

Françs, E. de Genève.

xxviii novembre 161 2, a Neci.

Je salue très chèrement ma bonne nièce (4), que j'aime et honnore de tout mon cœur.

A Madame Madame la première Présidente de Savoye.

Revu sur une photographie de l'Autographe appartenant à M. le comte d'Yrsch, à Freiharn, près Munich (Haute-Bavière).

{1) Ce P. Timothée doit être un Capucin ou un Cordelier.

(2) Voir ci-dessus, note (6), p. 302.

(3) Claude-François (1) Pobel, seigneur de Pressy et la Croix, baron d'Epierre, comte de Saint-Alban, était fils de Catherin Pobel, seigneur d'Asnières ; il avait épousé Denise-Françoise de Lambert, et en secondes noces, par contrat dotal du 26 janvier 1599, Marguerite du Pont. Ambassadeur en Suisse (1593), chevalier du Sénat en 1597, conseiller d'Etat et chambellan de Son Altesse, baron, puis comte de Saint-Alban en 1608, Claude-François testa le 28 juillet 1618 et mourut le 14 juillet 1625. (D'après les notes de M. le comte de Mareschal et le Reg. des Entrées du Sénat.)

(4) Mme de la Valbonne, belle-fille de la destinataire.

( 1 ) Il ne faut pas le confondre avec son frère Claude. Nous avons donc fait erreur (note (3), p. 262) en appelant celui-ci Claude-François.

310 Lettres de saint François de Sales

DCCCXXIX

A M. CLAUDE DE NEUVEGELLE (0 Recommandation réitérée en faveur d'une pauvre fille.

Annecy, 28 novembre 161 2.

Monsieur,

La pauvre fille pour laquelle je vous parlay et vous me promistes quelque secours, se plaint a moy dequoy elle ne reçoit aucun fruit de mon intercession, ni de la bonne volonté qLi'alors il vous pleut me tesmoigner. Ayes aggreable sur cela, je vous prie, Monsieur, que je vous en donne souvenance, et vous die que Dieu vous recompensera de tout ce que vous feres pour cette sienne pauvre créature, bien que ce soit par rayson d'équité et de vray devoir. Je m'asseure que vostre charité et bon naturel vous solliciteront assés, sans que personne s'y employé davantage.

C'est pourquoy je me contenteray de vous l'aves (sic) remémoré, en vous conjurant de m'aymer tous-jours, puis que vous souhaitant toute sorte de bonheur, et mesme en vostre digne mariage dont on m'a donné la nouvelle ces jours passés, je demeureray,

Monsieur,

Vostre bien humble affectionné serviteur en Nostre Seigneur,

Franc6, E. de Genève.

xxviii novembre 1612, a Neci.

A Monsieur Monsieur de Noveselle.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme Favet, à Nice.

(1) Cette lettre s'adresse au fils de Georges-Philippe de Varax et de Melchide d'Angeville, Claude, seigneur de Neuvecelle, Saxel, Meyroux, etc. De demoiselle Daniel Tronchet de Probein, qu'il avait épousée en 1612, il eut plusieurs enfants, et décéda le 29 septembre 1646. (D'après les notes de M. le chanoine Gonthier.)

Année 1612 311

DCCCXXX

A LA MERE DE CHANTAL

Comment recevoir les remèdes imposés par l'obéissance et la raison. — Les croix qui répugnent aux sens et à la nature. — Dans la maladie, la Mère de Chantai doit être « brebis » et « colombe. »

Je vous asseure, ma très chère Mère, ma Fille, que je voudrois bien porter en mon cors et en mon cœur toutes les peynes que vous aures parmi vos remèdes (2); mais ne pouvant ainsy vous en descharger, embrassés saintement ces petites mortifications, recevés ces abjections en esprit de résignation, et, s'il se peut, d'indifférence. Accommodés vostre imagination a la rayson, vostre naturel a l'entendement, et aymés cette volonté de Dieu en ces sujetz d'eux mesmes desaggreables, comme si elle estoit en des sujetz les plus aggreables. Vous ne recevés pas vos remèdes par vostre eslection ni par sensualité ; c'est donq par obéissance et par rayson : y a-il rien de si aggreable au Sauveur?

Mais il y a de l'abjection. Et saint André et tant de Saintz ont souffert la nudité par manière de croix. O petite croix, tu es aymable, puisque ni les sens ni la nature ne t'ayment point, ains la seule rayson supérieure.

