AU CARDINAL ROBERT BELLARMIN
Un heureux transfuge de l'hérésie. — Pour lui. le Saint réclame le paiement d'une pension promise. — Souhait ardent d'avoir, de la main du savant Cardinal, l'explication de quelque Epître de saint Paul. — Les princes en guerre et le Pacificateur à venir.
Annecy, 12 septembre 1617.
Illustrissime et Reverendissime Domine mihi semper in Christo colendissime,
Dominus Ludovicus Desplans (2), in média civitate Gebennensis natus et in medio populi corda et labia polluta habentis * educatus, ante multos annos con- *ls., vi, $. versus ad Christum, Pastorem et Episcopum animarum nostrarum*, ejusdem Sponsae suavissimse Ecclesiae * I Pétri, h, ult. nimirum catholicse nomen dédit, vel potius reddidit,
Illustrissime et Reverendissime Seigneur,
objet de ma constante vénération dans le Christ, M. Louis Desplans (2), né en pleine cité de Genève, a été élevé au milieu d'un peuple au cœur et aux lèvres souillés . Mais il y a de longues années déjà que, converti au Christ, Evêque et Pasteur de nos âmes, il est venu, ou plutôt revenu, à sa très douce Epouse, l'Eglise catholique, dans la communion de laquelle il a été rétabli à
f 1 ) Voir le tome précédent, note ( i ), p. 238. (2) Voir ibid., note (2), p. 202.
78 Lettres de saint François de Sales
illiusque communioni restitutus est, idque Romae, Beatissimo P. Papa Clémente octavo ita jubente ; postea vero a Sanctissimo D. Papa Paulo, quem Deus conservet, canonicatum hujus nostrae Ecclesise Gebennensis accepit, una cum pensione quadam, quse tantisper ejus paupertati utcumque sustentandae sufficeret. Nam quod ad canonicatum attinet, nemo sane, quantumvis parcus, ex ejus fructibus vivere posset, quippe qui ad summum 40 scutorum vix unquam ascendunt, et quam saepissime, ne quidem ad summam 25 aureorum. Nunc vero, cum pensione illa frui minime possit, vix est, ac ne vix quidem, ut possit diutius vivere, quandoquidem neque paternis bonis, neque aliis ecclesiasticis gaudet. Quare iterum recurrit ad fontem Apostolicum, ut vel ei pensio illa stabilis et firma, ac fructuosa reddatur, vel alia pensio aliudve beneficium illi conferatur; cumque expetiverit, ut eum Illustrissimae Dominationis Vestrae commendarem, id quam libentissime facio, et humillime (0.
Et hanc occasionem nactus, eidem plurimum gratulor de ultimis duobus libris piissimis quibus fidelium mentes
Rome même, et par l'ordre du bienheureux Pontife Clément VIII. Plus tard, il reçut de notre Très Saint-Père le Pape Paul V — que Dieu conserve ! — un canonicat de notre Eglise de Genève, ainsi qu'une pension qui devait tant bien que mal subvenir à sa pauvreté ; car, en ce qui concerne le canonicat, personne assurément, si économe soit-il, ne peut vivre de ses revenus : à peine s'élèvent-ils a quarante écus, et encore, le plus souvent, ils n'atteignent pas même vingt-cinq pièces d'or. Mais voici que son titulaire ne peut en aucune façon toucher la pension. Dans ces conditions, il lui est désormais difficile, ou plutôt impossible de vivre, étant par ailleurs privé de patrimoine et de tout autre bénéfice ecclésiastique. C'est pourquoi il a de nouveau recours à la source Apostolique pour obtenir que cette pension lui soit confirmée et les revenus assurés, ou bien qu'on lui octroie quelque autre pension ou bénéfice. A sa prière, je le recommande très volontiers et en toute humilité à Votre Seigneurie Illustrissime (1 ).
Je saisis cette occasion pour vous féliciter vivement de vos deux derniers livres, pleins de piété, par lesquels vous avez ranimé le cœur
( 1 ) Ce premier alinéa est inédit.
Année 1617 79
et recreavit et ad meliorem frugem excitavit (f). Sed
adhuc unum verbum loqaar ad dominum meum *. • Gen., xvm, 17.
