A MADAME DE GHARM01SY
Quand doit-on témoigner à Notre-Seigneur sou amour. — Sympathies et dévouement pour la famille de Charmoisy éprouvée.
Annecy,, 28 mars (2) 1613.
Ma très chère Fille, \
C'est maintenant que vous estes en affliction, que vous deves tesmoigner a Nostre Seigneur l'amour que vous luy aves si souvent promis et protesté entre mes mains . Ce me sera extrême consolation d'apprendre que vostre cœur se comporte bien pour ce regard.
Recommandés-vous aux prières de saint Louys, lequel après avoir longuement assisté et servi les malades de contagion en son armée, s'estima bienheureux d'en mourir, prononçant cette orayson pour ses dernières paroles : J'entreray en ta mayson, o mon Dieu, fadoreray en ton temple et confesseray ton nom *. Remettés-vous * Pss. v, 8, cxxxvn, en la volonté divine, qui vous conduira selon vostre mieux pour l'emprisonnement de vostre mary.
Je voudrois bien en cette occasion vous donner quelque sorte de bonne consolation, mays je n'ay pas dequoy. Je prie donq Nostre Seigneur qu'il soit vostre consolation et qu'il vous face bien entendre que par plusieurs travaux et tribulations il vous faut entrer au Royaume des cieux *, et que les croix et afflictions sont plus ayma- * Act., xiv, si. blés que les contentemens et délectations, puisque Nostre Seigneur les a choisies pour soy * et pour tous ses vrays * Cf. Heb., xn, 2. serviteurs.
(1) L'allusion à saint Louis, patron de Mme de Charmoisy, à un « emprisonnement, » et d'autres non moins significatives désignent sûrement Philothée comme destinataire.
(2) Dans la lettre précédente (p. 363) le Saint parle d'une lettre qu'il écrit en même temps à sa cousine : cette lettre semble être celle-ci. Le bannissement de M. de Charmoisy aussitôt connu, le charitable Evèque dut s'empresser de consoler sa femme. Ces diverses particularités rendent très probable le quantième adopté.
366 Lettres de saint François de Sales
Ayés bon courage, ma chère Fille, tenés ferme vostre confiance en Celuy au service duquel vous vous estes dediee et abandonnée, car il ne vous abandonnera point. Et ce pendant, je m'employeray de tout mon cœur, affin d'ayder vostre mary, envers tous ceux que je croy avoir du crédit pour le faire délivrer et que je sçauray vouloir faire quelque chose a ma contemplation ; et des-ja j'ay commencé ce bon office des avant hier, vous chérissant comme ma vraye fille, et tout ce qui vous appartient, pour l'amour de Nostre Seigneur a qui vous appartenes, la volonté duquel soit faite es siècles des siècles. Amen.
Françs, E. de Genève.
A Neci.
DCCCLXIV
A LA MÈRE DE CHANTAL
(fragment)
Les embarras d'un héritage.
Annecy, [mars- 15 avril (1)] 1613.
Et pourquoy non moy a ma Mère? Vrayement, bonsoir, ma très chère Mère.
J'ay fait avec le procureur La Tour (2) quil ira jeudi a Dizonche (3); c'est un bon personnage qui fera fort bien
( 1 ) La mention d'un « procureur » et de « Dizonche » fait penser qu'il est ici question des difficultés suscitées par le seigneur de Disonche et par sa femme à propos de l'héritage de Mme de Miribel. (Voir plus bas, note (3). L'histoire de cette succession et l'allure du billet justifient, croyons-nous, la date approximative que nous lui attribuons.
( 2 ) Un Antoine La Tour était procureur au Conseil de Genevois en 1612, le même apparemment qui figure dans une pièce datée de 1623, avec la charge de consyndic d'Annecy. (Archiv. dép. de la H,e-Savoie, E. 490.)
(3) Disonche, situé entre Annecy et Thorens, désigne une terre d'Antoine de Bellegarde, seigneur de Disonche, qui avait épousé le 26 octobre 1584, Guillelmine de Loche, veuve de noble Jean Solliard, seigneur de Miribel. En
l'office. Or sus, portes vous bien, ma très chère Mère.
