AU CARDINAL ROBERT BELLARMIN
(minute)
La misère des Clarisses du diocèse de Genève. — Ce qu'apprend l'expérience sur la trop grande pauvreté des Monastères de femmes. — Sollicitude du Saint pour des Religieuses exemptes de sa juridiction. — Il dénonce des manquements aux décrets du Concile de Trente.
Annecy, 17 septembre 1617.
Illustrissime et Reverendissime Domine mi in Christo colendissime,
Habemus hic Monasterium unum Sanctse Clarae, et alterum Aquiani, in quibus Sorores jejuniis, vigiliis, pedum nuditate ac multis aliis corporismacerationibus, Deo optimo maximo servire conantur *, cumque mendicatis *Vid.Epist.prseced.
Illustrissime et Reverendissime Seigneur, très vénéré dans le Christ,
Nous avons, l'un ici, l'autre à Evian, deux Monastères de Sainte- Claire, où les Sœurs, par les jeûnes, les veilles, la nudité des pieds et beaucoup d'autres macérations corporelles, s'efforcent de servir le Dieu très bon et très grand. Jusqu'à présent, avec des aumônes
92 Lettres de saint François de Sales
hinc inde eleemosynis, hactenus quamvis aegerrime, inter multas et frequentissimas aegritudines utcumque vixerunt (0. Nunc demum res ad eum statum redacta est, ut nulla prorsus ratione earum victui provideri possit, nisi Sedes Apostolica cum eis dispensare dignetur, ut in communi praedia et alia bona immobilia possidere possint.
Nam triginta annorum bellum durissimum, ac crebrae infestissimaequehaereticorum incursiones effecerunt, ut in hac Gebennensi diaecesi deinceps inveniri non possint eleemosynae, quae Monasteriis istis sustentandis etalendis sufficere queant. Mittomendicitatem fœminarum, utexperimento certissimo constat, acerrimis sollicitudinibus, continuis, immoderatis ac melancholicis cogitationibus, importunis de modo quserendi et habendi inventionibus, et inquietissimis anxietatibus plenissimam esse.
Quare videns paupertatem hanc extremam interiori [vitse] plurimum obesse, neque posse Moniales istas diu-
mendiées de côté et d'autre, elles ont vécu tant bien que mal, quoique très difficilement, au milieu de nombreuses et très fréquentes afflictions («). Finalement, les choses en sont venues maintenant à un tel point qu'il n'y a plus du tout moyen de pourvoir à leur subsistance, si le Siège Apostolique ne daigne leur donner la dispense nécessaire pour qu'elles puissent posséder en commun des biens fonds et autres biens immeubles.
En effet, après trente années d'une guerre cruelle, après les fréquentes et désastreuses incursions des hérétiques, on ne peut plus trouver dans ce diocèse de Genève, des aumônes suffisantes pour soutenir et entretenir ces Monastères. Je passe sur ce qu'une expérience convaincante nous apprend de la mendicité des femmes : elle est toujours accompagnée de préoccupations pénibles, de soucis immodérés et continuels, de pensées mélancoliques, d'industries dangereuses sur les moyens de demander et d'obtenir, et des plus troublantes inquiétudes.
Aussi, voyant cette pauvreté extrême nuire beaucoup à leur vie intérieure et rendre ces Religieuses incapables de persévérer plus
(i) Cf. tomes XVI, Lettre cmxiv, p. 71, et XVII, Lettre mcxiv, p. 56, et P. 338.
Ibid., c. xvii.
Année 1617 93
tius in proposito perseverare, nisi de remédie- opportuno illis a Sede Apostolica provideatur, quamvis non mihi, sed Ordini Fratrum Minorum cura illarum incumbat, nolui tamen omittere quin earum super hac re supplicationem et preces, quas Sanctissimo Domino nostro offerre intendunt, meis etiam humillimis votis adjuvarem apud Dôminationis Vestrae Illustrissimae clementiam, quam illis summopere cupio propitiam.