Ma très chère Mère, mon cœur salue le vostre finalement et plus que finalement, au dessus de toute comparayson. Soyés une petite brebis, une petite colombe, toute simple *, douce et aymable, et sans réplique ni retour. * Cf. Matt., x, 16. Dieu vous bénisse, ma très chère Mère ; qu'a jamais nostre cœur soit en luy et a luy. N'occupés pas vostre esprit

(1) L'appellation de « Mère » fait préférer la date de 1612 à celle de 1611 ; l'allusion à saint André et aux répons de l'Office du saint Apôtre désigne le quantième.

(2) Cf. ci-dessus, pp. 306, 307.

312 Lettres de saint François de Sales

es affaires, et recevés humblement et amiablement les petitz traittemens que vostre infirmité requiert.

Vive Jésus et Marie! Je suis celuy que ce mesme Jésus a rendu vostre.

Franc5, E. de Genève.

DCCCXXXI

A LA MÊME

Une auditrice que François de Sales a vue au sermon ; pourquoi il n'a pas osé l'aborder. — Un sermon « fait hardiment et passionnément. » — Le dixième anniversaire d'un sacre. — Prédicateurs de TAvent.

/ Annecy, 9 décembre 16 12 (1).

J'ay bien veu au sermon nostre bienaymee fille Françoise (2), mais je n'ay pas osé luy demander comme ma très chère Mère se portoit ; car il y avoit trop de gens qui m'eussent oùy, et eussent esté en peyne de curiosité pour sçavoir quell'estoit cette très chère Mère, autre que Dieu et ses Anges et ses Saintz, et nostre cœur, ne sachant combien l'affection qui me rend père, filz et une mesm'ame avec vous, est suffisante et plus que suffisante pour faire cela.

Je donne donq la charge a ce petit billet de vous demander de vostre santé, et a nostre chère petite fille de vous redire quelque chose du sermon, lequel j'ay fait hardiment et passionnément. Et entr'autres choses, ayant différé hier de parler de mon sacre, a cause qu'aujourduy j'aurois plus de gens (3), j'ay dit quil y avoit dis ans que j'avois esté consacré, c'est a dire que Dieu m'avoit *Cf tom praeced ost^ a moymesme pour [me] prendre a luy et puis me Epist. cdxciv. donner au peuple * ; c'est a dire, quil m'avoit converti

(1) La date est prouvée par le texte. (Cf. tome XII, note ( 1 ), p. 152, et p. 160.)

(2) M"e de Chantai.

(3) Le g décembre tombait un dimanche.

Année 1612 313

de ce que [jjétais (0] pour moy en ce que je fusse pour eux. Mays pour ce qui nous regarde, vous sçaves que Dieu m'a osté a moy mesme, non pas pour me donner a vous, mais pour me rendre vous mesme. Ainsy puisse-il advenir, qu'ostés a nous mesme, nous soyons convertis en luy mesme par la souveraine perfection de son saint amour. Amen.

Bon soir, ma très chère Mère, et plus que Mère; le bonsoir a nos filles.

Non, ce n'est pas le P. Archange du Tillet (2), c'est le P. Constantin de Chamberi (3) qui sera nostre prsedicateur le reste de cet Advent, et moy je seray souvent celuy de nos chères Seurs, car ce n'est pas souvent, soit tousjours, que je suis le vostre.

Revu sur l'Autographe conservé au 2d Monastère de la Visitation de Rouen.

( 1 ) Ce mot suppléé a disparu de l'Autographe par suite d'une déchirure.

(2) Ce Religieux serait-il le même que le P. Archange d'Orgelet (voir tome XIII, note ( i ), p. 305), ce dernier nom désignant le lieu d'origine, et du Tillet étant le nom patronymique ?

(3) Le P. Constantin de Chambéry fut gardien du couvent de Montmélian en 1618, et mourut en 1620 dans celui de Thonon.

DCCCXXXTI

A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE

Un voyage en Bourgogne empêché par un voyage à Turin. — Pour s'avancer dans l'amour de Dieu, une jambe infirme est meilleure que l'autre.

Annecy, 18 décembre 161 2.

Sans doute, ma très chère Seur, que je ne passeray jamais en Bourgoigne sans aller voir vostre ame bienaymee, qui est tous-jours présente a la mienne; mais je ne suis pas prest pour aller en ces quartiers la. Il faut que je me treuve a Turin (0 pour le sainî Caresme.

