A LA REINE-MÈRE, MARIE DE MÉPICIS (MINUTE
Requête en faveur des catholiques de Gex, pour obtenir en leur ville le rétablissement d'un ancien monastère de Carmes,
Madame,
Les Catholiques de Gex, qui ne peuvent respirer qu'en 1 air de vostre royale faveur, sçachans qu'en leur ville il y avoit jadis un monastère de Carmes (0, lequel estant restabli rendroit beaucoup de bons effectz pour l'accroissement de la foy, ilz supplient très humblement Vostre
(i) Hugard de Joinville, baron de Gex, fonda les Carmes de cette ville le 20 août 1343 ; grâce à ses libéralités et à la protection des comtes de Savoie, le couvent de Saint-Georges prit assez rapidement de l'importance, et dès le xve siècle, il était célèbre. Mais en 1536, les Bernois expulsèrent les Religieux, confisquèrent leurs biens et, le 3 mai 1558, vendirent aux syndics les bâtiments qu'ils affectèrent aux services publics de la ville. Heureusement, les titres de possession avaient pu être soustraits aux usurpateurs et confiés, partie au couvent du Pont-de-Beauvoisin, partie à un notaire catholique, Gaspard Montanier. A la faveur de ces documents, les expulsés purent revendiquer, le 13 janvier 1604, le loyer de leur réfectoire, et dans la suite, leur maison ellemême. En 1612, quand les commissaires royaux vinrent à Gex (cf. ci-dessus, p. 254), les Carmes se présentèrent pour rentrer dans leur couvent. Cette lettre paraît avoir été écrite à l'appui de leur démarche, mais l'une et l'autre restèrent sans effet. Vers 1617, le Provincial des Carmes de Narbonne s'adressa pour cette même affaire au roi Louis XIII; celui-ci consulta l'Evêque de Genève. Nous avons la réponse du Saint, 21 janvier 1618 ( 1 ) : ses préférences allaient, il n'en fait pas mystère, aux Capucins et aux Oratoriens. Les Carmes l'emportèrent; l'an 1618, le R. P. Marcellin Beauvalet fut envoyé à Gex comme prieur, et le 30 juillet, il prit possession du couvent, après des oppositions et des procès qui ne s'arrêtèrent qu'en 1634. Fermé pendant la Révolution, il devint en 1826 le monastère de la Visitation, frappé à son tour par les lois de 1902. (Procès-verbal du 23 mars 1688 pour les Carmes de Gex, Archiv. de l'Ain, D. 17 ; Brossard, Hist. du pays de Gex, etc. Voir à la fin du volume, la lettre du Saint au Cardinal de Givry.)
( 1 ) On y verra pourquoi il jugeait peu recevables les prétentions du Provincial des Carmes ; celles-ci, à leur tour, expliqueraient l'attitude du saint Prélat à l'égard de leur rentrée à Gex, et aussi la ferveur modérée de la présente adresse à la reine Marie de Médicis.
Année 1612 317
Majesté d'aggreer les poursuites qu'ilz en font et de les faire reuscir selon le saint zèle dont elle est animée. Et je joins ma très humble supplication a la leur, avec mille souhaitz qu'il playse a Nostre Seigneur combler de ses grâces et bénédictions Vostre Majesté, de laquelle je suis sans fin, Madame,
Très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et orateur,
Franc3, E. de Genève.
DCCCXXXV
A LA MÈRE DE CHANTAL
( INÉDITE
Une mère alarmée. — Avis charitable donné à un visiteur inopiné.
Annecy, [1612 (1).]
Je ne sçai comme j'ay laissé aller M. Colom (2) sans vous prévenir, afïin que vous ne receussies point d'alarme. Mays, ma très chère Mère, je pensois que le désir de sçavoir vostre Celse Benine Feùillens (3), vous osteroit toute autr'apprehension, mesmement si vous voyies M. Colom arriver avec un visage joyeux, comme je l'en avois averti.
Or sus, bonjour, ma très chère Mère, que je supplie
(1) Pour l'écriture et aussi pour les dimensions du papier, ce billet se rapproche beaucoup de certains billets adressés à la Sainte en 1612. Cette date paraît confirmée par la teneur du texte (voir ci-dessous, note (3).