Eamdem intérim obiter admonens, in istis Monasteriis mulierum hujus provinciae nullo modo observari Concilii Tridentini saluberrima décréta de confessario extraordinario bis terve in anno Monialibus dando *, et de puellis *Sess.xxv deRe-
r . -r^ . ,. gular.,c.x.(Cf. tora.
feminisve ante professionem ab Episcopo probandis . praeced., pp. 59,60.)
(Juin etiam, quando per Jubilseum cuicumque licet quem
maluerint, ab Ordinario approbatum, confessarium eli-
gere, per summum nefas istis haec via solandi conscientias
suas intercluditur ('). Atque hoc Illustrissime Domina-
tioni Vestrae aperuisse satis sit.
longtemps dans leur vocation, si le Siège Apostolique ne pourvoit d'un remède opportun, j'ai tenu — bien que le soin de ces Sœurs incombe, non à moi, mais aux Frères Mineurs — à appuyer les demandes et les supplications qu'elles se proposent d'adresser à Sa Sainteté, par mes très humbles prières à la bonté de Votre Seigneurie Illustrissime, que je souhaite beaucoup leur être favorable.
Je l'informe en passant que dans ces Monastères de femmes de notre province, on n'observe nullement les très salutaires décrets du Concile de Trente sur le confesseur extraordinaire à donner deux ou trois fois l'année aux Religieuses, et sur l'examen que l'Evêque doit faire des filles ou femmes avant leur profession. Bien plus, alors que, pour le Jubilé, il est permis à chacun de choisir un confesseur à son gré, pourvu qu'il soit approuvé par l'Ordinaire, ce moyen de soulager leur conscience leur est interdit par une cruelle injustice ( 1 ). Qu'il me suffise de signaler ces faits à Votre Illustrissime Seigneurie.
( 1 ) Ce n'était pas la première démarche que tentait François de Sales pour obtenir aux Religieuses Clarisses la liberté de conscience. Au printemps de 1 6 1 5, il avait fait parvenir à Rome, par l'intermédiaire du Nonce de Turin, un Mémoire sur cette question; il y dénonçait les confesseurs et Supérieurs de ces Monastères comme adversaires obstinés de l'exécution des décrets du Concile de Trente. N'ayant rien obtenu, le Saint, non content d'avoir agi auprès du cardinal Bellarmin, adressa, sans doute en même temps que la
^4 Lettres de saint François de Sales
Deus autem ipsam quam diutissime servet incolumem, cujus sacras manus humillime exosculor.
Illustrissimae et Reverendissimae Dominationis Vestrae, Obsequentissimus et humillimus servus,
F., E. G. Annessii Gebennensium, xvil Septembris 1617.
Dieu veuille la garder en santé très longtemps encore ! En lui baisant très humblement les mains, je demeure,
De Votre Illustrissime et Révérendissime Seigneurie,
Le très obéissant et très humble serviteur, François, Evêque de Genève.
Annecy en Genevois, 17 septembre 1617.
présente lettre, une nouvelle supplique à la Sacrée Congrégation des Evèques et Réguliers. Ce fut un fils de l'Ordre franciscain, le P. Dominique de Chambéry, qui la présenta. Cette fois, par commandement du Pape, VEvêque de Genève demeura chargé d'insister auprès des Supérieurs pour qu'ils donnassent un confesseur extraordinaire, ou, en cas de refus, de l'envoyer lui-même. (Archiv.desEv.etRég.,Po5ï{w»i\vol.i6i8,J?^M/«r«,G,et2?^«^(Moniales), vol. 1618.) Malgré tout, les Religieuses ne furent pleinement libres de suivre les prescriptions de l'Eglise à ce sujet qu'en s'eximant, en vertu d'un Bref apostolique, de la juridiction des Cordeliers pour passer sous celle de l'Ordinaire, ce qui eut lieu sous l'épiscopat de Jean-François de Sales.
