A MADAME DE M0NTF0RT
Nouveau deuil et nouvelle douleur. — Saintes dispositions de la baronne de Thorens à son lit de mort.
Annecy, 10 septembre 1617.
Madame ma très chère Cousine,
Nous n'avions encor achevé nos plaintes pour la perte que nous avions faite en Piémont ( r ), que voyci la seconde arrivée, laquelle, je vous asseure, nous est infiniment
( 1 ) La perte de Bernard de Sales. (Voir ci-dessus, Lettres mcccxv-mcccxvim.)
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sensible, cette chère ame ayant tellement vescu parmi nous, qu'elle nous avoit rendus tous parfaitement siens, mais moy plus particulièrement, qu'elle regardoit avec un amour et honneur filial ; et puis, le contrecoup receu par l'affliction de sa digne mère donne surcroist a nostre desplaysir.
Mais pourtant, a l'imitation de cette défunte, nous embrassons, aymons et adorons la volonté de Dieu, avec toute sousmission de tout nostre cœur, car c'estoyent presque ses dernières paroles ; vous asseurant que jamais je n'ayr veu un trespas si saint que celuy de cette fille, quoy qu'elle n'eust que cinq heures pour le faire (0.
Je vous remercie cependant humblement, et M. de Montfort, mon cousin (2), de l'honneur de vostre souvenance, et suis a jamais,
Madame ma Cousine,
Vostre très humble cousin et serviteur,
Franc3, E. de Genève.
Le 10 septembre 161 7.
(1) Marie-Aimée de Chantai ne survécut que deux jours à son fils (voir cidessus, notes ( 1 ), (2), p. 70). Sur les huit heures du soir, le 6 septembre, le médecin jugea qu'elle n'avait plus que trois ou quatre heures de vie ; François de Sales immédiatement averti, accourut au monastère, accompagné de M. de Boisy, son frère, et de quelques ecclésiastiques, et la trouva au sortir d'une syncope, le corps défaillant, mais l'âme toujours forte, présente à elle-même, et croissant de minute en minute, pourrait-on dire, dans la plus haute perfection. Dieu, selon les propres paroles de la mourante, mettait lui-même la main à cette sainte besogne ! Elle reçut les Sacrements de Pénitence et d'Eucharistie ; puis, s'adressant à l'Evèque et à sa bonne mère, les supplia humblement de lui donner l'habit de la Congrégation. Sa résolution avait été invariable de se donner à Dieu dès la mort de son mari, et celle de son enfant, achevant de la détacher des choses de la terre, venait de ranimer ses désirs. Ils furent exaucés; novice à neuf heures, elle fut professe à dix, prononçant les trois vœux de religion lorsque son saint beau-frère lui eut administré l'Extrème-Onction. « Les larmes de tous les assistans ne Tétonnerent point, » raconte l'annaliste de l'Ordre, « ses douleurs extrêmes n'ébranlèrent point sa constance... A deux heures après minuit, elle dit fortement et doucement : — Ah ! voicy la mort,... elle saisit mon cœur; mais mon Jésus en est saisi le premier... — Et prononçant trois fois le sacré nom de Jésus... elle expira, élevant ses yeux au ciel où son ame s'en alloit. » Elle avait dix-neuf ans, deux mois et six jours. (Voir sa Vie par la Mère de Chaugy, dans Les Vies de VII Religieuses de l'Ordre de la Visitation Sainte Marie, Annessy, 1659.)
( 2 ) Le mari de la destinataire (voir tome XVI, note ( 1 ), p. 60).
74 Lettres de saint François de Sales
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