Ouam vellem, Deus bone ! quam vellent etiam plerique
viri cordati, ut si non omnes, saltem unam aut alteram
etiam ex brevissimis Epistolis Sancti Pauli, tribus illis
sensibus quos Dominatio Vestra Illustrissima notât,
historico, dogmatico, mystico, explicatam haberemus ;
spécimen videlicet et exemplar caeterarum similiter expli-
candarum. Sufficeret si vel illam brevem ad Titum, imo
ad Philemonem, vel si unum aut alterum caput aliarum,
ita expositas haberemus (2). Nam omnes petere aut
des fidèles et les avez excités à poursuivre une perfection plus haute (0. MaisyV dirai encore un mot à mon seigneur. Combien je voudrais, ô Dieu de bonté ! combien souhaiteraient aussi la plupart des gens de bien, que nous eussions, sinon toutes, au moins Tune ou l'autre des Epîtres de saint Paul, fût-ce des plus courtes, expliquée au triple sens historique, dogmatique et mystique, que signale Votre Illustrissime Seigneurie. Ce serait un spécimen et un type pour un commentaire analogue des autres Epîtres. Il suffirait d'avoir, exposée d'après cette méthode, l'Epître si brève à Tite, ou même celle à Philémon, ou encore tel ou tel chapitre de quelque autre (2). Demander l'explication de toutes, l'attendre de la main illustre de Votre
( 1) Le Saint parle ici du deuxième et du troisième opuscule de Bellarmin : 1. De SEterna felicitate Sanctorum, libri V, ad Illustrissimum et Reverendissimum D. Cardinalem Farnesium. Imprimé pour la première fois à Anvers en 16/6, cet ouvrage eut ensuite neuf ou dix autres éditions et fut traduit en diverses langues. — 2. De Gemitu columbœ, sive de bono lacrymarum, libri III, auctore Roberto S. R. E. Card. Bellarmino, e Soc. Jesu, ad ipsam eamdem Religionem suam. Comme pour le précédent, la première édition, faite à Rome en 1617, fut suivie de dix à douze autres et d'un bon nombre de traductions La traduction française parut dès 1617, « a Paris, chez Laurent Sonnius, rue S. Jacques, au Compas d'or, » avec une approbation donnée par les Frères Mineurs.
François de Sales, en recevant Le Gémissement de la colombe, ne put se taire de faire l'éloge du grand Cardinal : « Ha! » dit-il, « innocente colombe, vous gémissez en ce siècle ; mais dans le Ciel et dans les pertuis de la pierre et dans la caverne de la masure, vous mettrez fin a vos travaux, et ferez sonner vostre voix aux oreilles du céleste Espoux, et monstrerez vostre face; car vostre voix est douce et la face de vostre ame est très-belle. » (Charles-Auguste, Histoire, etc., liv. IX.)
(i) Voir à l'Appendice I, le seul fragment de la réponse du Cardinal qui nous soit parvenu.
80 Lettres de saint François de Sales
expectare ab illustrissima manu Dominationis Vestrae aequum sane ac justum non est, quandoquidem illam in extrema hac senectute, post tam multos pro re christiana inde jam ab ineunte propemodum setate exantlatos labores, tanto operi perficiendo, non animi (Deo gratias), sed corporis viribus imparem esse satis suspicari licet. Sane, methodum hanc aperire et tyronibus etiam vix sequentibus praeire in hoc campo, opéras pretium foret.
Intérim autem, dum id summopere expeto, a Deo optimo maximo supplex peto ut Dominationem Vestram Illustrissimam quam diutissime et felicissime servet incolumem.
Dominationis Vestrae Illustrissima? et Reverendissimae,
Addictissimus, obsequentissimus et humillimus servus,
Franciscus, Episcopus Gebennensis.
Annecii Gebennensium, 12 Septembris 161 7.
Heu, Illustrissime Domine, quot et qualia impendent capitibus nostris mala, nisi fiât pax in virtute Domini *
Seigneurie, serait indiscret et excessif. N'est-il pas permis de craindre, à un âge si avancé, après tant de labeurs supportés dès la jeunesse pour les intérêts de la chrétienté, qu'une pareille œuvre ne soit audessus, non de la vigueur de votre esprit, grâce à Dieu, mais de vos forces corporelles ? Frayer cette voie nouvelle dans le champ des Ecritures, à la tête de jeunes recrues à peine en état de vous suivre, serait assurément une œuvre très utile.
En attendant, tout en formulant ce vœu de tout cœur, je supplie le Dieu très bon et très grand de garder une vie florissante le plus longtemps possible à Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime, dont je suis
Le très dévoué, très obéissant et très humble serviteur, François, Evêque de Genève.
Annecy en Genevois, 12 septembre 1617.
