‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 7 sur 88 · A LA PRÉSIDENTE BRULART · texte numérisé non relu

A LA PRÉSIDENTE BRULART

Comment connaître l'intention de Notre-Seigneur à propos d'une vocation. — L'holocauste « en effect » et l'holocauste « en affection. » — Une « hantise » indiscrète et superflue. — Il est mieux, pour une femme du monde, d'ouïr la sainte Messe tous les jours que de faire l'oraison chez soi. — Santé et sainteté.

Annecy, Ier mars 1 6 1 1 (i).

Ma très chère Seur, ma Fille, J'ay vos deux lettres, dont la première est de l'unziesme du mois passé et la seconde de l'unziesme de celuy-ci ;

( i) Les nombreuses particularités de cette lettre lui font attribuer Mme Brûlart comme destinataire. Cette induction est confirmée par le ton et la teneur

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et j'ay tant a respondre a la première [qu'à la seconde], parce que je l'ay receuë seulement despuis peu et non gueres plus tost que la seconde.

Vous deves croire le confesseur de N. (0 en ce qui regarde son entrée en Religion, car vous ne sçauriés mieux apprendre l'intention de Nostre Seigneur que par l'advis de celuy qu'il a donné pour directeur a la fille dont il s'agit. Que [si] sa divine Majesté ne vouloit pas cet holocauste en effect final, mais seulement en affection Gen., xxit, io-i2. et application commencée, comme il fit d'Isaac *, c'est a dire, si cette chère Fille estant entrée en l'Ordre, ne se treuvoit pas forte pour y persévérer, mon Dieu ! quel mal y auroit-il en cela? Nul, sans doute; et en ce cas, il faudroit renoncer a nos goustz et plus secrettes affections pour acquiescer a la sainte volonté de Dieu.

Puis que donq maintenant elle est preste, au jugement de son Père spirituel et des bonnes Mères Carmelines, et que monsieur son père contribue son consentement, il semble qu'en toute asseurance vous en pouves faire l'offrande, et que Nostre Seigneur l'aura fort aggreable, sauf néanmoins a son bon playsir de disposer de sa persévérance en cet estât particulier, ou de sa sortie, selon que sa providence treuvera meilleur ; a quoy nous nous conformerons tous-jours et sans réplique, car il n'est pas raysonnable de prescrire a cette infinie Sapience la façon de laquelle il nous veut rendre siens. Voyla pour le premier point.

Pour le second, je regrette infiniment que ce personnage (2) se laisse si long tems tromper et trompe soy mesme en cette indiscrette et superflue hantise, et sur tout puisqu'elle donne du scandale. O Dieu! que ce leur seroit chose utile a tous deux de renoncer a ces inutiles et inconsidérées complaysances, et que ce seroit une

des lettres précédentes et des suivantes. Quant à la date, l'allusion au décès du président Frémyot, rapprochée de celle qu'on trouve dans la lettre précédente à M. Milletot, permet de fixer le quantième à un ou deux jours près.

(i) Sans doute Madeleine, fille aînée de la Présidente. (Voir le tome précédent, note (4), p. 138.)

(2) '< Ce personnage » doit être encore M. Viardot. (Cf. ibid., note (2), P- r33-)

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grande charité de les en retirer ! Mais, quant a la personne que je connois (0, quoy que jadis elle fust aucunement intéressée en ce mal, qui pour n'estre pas vicieux ne laisse pas d'estre périlleux, je ne treuve aucun inconvénient que quelquefois, selon les occurrences, elle se confesse en toute liberté a ce personnage-la, dans le cœur duquel, s'il y avoit quelque impureté, elle ne se glisseroit pas par la confession, mais ouy bien par les autres conférences et conversations, ou privautés et hantises. Qu'elle s'y confesse donq librement es occasions ; mais qu'elle ne luy parle pas hors de la, que courtement et promptement.

Pour le troysiesme, croyés fermement que vous n'avés ni retenés a vostre escient aucune affection contre la volonté de Dieu, c'est a dire pour le péché véniel, encor que plusieurs imperfections et mauvaises inclinations de tems en tems vous surprennent. Ne laissés pas de faire la Communion le jeudi et les festes sur semaine, et le mardi du Caresme ; mais cela n'en doutés plus, ains employés vostre cœur a estre bien fidèle en l'exercice de la pauvreté emmi les richesses, de la douceur et tranquillité emmi le tracas, et de la résignation du cœur et de tout ce qui vous doit arriver en la providence de Dieu. Qu'est-ce qui nous peut manquer, ayant Dieu?