(2) C'est le même personnage qui est mentionné dans les Lettres de sainte Jeanne-Françoise sous le nom de « M. Coulon. » 11 était le receveur de la maison de Chantai, et signe le contrat du mariage de la Sainte, le 28 décembre 1592.
(3) La première pierre de l'église des Feuillants fut posée à Fontaine-les- Dijon le 6 janvier 1614, par Roger de Bellegarde; mais les négociations de cette fondation et le bruit qui se fit autour, avaient pu, dès 1612, inspirer au jeune Celse-Bénigne la velléité d'être « Feùillens. » Il était alors au collège des Godrans.
3î8 Lettres de saint François de Salés
Dieu bénir éternellement de ses plus chères faveurs. Il vous faut laisser entretenir pour le présent avec vos lettres, avec vos nouvelles et avec la santé si bien revenue au filz.
Revu sur l'Autographe appartenant à M. l'abbé Aguas, de l'église nationale des Espagnols de Montserrat, à Rome.
DCCCXXXVI
(fragment inédit)
La dévotion et la maladie. — En quoi consiste et ne consiste pas l'amour divin.
Or sus, il faut estre comme Dieu dispose que nous soyons et, comme saint Paul, prendre force en Vinfir- * Il Cor., xii, 9. mité *. Helas ! donq, il n'est pas vray que vostre dévotion soit malade quand vous Testes. Non certes, ma très chère Fille, mais vous n'en sentes pas la consolation si souvent, et ne pouves pas faire les actions extérieures ; en quoy ne consiste pas l'amour divin, mais en la resolution du cœur, qui veut a jamais et inséparablement demeurer uni de toutes partz a la volonté divine.
Ces petitz accidens (2) ne sont tous-jours
rien, et ne s'en faut nullement estoriner
Revu sur l'Autographe conservé au Ier Monastère de la Visitation de Madrid.
( 1 ) L'Autographe de ce fragment est collé sur le même carton qui porte une lettre du 12 octobre 1615 à la Mère Favre. L'écriture fait croire que ce texte est d'une date antérieure. Nous proposons 1612, sous toutes réserves, faute d'indice plus significatif.
(2) Deux mots ont disparu de l'Autographe*
ANNÉE l()l2 $i()
DCCCXXXVII
A MADAME DE LA FLÉCHERE
Les solides consolations. — La crainte et l'amour devant Dieu. — L'émondage spirituel. — Condition d'une parfaite retraite.
Il est certes vray, ma chère Fille, vos consolations me consolent grandement, mais sur tout quand elles sont fondées sur une si ferme pierre comme est celle de l'exercice de la présence de Dieu. Chemines donq tousjours ainsy auprès de Dieu, car son ombre est plus salutaire que le soleil.
Ce n'est pas mal fait de trembler quelquefois devant Celu}r en la présence duquel les Anges mesmes trémoussent * quand ilz le regardent en sa majesté; a la charge "Cf.Praefat.Missa;. toutefois que le saint amour, qui prédomine en toutes ses œuvres, tienne aussi tous-jours le dessus, le commencement et la fin de vos considérations.
Voyla donq qui va fort bien, puisque ces petitz esclairs de vostre esprit ne font plus leurs saillies si soudaines, et que vostre cœur est un peu plus doux. Soyés tousjours fidèle a Dieu et a vostre ame. Corrigés-vous tousjours de quelque chose ; mais ne faites pas ce bon office par force, ains taschés d'y prendre playsir, comme font les amateurs des exercices champestres a esmonder les arbres de leurs vergers.
Nostre Seigneur sans doute suppléera a tout ce qui
( 1 ) La première édition adresse cette lettre A une Dame, et la donne sans date. Hérissant, sans aucune preuve, l'adresse A la Mère Favre, la datant du 18 décembre 1615, de sorte que les éditeurs qui Font suivi ont trois lettres à la Supérieure de la Visitation de Lyon, datées du même jour : ce qui est inadmissible. Le 16 juillet 1608 et au mois de mars 1609 (voir le tome précédent, pp. 54, 136), le Saint parlait à Mme de la Fléchère du dessein qu'elle avait de quitter le monde. L'allusion du même genre qui termine la présente lettre permettrait de désigner la même destinataire, mais seulement avec une date approximative,
320 Lettres de saint François de Sales
vous defaudra d'ailleurs, affin que vous puissiés faire une plus parfaite retraitte auprès de luy, pourveu que ce soit luy que vous aymiés, que vous cherchiés, que vous suivies. Aussi faites vous, je le sçai, ma Fille; mais faites le donq bien tous-jours, et me recommandés a sa miséricorde, puisque de tout mon cœur je suis
Vostre très affectionné serviteur,
Franc5, E. de Genève.