Dieu vous comble de paix, bénédiction et amour. Amen.
Jay response de Mme d'Aiguebellette qui dit que M"c
des (O
Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.
1592, il était tuteur de Claudine Solliard sa belle-fille, la future bienfaitrice du premier Monastère de la Visitation. (Voir ci-dessus, note (2), p. 328, et note (3) p. 350.) Le procureur La Tour devait sans doute se rendre auprès de ce gentilhomme en vue d'un accommodement; car, lorsque les « dévotes Dames de la Visitation » déclarèrent vouloir entrer en possession de l'héritage de Mme de Miribel, « noble sieur Anthoyne de Bellegarde, seigneur de Disonche et Bogé, au nom de D,le Guillermine de Loche, sa femme, et mère de ladicte damoyselle defuncte, » ne voulut « acquiescer ny consentir,... tant a cause des droictz dotaulx de sadicte femme, » que parce qu'il prétendait que le testament était nul. Après beaucoup de difficultés, le différend se termina, comme on le verra plus tard, par une transaction passée le 30 juin 161;. (Archives de la Visitation d'Annecy.)
(1) Serait-ce MIle d'Escrilles? La suite manque.
DCCCLXV
A LA MEME
Une chape vraiment belle : d'où lui vient sa beauté ; symbolisme des dessins qui la décorent. — Bénie soit la main de la brodeuse.
Annecy, [vers le 7 avril 1613 (1).]
O vrayement, elle est belle en extrémité, la chappe que la plus chère mère qui vive envoyé a son très cher père ( 2 ) ;
( 1 ) La chape sur laquelle François de Sales s'extasie, dut être terminée pour la fête de Pâques (cf. le dernier alinéa de la lettre). La présence du Saint et de la Mère de Chantai à Annecy en 1613 le jour de cette solennité, qui tombait le 7 avril, suggère cette date, confirmée d'ailleurs, semble-t-il, par l'appellation de « Fille » qui reparaît encore. Toutefois, l'année 1614 pourrait être également proposée.
(2) Avant de partir pour Avignon (novembre 1622), le Saint laissa cette chape au Chapitre de sa cathédrale; en 1752, elle servit pour les fêtes de la béatification de la Mère de Chantai. Le 29 avril, lisons-nous dans la relation de ces fêtes, « M. le Prévôt fit lecture du Bref de Sa Sainteté, qu'il termina par un saint transport de joye et de ravissement... pour manifester la consolation
368 Lettres de saint François de Sales
car elle est toute au nom de Jésus et de Marie, et représente parfaitement le Ciel des bienheureux, ou Jésus est ••Cf. cJant.', vi, 9 et le soleil* et Marie la lune**, luminaires presens a toutes 1°^V X^1, p" 44°" les estoilles de cette sainte habitation*; car Jésus y est
* Cf. Dan., xn, 3. j j
* I Cor., xv, 28 ; tout a tous*, et n'y a point d'estoille en ce globe céleste
en laquelle il ne soit représenté comme en un miroùer. Et les Phi (<pcp) redoublés signifient, comme lettres capitales, la philothie et la philanthropie, l'amour de Dieu et l'amour du prochain. Et les S fermées, avec leurs flesches qui montent d'un costé et descendent de l'autre, demonstrent l'exercice de ces divins amours, dont l'un remonte en Dieu et fait des Philothees, l'autre descend au prochain et fait des Philantropes : qui est l'unique bien de la charité, qui nous rend vrays serviteurs et servantes de la divine Majesté. Sur tout, le Saint Esprit influe et fait paroistre une grande variété de fleurs et de toute sorte de vertu.
Bénite soit a jamais la chère main de ma Mère qui a si bien sceu faire ce bel ouvrage ! Que cette main soit propre a faire des choses fortes, et tout esgalement a manier •Prov.,ult., 19. le fuseau *. Qu'elle soit ornée de l'anneau de fidélité et son bras, du brasselet de charité ; que la dextre du Sauveur soit a jamais jointe a elle et qu'elle paroisse pleine au jour du jugement ; qu'a jamais le cœur qui l'anime soit revestude Jésus, de Marie, de philothie, de philanthropie, de sainteté, d'estoilles, de dards volans du céleste amour et de toute sorte de vertu fleurissante ; que le Saint Esprit la ra}7onne en tous tems. Bon soir, ma très chère Fille, ma Mère.