Hélas ! Illustre Seigneur, combien de maux, et quels maux sont suspendus sur nos têtes, si la paix ne se conclut par la vertu du Seigneur, Dieu des armées! Plût au Ciel que les princes catholiques
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Dei exercituum* ! Utinam esset Principibus catho- *i Reg.,xv, et passi m.
licis cor unum*! sed divisum est cor eorum, nunc •Act.,iv,39.
interibunt *. Ubi est pacem faciens **? Etiam, veni, **0isse%*;(27. Domine Jesu */ • Apoi., uit., «o.
Revu sur une copie conservée à Rome, Archives du Postulateur général des Causes des VVbles et BBx S. J., dossier Bellarmin, carton 40.
n'eussent qu'un seul cœur ! Mais leur cœur est divisé, donc ils périront ! Où est-il le Pacificateur ? Oui, veneç, Seigneur Jésus !
MCCCLV
AUX RELIGIEUX DU MONASTÈRE DE S1XT i1)
(inédite) Encouragement à la réforme.
Annecy, 1 2 septembre 1617.
Mes Reverens Frères,
Ayant sceu par monsieur le Prieur, monsieur Jean Moccand (2), la bonne disposition en laquelle vous [vous] treuves pour remettre vostre Monastère et Congrégation au train de l'ancienne pieté de vostre Ordre, j'en ay loué Dieu de tout mon cœur et m'en suis grandement res-jouy,
( 1 ) Les Religieux de l'abbaye de Sixt dont les noms nous sont connus étaient alors : Jean Moccand, prieur, Bernard de Passier, un autre Jean Moccand, François Biord, Nicolas Desfayet, Daniel de Lucinge, Bernard Rannaud, Bernard et Claude Joenoz, Claude Moccand, Claude de Nambride, Pierre Puget, peut-être Jean de Passier. (Sur le Monastère, voir tome XI, note ( 1 ), p. 316.)
(2) Originaire de Sixt, Jean Moccand était déjà prieur en 1603 (voir tome XII, note ( 1 ), p. 226) ; il le fut jusqu'à sa mort, arrivée le 3 juin 1627. Zélé pour la réforme, il seconda de tout son pouvoir les efforts du saint Evèque, malgré les difficultés soulevées sans cesse par l'abbé commendataire Jacques de M ou xy. (Voir tome XIII, note (2 ), p. 169.) Cependant les obstacles furent longs à surmonter; huit mois seulement avant sa mort, le fervent Prieur put faire sa profession solennelle suivant les Constitutions données par François de Sales. (D'après YObituairc de Sixt, Bibl. publ. de Genève, Manuscrits, suppl. 388.)
Lettres VIII 6
comme de chose qui importe extrêmement au service de Dieu, et a vostre salut et consolation, et a l'édification des fidèles.
C'est pourquoy je vous exhorte de toutes mes forces de prendre au plus tost entre vous la resolution de commencer ; pour a quoy vous servir et assister, je vous envoyeray homme bien instruit et de bonne qualité, quand vous me feres sçavoir qu'il en sera tems, et moy mesme, s'il est requis, je m'y achemineray très volontier, et m'estimeray bien heureux si je puis estre utile a faire reuscir un dessein si honnorable et pieux (0. Prenes courage, Dieu sera parmi vous, qui fera l'œuvre, si vous l'en supplies ; il ne vous a pas donné cette bonne disposition, qu'il ne veuille vous acheminer a la perfection de l'œuvre.
J'attendray cependant de vos nouvelles, et vous désirant toute sainte consolation, je demeureray, mes Reverens Frères,
Vostre plus humble et très affectionné frère en Nostre Seigneur,
Franç% E. de Genève.
Annessi, le xn septembre 1617.
A Messieurs Messieurs les Reverens Chanoynes réguliers
de S1 Augustin et Chapitre du Monastère de Sixt.
Revu sur le texte inséré dans le Ier Procès de Canonisation.
( 1 ) Les exhortations du Saint ne furent pas vaines ; le 20 décembre suivant, « les sieurs Prieur, Religieux et Chanoines réguliers de ce Monastaire... firent promesse et convention de vivre des lors en communion, remettant a cest effect touttes leurs prebandes, vestiaires et autres droictz et devoirs en commun. Lequel acte fut appreuvé et emologué par le Bien-heureux, » le 23 janvier 1618. (Dép. de Jean Moccand, prieur en 1632, Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 43.) Au mois de septembre, François de Sales venait luimême à Sixt ; il y séjourna trois jours pour dresser les Constitutions et règlements qu'il jugea nécessaires; toutefois, le succès complet de la réforme ne fut obtenu que plusieurs années après la mort du saint Evêque.
Année 1617 83
MCCCLVI