‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 20 sur 91 · AU PRÉSIDENT RENÉ FAVRE DE LA VALBONNE · texte numérisé non relu

AU PRÉSIDENT RENÉ FAVRE DE LA VALBONNE

Félicitations au destinataire. — Joie du Saint, et celle qu'il promet au nouveau président du Conseil de Genevois. — Le petit Antoine et son grand-père.

Annecy, 6 août 1617.

Monsieur mon Neveu,

Nul ne vous est icy ce que je vous suis, et nul, ni icy ni ailleurs, ne vous veut honnorer et chérir plus que je

(1) Fils aîné d'Antoine Favre et de sa première femme Benoîte Favre, René, seigneur de la Valbonne, naquit à Bourg le 8 septembre 1583. Il épousa en 161 1 (contrat dotal du 18 juin) Andrée de Nicolle de Crescherel. Jugemaje à Annecy en juin 1607, installé au souverain Sénat de Savoie le 11 août 1609 (voir tome XIV, pp. 200 et 340), il prit possession de « son estât et dignité de président en Genevois » le 14 septembre 1617, sans perdre pour cela les honneurs et les avantages de la charge de sénateur. Son père songea encore, trois ans après, à lui obtenir la succession à la présidence du Sénat, et leur saint ami François de Sales, trouvant M. de la Valbonne « grandement <« consciencieux... fort docte... et propre pour rendre beaucoup de service, » (lettre de juin 1620) donna les mains au projet, qui pourtant n'aboutit pas. René mourut à Annecy, le 28 septembre 1656, ayant ordonné qu'on gravât sur sa tombe : Renatus Faber^ baro, senator et prœses, tanquam Job expectat hic donec veniat immutatio sua. Ce style sentencieux lui plaisait; il couvrit les murs de son château de Proméry d'emblèmes, de devises, d'inscriptions morales, selon le goût du temps.

Dans son livre du Bien public (Annecy, 1646), M. de la Valbonne se montre comme son père jurisconsulte éminent; presque toutes les dispositions indiquées par lui ont passé dans les législations modernes ; et il trace l'image de ce qu'il fut comme magistrat, quand il demande à ceux qui ont charge d'administrer la justice « un esprit fort et une conscience tendre, » c'est-à-dire du jugement, de l'expérience et une éducation relevée, avec la crainte de Dieu. Le contact fréquent de l'Evêque de Genève n'avait pas peu contribué à développer en lui ces précieuses qualités. « J'ai été dans l'habitude de jouir de la vie familière d'un si grand homme, » dépose-t-il au Procès de Béatification (Process. remiss. Gebenn. (II), ad 7um interrog.), « soit dans mon enfance, soit dans mon adolescence, et surtout pendant cinq ans avant sa très sainte mort où... j'ai demeuré avec lui dans la même maison; chaque jour il m'a été donné du ciel de prendre part à ses entretiens pleins de suavité ; et toujours il parlait de l'amour de la vertu, de la fuite des vices, du mépris du monde et des aspects divers des temps présents. » Cependant, sur ces derniers points, René ne se laissa guère persuader; car, dans son testament, il défend à son fils Philibert de rien rabattre des sommes qui lui sont dues et pour lesquelles il a soutenu tant de procès; il défend en outre à tous ses héritiers d'épouser une femme qui ne puisse produire quatre quartiers de noblesse des deux côtés paternel et maternel, à moins qu'elle n'ait « vingt

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souhaite de le faire. Pensés donq, s'il vous plait, quel est mon contentement sur vostre venue en cette ville, pour y posséder la qualité que si souvent je vous avois désirée et laquelle vous est arrivée avec tant d'honneur (0. Le bien est doublement heureux quand il nous arrive heureusement, et doublement honnorable quand il nous vient honnorablement. Venes donq, Monsieur mon cher Neveu, venes vers nous et vives avec nous joyeusement et suavement, jusques a ce qu'après longues années vous suivies monsieur vostre père au siège souverain, avec autant de consolation publique comme vous venes luy succéder en ce siège subalterne (2).