Mais il faut encor dire cecy. 11 est escrit de la femme i.i. forte*, que tous ses gens ont double veste ment /l'un, je pense, pour les festes, l'autre pour les jours ouvriers. Et me voyla revestu d'une chappe admirable pour les festes, chappe belle et de couleur de la Résurrection ; et d'une robbe encor pour tous les jours, de la couleur de la robbe
qu'il avoit d'être revêtu d'une chape dont saint François de Sales avoit fait présent à sa cathédrale, et qui avoit été travaillée par notre bienheureuse Mère. C'est celle dont il la remercie dans son Epitre ai. du 7. Livre. » (Archiv. de la Visitation d'Annecy, Lettre circulaire du 14 mai tj$2.)
Ibid.
Année 1613 369
que Nostre Seigneur porta sur le mont de la Passion (0. Dieu nostre Seigneur vous habille et de sa Passion et de sa gloire. (2)
( 1 ) Ces lignes donnent à entendre qu'avec la chape, « couleur de la Résurrection, » la Sainte avait aussi envoyé une soutane violette à son bienheureux Père.
(2) La lettre se termine très bien par ce souhait. Les premiers éditeurs l'ont fait suivre, mais à tort, croyons-nous, de deux alinéas qui lui sont étrangers et qui paraissent appartenir à une époque plus reculée.
DCCCLXVI
A LA MEME
Le travail permis à la Mère de Chantai deux jours chômés. — Souhait et espérance du Saint. — Un visage pâle et un cœur vermeil.
Annecy, 8 avril 1613 ( 1 ).
Vous pourres bien travailler dedans la ma}^son, aujourdhuy et demain, pourveu que personne ny entre d'estranger, sinon M. Grandis (2), M. Roget (3) et la petite seur (4) ; et bien que quelqu'autre entrast, vous pourries néanmoins bien travailler en ces besoignes qui sont pour l'église.
Je ne pensois nullement escrire a Paris, mais puis que vous l'aves désiré, j'escris a Monseigneur de Bourges (5).
Si pour chose du monde je le puis, je vous iray voir demain; si moins, tout au pis, j'iray dire vostre Messe
( 1 ) Au lendemain de Pâques, 8 avril 1613, Sœur Claude-Françoise Roget dut s'aliter pour ne plus se relever. (Cf. note (1), p. 106.) La permission pour le médecin et pour la mère de la malade d'entrer dans le monastère, suggère la date adoptée. Le lundi et le mardi de Pâques étaient des jours chômés; le samedi suivant se trouvant être l'avant-veille du départ du Saint, sa promesse de dire la Messe à la Visitation ce jour-là au plus tard, s'explique d'elle-même et confirme notre hypothèse.
(2) Jean Grandis, le médecin (voir ci-dessus, note (1), p. 20).
(3) Sans doute, la mère de la Sœur Roget (voir plus haut, note ( 1), p. 106).
(4) Marie-Aimée, la jeune baronne de Thorens.
(5) Mer Frémyot, archevêque de Bourges.
Lettrks V 24
370 Lettres de saint François de Sales
samedi. Toutes les après disnees de ces trois jours sont assignés (sic) en appointemens.
(0 Mon Dieu, ma chère Fille, que je vous souhaite de perfections ! et que de courage et d'espérance j'ay maintenant en cette souveraine Bonté et en sa sainte Mère, que nostre vie sera toute resserrée en Dieu avec Jésus * Coioss., m, 3. Christ, pour parler avec nostre saint Paul *.
Bonjour, ma chère Mère mienne. Le bon jour a nos filles, toutes, et aux malades a part, y comprenant la grande chère fille, pasle au visaige (2), mais, comme j'espère, vermeille de cœur en l'amour cseleste. Bon jour de rechef, ma très chère Mère, ma Fille vrayement mienne.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.
(1) Les premiers éditeurs avaient intercalé cet alinéa dans le texte de la Lettre dccclxx. (Voir note ( 1 ), p. 376.) 2) La Sœur Favre.
DCCCLXVII