DCCCXXXVIII
A LA MERE DE CHANTAL
L'oraison de la Mère de Chantai trouvée bonne par le Saint et agréable à Dieu. — Pourquoi et comment doit-elle se garder des fortes applications de l'entendement. — Se tenir en la présence de Dieu et s'y mettre : deux choses différentes. — Allégorie de la statue dans sa niche. — Marie- Madeleine. — Bonheur de vouloir aimer Notre-Seigneur. — Le sommeil empêche-t-il de se tenir en la présence de Dieu ?
Ma très chère Fille,
Vostre façon d'orayson est bonne (2) ; soyés seulement bien ridelle a demeurer auprès de Dieu en cette douce et tranquille attention de cœur, et en ce doux endormissement entre les bras de sa providence, et en ce doux acquiescement a sa sainte volonté, car tout cela luy est aggreable.
(i) Cette lettre, que les premiers éditeurs ont datée du 16 janvier îôio, paraît construite de plusieurs fragments, qui vont de 1611 à 1612.
(2) Un texte formel du saint Directeur (voir le tome précédent, p. 266) nous avertit qu'il conseillait en 1610 à sa fille spirituelle de suivre « le train des « saintz devanciers et des simples. » Or, il s'agit ici d'une oraison un peu nouvelle pour la Mère de Chantai, et assez différente de la méditation méthodique. Ces avis ne seraient donc pas antérieurs à 1610 et dateraient plutôt de 1611. Notre conjecture est d'ailleurs confirmée par le témoignage de la Mère de Chaugy : « Durant sept ans... notre Bienheureuse Mère demeura en l'oraison active. » Et précédemment : « Elle fut sept ans entiers dans le train ordinaire des méditations et considérations. » (Mémoires, Partie III, chap. xxiv, p. 498.)
Année 1612 321
Gardés vous des fortes applications de l'entendement, puis qu'elles vous nuisent, non seulement au reste, mais a l'orayson mesme, et travaillés autour de vostre cher objet avec les affections tout simplement, et le plus doucement que vous pourres. Il ne se peut faire que l'entendement ne face quelquefois des eslancemens pour s'appliquer, et il ne faut pas s'amuser a s'en tenir dessus sa garde, car cela serviroit de distraction ; mais il faut se contenter que, vous en appercevant, vous retournies simplement aux actions de la volonté.
(0 Se tenir en la présence de Dieu et se mettre en la présence de Dieu, ce sont, a mon advis, deux choses ; car pour s'y mettre, il faut révoquer son ame de tout autre objet et la rendre attentive a cette présence actuellement, ainsy que je dis dans le livre *. Mais après qu'on * introd. a la Vie , . , . ,. dev., Part. II, ch. 11.
s y est mis, on s y tient tous-jours, tandis que, ou par
l'entendement, ou par la volonté, on fait des actes envers Dieu, soit le regardant, ou regardant quelqu'autre chose pour l'amour de luy; ou ne regardant rien, mais luy parlant ; ou ne le regardant ni parlant a luy, mais simplement demeurant ou il nous a mis, comme une statue dans sa niche. Et quand, a cette simple demeure, se joint quelque sentiment que nous sommes a Dieu et qu'il est nostre Tout, nous en devons bien rendre grâces a sa Bonté.
Si une statue que l'on auroit mise en une niche au milieu d'une salle, avoit du discours et qu'on luy demandast : Pourquoy es tu la? Parce, diroit-elle, que le statuaire mon maistre m'a mis icy. Pourquoy ne te remues tu point? Parce qu'il veut que j'y demeure immobile. Dequoy sers tu la ? quel proffit te revient il d'estre ainsy ?