(i) L'étude du texte permet de supposer que, par une erreur de lecture, on a imprimé Paris pour Turin, car à cette date, le voyage du Saint à Paris

Monsieur [de Sauzea] nTescrit que vostre Mayson s'avance fort a la pieté (0, dont je me res-jouis selon la mesure avec laquelle je vous souhaitte toute sainteté.

Hier je receus vostre billet, et j'y respons hastivement ce matin. Mais je ne sçai nulles nouvelles de vostre santé, c'est a dire de Testât de vostre pauvre jambe, de laquelle vous ne me faites nulle mention, non plus que si vous n'esties pas ma chère Fille, et que cette jambe ne fust pas la meilleure des deux pour vous avancer en la perfection de l'amour divin. Et vous sçavés, ma très chère Fille, que je vous ay tous-jours dit que vous m'escrivissies plus amplement par l'entremise de madame la Présidente (2), qui aura bien le soin de m'envoyer vos lettres, comme aussi de vous faire tenir les miennes.

M. l'Abbé de Saint Maurice (3) ne donne pas la survivance pour le prieuré de Semur, ne le pouvant pas faire ; mais en toute occurrence de vacance, je feray tout ce qui me sera possible pour monsieur vostre frère (4).

Je suis plus que jamais, ma très chère Fille, d'un cœur invariable,

Vostre très humble serviteur,

Françs, E. de Genève.

18 décembre 1612, a Neci.

était plus que problématique, et d'ailleurs, s'il avait dû s'y trouver pour le Carême de 1613, il aurait quitté Annecy avant le 18 décembre 1612. (Cf. Lettre dcccx et pp. 297, 301.) Le voyage de Turin, projeté dès avant septembre 1612, puis reculé pour diverses raisons (cf. ci-dessus, pp. 267, 272), a pu être fixé à la fin de l'année. Ces particularités rendent très vraisemblable la leçon et la date que nous adoptons.

(1) Cf. la lettre du 23 février 1613 à la même destinataire.

(2) Mmô Brûlart.

(3) Adrien II de Riedmatten était abbé commendataire de ce monastère (voir tome XIII, note (1), p. 270), Pierre de Grilly en était l'abbé claustral (ibid., note ( 1 ), p. 269); c'est sans doute le premier qui est ici désigné.

(4) Guillaume Bourgeois, baron d'Origny (voir le tome précédent, note (4), p. 131), qui était gouverneur de Semur.

Année 1612 315

DCCCXXXIII

A MADAME DE PEYZIEU

A propos du dernier et du premier jour de l'an. — Souhaits de piété. — Exhortation à la douceur et humilité. — Le saint nom de Jésus et « l'odeur de son parfum. »

Annecy, y\ décembre [1612(1).]

Ma très chère Mère,

Nous voyci maintenant a la fin de l'année, et demain, au commencement de la suivante. Faut-il pas louer Dieu de tant de grâces que nous avons receuës, et le supplier de respandre le sang de sa Circoncision sur l'entrée de l'année prochaine, afïin que l'Ange exterminateur * n'ayt point d'accès en icelle sur nous? Ainsy * Cf. Exod. soit il, ma chère Mère, et que, par ces années passagères, nous puissions heureusement arriver a l'année permanente de la très sainte éternité.

Employons donq bien ces petitz momens périssables a nous exercer en la sacrée douceur et humilité que l'Enfant circoncis nous vient apprendre, afïïn que nous ayons part aux effeetz de son divin nom, lequel je ne cesse point d'invoquer sur vostre chère ame, ma très chère et très bonne Mère, a ce qu'il la remplisse de l'odeur de son parfum *, et, avec elle, celles de tous les * Cf. Cant. vostres.

Je suis, toutes les années de ma vie,

Vostre bien humble,

Franc8, E. de Genève.

(1) Le ton de la lettre, l'appellation de « Mère », les souhaits de la fin font penser à Mme de Peyzieu. Quant à la date, celle de 1606, donnée par Vives et ajoutée sans preuves, étant des plus douteuses, nous proposons celleci comme s'accordant mieux aux rapports qui dès 1612 ont existé entre les de Peyzieu et saint François de Sales.

3 16 Lettres de saint François de Sales

DCCCXXXIV

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