Pour le quatriesme, il est mieux en toute façon que vous oyies la sainte Messe tous les jours et y faire l'exercice de la Messe, que de ne l'ouïr pas, sous prétexte de continuer l'orayson chez vous. Je dis qu'il est mieux, non seulement parce que cette réelle présence de l'humanité de Nostre Seigneur en la Messe ne peut estre suppléée par la présence mentale (bien que, pour quelque digne respect, on demeure esloigné d'icelle), mais aussi parce que l'Eglise désire fort que l'on assiste a la Messe. Et ce désir la tient lieu de conseil, auquel c'est espèce d'obéissance de s'accommoder, quand on le peut bonnement, et par ce que vostre exemple est utile au simple peuple en la qualité que vous estes : or, il n'aura

(1) Sans doute, Mme Brûlart elle-même. (Voir tome XIII, pp. 174, 17s.)

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point d'exemple de ce que vous feres en vostre oratoire. Arrestés-vous donq a ceci, ma très chère Fille.

Je ne prescheray ce Caresme qu'aux monastères de cette ville, et cinq ou six fois en la grande église. Je suis plein de santé, a mon advis ; fussé-je plein de sainteté, comme mon rang et ma charge le requièrent !

La bonne madame de Chantai a tesmoigné et tesmoigne une vertu toute particulière en l'occasion du trespas de monsieur son père, qu'elle n'a sceu que despuis troys jours, parce que, la voyant si affoiblie de sa maladie, je luy celay cette mauvaise nouvelle tant que je peus, sçachant bien que cela retarderoit le retour de sa Cf.Epist.prasced. santé *. Vanité des vanités, et toutes choses sont Ecdes., i, 2. vanité *, ma très chère Fille, sinon d'aymer et servir

Dieu. Cette bonne Seur a esté toute consolée d'entendre que son père estoit mort en l'acte de repentance.

Demeurés toute en Dieu, ma très chère Fille, vives saintement joyeuse, douce et paysible. Je suis, mais fort absolument,

Ma très chère Fille,

Vostre serviteur très humble,

Franc8, E. de Genève.

DCLXVI

A LA MÈRE DE CHANTAL

Un moyen de « recréer nostre pauvre cœur. » — La Mère de Chantai est avertie de ne pas se tenir à genoux pendant son oraison.

Annecy, [mars 1 6 1 1 (i).]

Je suis bien content, ma très chère Fille, que vous retourniés doucement a la sainte orayson, pour un peu

( i ) La destinataire n'est pas douteuse; ces mots, « nostre pauvre cœur » et la mention de M. d'Effrans la désignent clairement.

Quant à la date de ce billet, la convalescence de la Mère de Chantai,

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recréer nostre pauvre cœur auprès de son Sauveur qui, comme l'arbre de bausme, distillera tous-jours quelque goûte de sa sainte liqueur sur nous, qui demeurerons paysiblement en attention. Demeurés donq une demi heure au matin et un quart d'heure au soir, et ne vous opiniastrés pas a vous tenir a genoux, car il suffira bien d'estre assise.

Vous pouves très bien recevoir M. de la Tour (O; Dieu luy face la grâce de bien profiter en vostre conversation, et a monsieur le Baron d'Effrans (2), lequel il faut un peu que vous entreteniés sur ses exercices et sur (3)

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à la Visitation d'Annecy.

l'appellation de « Fille » inclinent à préférer 161 1 à 1612. Le voyage de son neveu à Annecy, qu'on peut placer, non sans probabilité, après la mort du président Frémyot (voir ci-dessus, note ( i ), p. 22), fait songer au mois de mars. 1) Parmi les nombreux gentilshommes de Bourgogne et de Savoie qui portaient ce nom à cette époque, il en est deux surtout auxquels peut s'appliquer la rapide mention qu'en fait ici le Saint :

Charles de la Tour, fils du baron de la Bâtie, maître d'hôtel du duc de Savoie, fut institué prieur commendataire de Talloires et de Saint-Jorioz le 13 septembre 1596. Ordonné prêtre le 22 mars 1608 (R. E.), élu en 1611 archidiacre de la cathédrale de Genève, il eut plus d'un démêlé avec ses Religieux. En 1610, il donne plein pouvoir au Nonce, Mer Costa, évêque de Savone, pour obliger à leurs devoirs les Bénédictins. Il remplit diverses ambassades à Milan, à différentes époques, de 1605 à 1635. C'est lui qui, en 1613, donna à Berthelot, officier du duc de Nemours, des bastonnades à propos desquelles l'Evêque et ses frères eurent bien des tracas. « M. de la Tour » n'avait qu'à gagner à la « conversation » de la Mère de Chantai, car il était aussi peu clerc que possible.

Dans le Journal de Gabriel Breunot (Dijon, 1864-1866), tomes II, III, un Antoine de la Tour, docteur en droit, avocat à Beaune, beau-frère de Jérôme de Saumaise, est plusieurs fois mentionné avec un M. d'Effrans.

(2) Ces mots du Saint : « lequel il faut que vous entreteniés sur ses exercices, » désignent sans doute Jacques de Neufchèzes , baron d'Effrans. On sait qu'il se destinait à l'état ecclésiastique. (Cf. le tome précédent, pp. 170,

( 3) La suite manque.

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