(1) Cet alinéa, et surtout le suivant, sont comme le premier jet d'une page célèbre du Traittè de l'Amour de Dieu (Livre VI, chap. xi). L'idée de la statue apparaît déjà dans une lettre de 1605 (voir tome XIII, p. 20), mais ici, pour la première fois, elle s'étale et s'élargit sous forme de dialogue. Les divergences de cette ébauche avec la rédaction définitive du Traitté prouvent que le texte présent est une pièce originale, antérieure à 1616, date de l'impression de Théotime. D'autre part, les avis cadrent assez bien avec les dispositions intérieures de la Mère de Chantai, telles que nous les révèle la lettre du 28 mars 1612 (voir ci-dessus, p. 197).
Lettres V 21
322 Lettres de saint François de Sales
Ce n'est pas pour mon service que j'y suis, c'est pour servir et obéir a la volonté de mon maistre. Mais tu ne le vois pas. Non, dira-elle, mais il me voit et prend playsir que je sois ou il m'a mis. Mais ne voudrois tu pas bien avoir du mouvement pour aller plus près de luy? Non pas, sinon qu'il me le commandast. Ne desires tu donq rien ? Non, car je suis ou mon maistre m'a mis, et son gré est l'unique contentement de mon estre.
Mon Dieu, chère Fille, que c'est une bonne orayson et que c'est une bonne façon de se tenir en la présence de Dieu, que de se tenir en sa volonté et en son bon playsir ! Il m'est advis que Magdeleine estoit une statue en sa niche, quand, sans dire mot, sans se remuer, et peut estre sans le regarder, elle escoutoit ce que Nostre Seigneur
* Luc, x, 39. disoit, assise a ses pieds *. Quand il parloit, elle escou-
toit ; quand il entrelaissoit de parler, elle cessoit d'escou-
* Cf. Tr. de VAm. ter, et cependant elle estoit tous-jours la *. Un petit enfant
de Dieu, liv. VI, . 7 r .
chap. vin (tom. IV, qui est sur le sein de sa mère dormante, est vrayement en p' 332)* sa bonne et désirable place, bien qu'elle ne luy die mot,
ni luy a elle.
Mon Dieu, ma Fille, que je suis a}Tse de parler un peu de ces choses avec vous ! Que nous sommes heureux, quand nous voulons aymer Nostre Seigneur ! Aymons le bien donq, ma Fille ; ne nous mettons point a considérer trop par le menu ce que nous faysons pour son amour, pourveu que nous sachions que nous ne voulons jamais rien faire que pour son amour. Pour moy, je pense que nous nous tenons en la présence de Dieu mesmement en dormant, car nous nous endormons a sa veuë, a son gré et par sa volonté, et il nous met la sur le lit, comme des statues dans une niche ; et quand nous nous esvei lions, nous treuvons qu'il est la auprès de nous, il n'en a point bougé, ni nous aussi : nous nous sommes donq tenus en sa présence, mais les yeux fermés
*Cf. ibid., chap.xi et clos *.
(tom. IV, p. 342). / \ x-s -, , -r-» • 1
(0 Or, vo}da qu on me presse. Bon soir, ma chère
(1) De ces lignes, on peut déduire que ce qui précède a été écrit à Chambéry pendant le séjour qu'y fit le Saint, à l'occasion des prédications du Carême de 1612.
Année 1612 323
Seur, ma Fille, vous aures de mes nouvelles le plus
souvent que je pourray. Croyés que la première parole
que je vous escrivis fut bien véritable, que Dieu m'avoit
donné a vous * ; les sentimens en sont tous les jours * Vide tom. xn,
plus grans en mon ame. Ce grand Dieu soit a jamais
nostre Tout.
Je salue ma chère petite fille ma seur (0, et toute la mayson (2). Tenés ferme, chère Fille, ne doutés point; Dieu nous tient de sa main et ne nous abandonnera jamais. Gloire luy soit es siècles des siècles. Amen.
Vive Jésus et sa très sainte Mère! Amen. Et loué soit le bon Père saint Joseph ! Dieu vous bénisse de mille bénédictions.
( 1 ) La baronne de Thorens.
(2) La Congrégation naissante delà Visitation.