Je salue très humblement ma très chère nièce (3), et me res-jouis avec elle, si elle se res-jouit de venir ; et si elle ne se res-jouit pas, je m'en res-jouis néanmoins, augurant que tout son cœur, que vous aves et qu'elle a, s'en res-jouira quand elle y verra chacun en feste autour de vous et d'elle, pour le contentement gênerai de vostre venue et de la sienne.

Dieu soit a jamais au milieu de vostre esprit pour faire Ps. xcvm, 4. justice et jugement *, et pour vous combler de douceur et consolation céleste. Je suis sans fin,

Monsieur mon Neveu,

Vostre très humble oncle et serviteur, Franc8, E. de Genève.

mille ducatons vaillants » ! (D'après une ancienne copie conservée dans les Archives Lagrange.) Son legs aux Pénitents noirs d'Annecy, avec les conditions qu'il impose, témoigne à la fois de sa piété, de son désir de faire le bien et de l'originalité de son esprit. (Voir Mugnier, Hist. du Président Favre, Paris, Champion, 1902-1903, chap. il, et Revue Savoisienne, 15 mai 1864.)

( 1 ) La charge de président du Conseil de Genevois était vacante par le décès de Charles-Emmanuel du Coudrey qui se noya malheureusement dans le lac d'Annecy les premiers jours de juillet. (Voir tome XV, note (2), p. 12.) Le duc de Nemours la donna à René Favre de la Valbonne, s'y portant « de son mouvement, » écrit Antoine Favre au duc de Savoie le 28 juillet, « sur la souvenance qu'il a heu de la recommandation qu'il pleut a V. A. S. luy en faire, sont passés trois ans, et sur l'asseurance... que sans doubte V. A. S. auroit l'élection aggreable. » (Mugnier, Correspondance du Président Favre, tome II, publié par la Société savoisienne, etc., 1905.)

(2) Avant d'occuper la première place au Sénat, Antoine Favre avait en effet rempli les fonctions de président au Conseil de Genevois.

( 3 ) Andrée de Nicolle de Crescherel, femme du nouveau président.

Année 1617 59

Je suis seulement en peine de la séparation de monsieur vostre père et de son petit Anthoyne François (0, si vous l'apportes, ou de celle de ma nièce et de luy si vous ne l'apportes pas; (2) mays vous l'apporteres, je m'asseure, car, comme separeroit-on ma nièce de ses entrailles ? et moy j'auray charge de le caresser souvent de la part de ce grand grand père.

Revu sur une copie conservée à la Visitation d'Annecy.

( 1) CetenfantétaitnéàChambéry le 15 novembre i6i:>(voirtomeXV,note(i), p. 217). Il fut baron d'Aiguebelette et chevalier d'honneur au Conseil de Genevois. Son grand-père et parrain l'avait fait héritier de sa maison d'Annecy ; son père y ajouta les biens de Vaugelas, de Gillon, etc. Antoine-François mourut en 1690, sans postérité.

(2 ) La fin est inédite.

MCCCXL

A UNE DAME (0 Ne jamais s'attrister, car Dieu nous aime et nous sommes siens.

Annecy, 7 août 161 7.

Quel bonheur, Madame, d'estre toute a Dieu ! car il ayme les siens, il les protège, il les conduit, il les met au port de la désirable éternité. Demeurés donq ainsy, et ne permettes jamais a vostre ame qu'elle s'attriste ni vive en amertume d'esprit, ou en scrupule, puisque Celuy qui l'a aymee et qui est mort pour la faire vivre, est si bon, si doux, si amiable.

Il a voulu, ce grand Dieu, que vous fussies sienne, et vous l'a fait vouloir, et vous l'aves voulu, et il vous a fait prendre tous les vrays moyens pour le devenir. Vous

(1) Nous n'avons ici qu'un fragment d'une lettre adressée très probablement à une dame de Grenoble. Proposer un nom est bien difficile, aussi ce n'est que sous toutes réserves que nous avancerons celui de Mme de Veyssilieu. (Voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 37t.)

6o Lettres de saint François de Sales

Testes donq sans doute, ma très chère Fille, dont je me res-jouis infiniment et en bénis sa miséricorde, comme estant en elle sans fin, Madame,

Vostre plus humble et très affectionné serviteur,

Franç% E. de Genève.

Annessi, le 7 aoust 161 7.

MCCCXLI

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