A UN GENTILHOMME
(fragment) Sainte mort de la baronne de Thorens.
Annecy, vers le 12 septembre 161 7 (1).
Il a pieu encor, ces jours passés, a Dieu de me visiter en nostre mayson, retirant a soy nostre nouvelle vefve, ma seur de Thorens, femme des plus sages, vertueuses et aymables qu'on eust sceu désirer. Il m'estoit advis que mon frère ne fust pas du tout mort tandis que cette femme vivoit. Elle s'estoit vouée a la Visitation des l'instant de sa viduité et avoit des-ja fait ce projet au despart de son mari ; et Dieu luy a fait la grâce qu'elle est morte en cette mayson, d'une mort marquée de sainteté extraordinaire; elle demanda l'habit et fit les vœux avant que de mourir.
Monsieur, il me fait grand bien de vous dire mes douleurs, puisque vous me faites l'honneur de me vouloir du bien
Revu sur le texte inséré dans la Vie manuscrite de Marie-Aitnée de Rabutin- Chantal, baronne de Thorens, conservée à la Visitation d'Annecy.
(1) Quel est le destinataire de ces lignes? La Mère de Chaugy, qui nous les a conservées, dit seulement : « Nous avons treuvé escript de la main de nostre B. P. ce qui suit, dans une lettre a un seigneur, qui n'est pas imprimée. » L'absence du nom de « frère » fait exclure Foras et Milletot, tandis que les rapports récemment renouvelés avec le marquis de Lullin (voir plus haut, Lettre mcccxxxv, p. 53) pourraient faire songer à lui.
La date se déduit de celle de la mort de la jeune Baronne, arrivée « ces <« jours passés, » 7 septembre.
Année 1617 75
MCCCLII
A LA MÈRE DE BRÉCHARD SUPÉRIEURE DE LA VISITATION DE MOULINS (r)
(fragment)
Suprême transformation d'une âme. — « Un amour infiniment plus que fraternel. »
Annecy, vers le 12 septembre 1617,
Au reste, que dires vous de nos afflictions domestiques ? Ce n'est pas Taymable belleseur de Thorens que vous avies veuë, c'est une seur toute autre que nous avons veu trespasser ces derniers jours ; car, des un an en ça, elle estoit tellement perfectionnée qu'elle n'estoit plus connoissable, mais sur tout despuis sa viduité, qu'elle s'estoit vouée a la Visitation. Aussi, mon Dieu, quelle fin a elle faite! certes, la plus sainte, la plus suav.e et la plus aymable qu'il est possible de s'imaginer. Non, je la cherissois d'un amour infiniment plus que fraternel ; mais, ainsy qu'il a pieu au Seigneur, ainsy doit il estre fait : son saint nom soit béni * / Amen. *J°b, ». «•
(1) D'après l'édition de 1626, la lettre suivante s'adresse à la Mère Favre; dans celle de 1641, le présent fragment terminait un texte également attribué à la Supérieure de la Visitation de Lyon, mais composé de plusieurs pièces. (Voir le tome précédent, Lettre mclxviii et les notes (1), (5), p. 150, et (2), p. 151.) Le sujet étant identique et les termes presque semblables, on peut supposer que ces lignes ont été écrites plutôt à une destinataire différente, très probablement à la Mère de Bréchard qui avait tant connu, elle aussi, la baronne de Thorens.
76 Lettres de saint François de Sales
MCCCLIII
Une baronne qui promettait de devenir une autre Mère de Chantai. Sa mort douloureuse et sainte.
Annecy, 12 septembre 1617.
Vous vous imagineres bien de quelle sorte nous avons esté touchés ces jours passés, ma très chère Fille. Ce n'est pas la madame de Thorens que vous aves veuë, quoy que celle-là fust fort aymable : c'est une madame de Thorens toute dediee a Dieu, toute relevée au désir de ne vivre qu'a Dieu, toute pleine de clarté es choses spirituelles et de la connoissance de Dieu et de soy mesme, et telle que l'on pouvoit espérer que dans peu de tems elle seroit une autre nostre Mère (J).
Je ne vous diray rien de sa fin tressainte ; on vous l'escrira de chez nos Seurs. Entre ceux qui la virent en cette dernière maladie, il y en eut qui, le jour suivant, me vindrent demander congé de l'invoquer, et d'autres qui vindrent renouveller leurs bons propos, esmeus du spectacle de cette mort toute pleine de douleurs extrêmes, et douleurs toutes parsemées de : « Vive Jésus ! Sei- Cant., 1, 3. gneur Jésus, tirés moy * a vous. O Passion et Mort de
mon Jésus, je vous embrasse, je vous ayme, je vous adore, vous estes mon espérance. Vive Jésus et Marie, que j'ayme plus que ma vie! » et semblables, prononcés si suavement que merveilles.
Or sus, ma très chère Fille, il m'a fait grand bien de
( 1 ) Le saint Evèque avait, en effet, fondé de grandes espérances sur la jeune Baronne, et, « la regardant comme une ame choisie, » dépose Michel Favre (Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 39), il « jetta sa mire sur elle pour la façonner et rendre capable d'ayder a l"advancement spirituel des âmes en l'Ordre de la Visitation. » Et les Sœurs, dit la Mère de Chaugy (ouvrage cité, note ( 1 ). p. 73), « esperoient que lors que Dieu retireroit leur sainte Paule pour la couronner de gloire, cette aymable Eustochium demeureroit pour leur consolation et pour leur conduite. »
Année 1617 77
vous dire ces quatre motz qui sont un eschantillon de la pieté de cette mort. Cette chère ame est trespassee Seur et Fille de la Visitation tout ensemble.
Je suis infiniment vostre.
Franc8, E. de Genève.
Le 12 septembre ....
Revu sur le texte inséré dans la Vie manuscrite de Marie-Aimée de Rabutin- Chantal, baronne de T/iorens, conservée à la Visitation d'Annecy.
MCCCLIV