DCCCXXXIX
A LA MEME
D'où vient l'amertume spirituelle. — Jésus-Christ est un Dieu de douceur.
Annecy, [1611-1612 (1).]
Bon soir, ma très chèrement unique Fille. Tenés bien Jésus Christ crucifié entre vos bras, car l'Espouse l'y tenoit comme un bouquet de myrrhe*, c'est a dire • Cant, i, ia. d'amertume; mais, ma très chère Fille, ce n'est pas luy qui nous est amer, c'est luy seulement qui permet que nous, nous soyons amers a nous mesmes. Voyci, dit Ezechias, que néanmoins, emmi mes travaux, ma très amere amertume est en paix *. O le Dieu de douceur *is.,xxxvm, 17. veuille addoucir vostre cœur, ou au moins faire que vostre amertume soit en paix.
(1) Ce billet, qui nous a paru indépendant, a été détaché de la lettre du 17 janvier 1612, à la fin de laquelle les éditeurs de 1626 l'avaient interpolé. (Voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 151.) Il n'est pas possible de préciser davantage,
324 Lettres de saint François de Sales
Cette bonne Religieuse désire vous communiquer un peu au large son cœur (0, mais elle dit qu'elle ne sçait comme faire ; il faudra donq l'ayder, et luy pourres dire que je vous l'ay dit.
Dieu soit béni. Amen.
( 1) La « bonne Religieuse » serait-elle une Dame de Sainte-Catherine?
DCCCXL
A LA MÊME (fragment)
La parole de Dieu et comment il faut la recevoir des uns et des autres.
Annecy, [1611-1612 (1 ).]
J'oubliay hier de vous reprendre dequoy vous ne recevies pas en simplicité la parole de Dieu, ains avies des aversions qui vous la rendoyent moins suave des uns que des autres. Oh ! l'humilité et douceur de l'amour de l'Espoux fait demeurer les espouses humblement et doucement attentives a recevoir sa sainte parole.
Vive Jésus, ma très chère Mère, en tout ce que nous sommes, selon l'unité qu'il a fait de nous.
(1) La lettre du 18 juin 1609 (voir le tome précédent, p. 169, et note (5), p. 170) se termine par les présentes lignes, que les premiers éditeurs ont interpolées pour n'avoir pas remarqué l'appellation de « Mère » donnée à la destinataire. Cette appellation suggère la date proposée, et la répréhension du Saint indique plutôt les premières années de la Visitation.
Année 1612 325
DCCCXLI
A MADAME DE LA FLÉCHERE (O
La tristesse des séparations. — Pleurons un peu, non toutefois beaucoup, « nos chers trespassés. » — Les âmes chrétiennes doivent supporter doucement la perte des parents. — L'oraison et la variété des affections qui viennent s'y mêler. — Particulariser les résolutions. — Le langage des yeux.
Annecy, [1611-mars 1613 (2).]
Or sus, ma très chère Fille, on me vient de dire que la chère seur est partie (3), nous laissant encor icy bas avec les passions ordinaires de la tristesse qui a accoustumé d'attaquer les demeurans en telles séparations. O Dieu! je n'ay garde, ma très chère Fille, de vous dire : Ne pleures pas. Non, car il est bien juste et raysonnab^e que vous pleuries un peu; mais un peu, ma chère Fille, en tesmoignage de la sincère affection que vous luy porties, a l'imitation de nostre cher Maistre qui pleura bien un peu sur son amy le Lazare *, et non pas toute- * Joan., xi, 35. fois beaucoup, comme font ceux qui, colloquans toutes leurs pensées aux momens de cette misérable vie, ne se resouviennent pas que nous allons aussi a l'éternité, ou, si nous vivons bien en ce monde, nous nous reunirons a nos chers trespassés pour ne jamais les quitter. Nous ne sçaurions empescher nostre pauvre cœur de ressentir la condition de cette vie et la perte de ceux qui estoyent nos délicieux compaignons en icelle ; mais il ne faut pourtant pas desmentir la solemnelle profession que
( 1 ) La signature « compère » et le ton de la lettre désignent comme destinataire Mmc de la Fléchère, plus vraisemblablement que toute autre personne.
(2) La date que nous proposons se déduit approximativement de la note suivante et du fait que saint François de Sales partit pour Milan le 15 avril 1613 et ne revint que le 26 mai.
(3) La « chère seur... partie, » si notre conjecture pour l'adresse est exacte, serait Antoinette de la Forest, mariée à Nicolas d'Avisé, sénateur au souverain Sénat de Savoie. Il mourut le 3 octobre 1 614 (Reg. des Entrées du Sénat) ; de plusieurs pièces datées de juillet et octobre 161 3, nous pouvons inférer que Mme d'Avisé était décédée auparavant.
326 Lettres de saint François de Sales
nous avons faitte de joindre inséparablement nostre volonté a celle de nostre Dieu.
Qu'elle est heureuse, cette chère seur, d'avoir veu venir petit a petit et de loin cette heure de son despart, car ainsy elle s'est préparée pour le faire saintement. Adorons cette Providence divine et disons : Ouy, vous estes bénite, car tout ce qui vous plaist est bon. Mon Dieu, ma très chère Fille, que ces petitz accidens doivent estre receus doucement de nos cœurs ! nos cœurs, dis-je, qui meshuy doivent avoir plus d'affection au Ciel qu'en la terre. Je prieray Dieu pour cette ame et pour la consolation des siens.
Ne vous mettes pas en peyne de vostre orayson ni de cette variété de désirs qui vous viennent, car la variété des affections n'est pas mauvaise, ni le désir de plusieurs vertus distinctes. Pour vos resolutions, vous les pouves bien particulariser en cette sorte : Je veux donq plus fldellement prattiquer les vertus qui me sont nécessaires ; comme, en telle occasion qui se présente, je me prépare a prattiquer telle vertu ; et ainsy des autres. Il n'est pas besoin d'user de paroles mesme intérieures ; il suffit d'eslancer son cœur ou de le reposer sur Nostre Seigneur. Il suffit de regarder amoureusement ce divin Amoureux de nos âmes, car entre les amans, les yeux parlent mieux que la langue.
Je vous escris sans loysir et en la présence du laquay. Bon soir donq, ma très chère Fille ; fondés et versés le trespas de la seur en celuy du Sauveur, ne regardés point cette mort de la seur qu'en celle du Rédempteur. Qu'a jamais sa volonté soit glorifiée. Amen. Vive Jésus !
Vostre humble serviteur et compère,
Françs, E. de Genève.
Année 1612 327
DCCCXLII
A LA MÈRE DE CHANTAL
Un visiteur annoncé. — Pourquoi il faut lui faire un accueil dévotement agréable. — Personne ne se repentira d'avoir aidé la Visitation.
Annecy, mai 1612-février 1613 (1).
Dieu vous comble de son saint amour, ma très chère Fille, ma Mère. Hier Mmô la Présidente (2) me dit que M. Berthelot (3) vous vouloit aller voir avec elle, et croy que ce sera aujourdhuy. Or, ainsy qu'elle me parla, il a
( 1 ) La mention de « madame de Mirebel » qui se voit à la fin de cette lettre, prouve qu'elle a été écrite entre les deux dates extrêmes que nous donnons. En effet, les Soeurs de la Visitation ne commencèrent la visite des malades que le Ier janvier 1612, M,l,e de Miribel ne fut pas visitée tout de suite (voir note (2) delà page suivante) et elle mourut au mois de février 1613.
(2) La présidente Favre, qui pouvait être momentanément à Annecy, ou bien Antoinette du Coudray, femme de Jean-François de Buttet, président au Conseil de Genevois.
(3) Berthelot, dont les origines ne nous sont pas connues, avait remplacé, et peut-être supplanté M. de Charmoisy auprès du prince de Nemours. (Cf. le tome précédent, note (4), p. 176.) Par ses flatteries et ses intrigues, ce « jeun'homnie fort éveillé » tâchait de conquérir le crédit que son prédécesseur devait à sa probité chevaleresque et à sa haute valeur morale. François de Sales avait compris qu'un tel personnage devait être ménagé et qu'il était à propos de répondre à ses avances par un accueil « dévotement aggreable. » Hélas! ce protecteur empressé allait bientôt lui causer de douloureuses alarmes. Ses airs de dominateur et ses prétentions insolentes avaient blessé la fierté des gentilshommes annéciens : l'abbé de la Tour (voir plus haut, note (1), p. 27) voulut s'en faire le justicier. Le mercredi des Cendres, 20 février 1613, le secrétaire de Henri de Nemours fut assailli de quelques bastonnades, tandis qu'il traversait de nuit le bois de Sonnaz. On pouvait s'attendre à de dures représailles de la part d'un homme si atrocement humilié. Elles ne tardèrent pas : le prieur commendataire de Talloires fut consigné dans sa maison, et M. de Charmoisy interné dans son château de Marclaz, sous l'inculpation d'avoir été l'inspirateur du guet-apens. Les soupçons et le ressentiment du prince n'épargnèrent ni les frères du Saint, ni le Saint lui-même; cette aventure et les incidents qui la suivirent lui valurent des tracasseries sans nombre et l'obligèrent à des démarches qui ne prirent fin qu'avec la mise en liberté définitive du mari de Philothée. Berthelot ne survécut pas longtemps à la satisfaction de ses rancunes: le malheureux fut tué aux environs de Frangy, dans la nuit du 3 septembre 16 1 5. Les lettres de 1613 mentionneront, par des allusions très nombreuses, les faits que nous résumons ici. (Cf. J. Vuy , La Philothée de St Fr. de Sales, 1878 ; Mugnier, Hist. du Président Favre, 1902-1903.)
328 Lettres de saint François de Sales
tout plein de bonne volonté pour nostre Congrégation ; c'est pourquoy il le faut recevoir avec un accueil saintement et dévotement aggreable et aggreablement dévot et saint, et luy tesmoigner que des-ja la Congrégation a beaucoup d'obligation a Monseigneur de Nemours (quil faut nommer Monsieur tout court), a cause de la bonne volonté quil a eu, tant pour les laouds de ce que vous acheteries de son fief, que pour le four ; et que puis quil a pieu a Dieu de donner commencement a cette petite Congrégation dans sa ville principale, vous voules avoir une spéciale dévotion pour son salut et prospérité, et le tenir comme spécial protecteur. Qu'il ne se pourra qu'en plusieurs occasions vous n'a}^es besoin de ses grâces et faveurs, et que vous pries ledit sieur Berthelot de vous y vouloir assister de sa charité et intercession. Que la Congrégation s'essayera de fair'en sorte que personne n'aura du repentir de l'avoir aydee ; et semblables petites choses.
Ledit sieur Berthelot est un jeun'homme fort éveillé ; mais il ne faut pas laisser de le traitter dévotement et de l'entretenir selon le loysir que vous en aures. Il dit que luy mesme contribuera, si M. de la Bretonniere (O se peut résoudre de faire nostre chapelle.
Bonjour, ma très chère Fille ; pour ce jourdhuy je n'iray pas vers vous, voulant laisser le lo}^sir a cet (sic) autre visite. Dites moy si vous vistes hier Mme de Mirebel (2); je pense l'aller voir aujourdhui.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.
( 1 ) Charles Chaliveau (voir tome XII, note ( 1 ), p. 214).
(2) Claudine Solliard, fille de noble Jean Solliard, seigneur de Miribel, de Sallanches, et de Guillelmine de Loche, avait épousé Jean-Louis de Chevron, seigneur de Bonvillard (voir note (1), p. 208). « Travaillée d'une paralisie quasi universelle... Helas ! » disait-elle à un ami du Saint, « que me servent mes biens, puisque je suis privée de la consolation et du bonheur que les pauvres reçoivent d'estre visités par Madame de Chantai ?» A la suite d'instances réitérées, le saint Fondateur permit enfin que la Mère de Chantai et ses filles « visitassent celle qui, dans l'abondance des biens, se trouvoit si destituée des joies de l'esprit. » Après les avoir vues : « Il me semble, » dit-elle, « que Nostre Seigneur est venu a moi avec ses servantes. » Le lendemain de son décès, « l'on vint dire que c'estoit aux Religieuses de la Visitation de la faire enterrer, puisqu'elle testoit en leur faveur. » (Hist. de la Fondation du 1er Monastère d'Annecy.) Ce testament souleva des oppositions dont il sera parlé dans la suite.
Année 1612
DCCCXLIII