MCCCLX
A DON JÉRÔME BOERIO. GENERAL DES BARNABITES (O Eloge du P. Baranzano. — Prière de le renvoyer au collège d'Annecy.
Annecy, 23 septembre 1617.
Reverendissimo in Christo Padre osservandissimo,
Il P. D. Redento ritorna dove la santa ubedientia lo
chiama. Egli è persona di bonissime qualità et laquale
Révérendissime et très honoré Père dans le Christ, Le P. D. Redento retourne où la sainte obéissance l'appelle. Il a de très bonnes qualités et nous a donné à tous beaucoup
(1) Voir le tome précédent, note ( i ), p. 381.
ci ha dato a tutti grand'edificatione (l). Sô che ha fatto errore neirimpressione de1 libri suoi senza la débita licenza (2); ma di questo errore sô che la maggior parte è venuta da una certa simplicità et inadvertenza ; et mediantç la paterna et benigna correttione che V. P. Rma glie tara, egli senza dubbio starà horamai saldo. Onde, se V. P. non giudica altrimenti che fosse inconveniente
d'édification ( x ). Je sais qu'il a failli en faisant imprimer ses livres sans l'autorisation requise (2), mais je sais aussi que la cause principale de cette faute est une certaine simplicité et inadvertance ; sans doute, grâce à la correction paternelle et pleine de bonté qui lui sera faite par Votre Paternité Révérendissime, il se tiendra désormais sur ses gardes. C'est pourquoi, à moins qu'elle ne le juge pas à propos pour
(i) Le P. Redento Baranzano était déjà la meilleure gloire du collège d'Annecy, et son nom, franchissant les frontières, « sonnait bien haut en France, » suivant l'expression d'un biographe. Il a même traversé les siècles, et est arrivé jusqu'à nous, célèbre encore parmi les savants.
Le jeune Religieux n'avait que vingt-cinq ans lorsqu'il inaugura ses cours dans l'établissement chappuisien, le 3 novembre 161 5, et il ne devint prêtre que le 19 décembre suivant, par les mains de saint François de Sales. Originaire de Serravalle (diocèse de Verceil), dont son père Pierre-François fut quelque temps podestat, Jean-Antoine avait reçu le nom de Redento à son entrée chez les Barnabites, où il fit profession le 11 avril 1609. Génie vif et prompt, avide de savoir et servi par une mémoire tenace, il avait étudié avec succès et sut enseigner avec charme, suscitant un véritable enthousiasme parmi ses disciples. D. Baranzano quitta la Savoie en octobre 1619 pour se rendre à Paris et s'occuper auprès du Roi des intérêts des Barnabites du Béarn ; il prit ensuite une part active à la fondation du collège de Montargis où l'appelait l'un de ses anciens élèves, Louis des Hayes, et y mourut le 23 décembre 1622, après une trop courte, mais féconde carrière. Bacon, Galilée, Kepler avaient entretenu des relations avec l'éminent Religieux. (D'après Colombo, Intorno alla vita ed aile opère del P. Redento Baranzano, sclen\iato da Serravalle-Sesia, Torino, Vincenzo Bona, 1878.)
( 2 ) Résumé des leçons de Baranzano, imprimée aux frais de Louis des Hayes et de Muratori da Savigliano, YUranoscopia venait de paraître ( 1 ). Le système planétaire de Copernic y était développé ainsi que les idées de Galilée. Or. la récente sentence de la Congrégation de l'Index à ce sujet, provoquée par limprudence de ceux qui transportaient la question du terrain scientifique sur le terrain religieux, rendait doublement sévères les Supérieurs, sans l'autorisation desquels le livre était mis au jour. D. Redento, dans un opuscule suivant (Nova de motu Terrce Copernicœo juxta Summi Pontifiais mentent
( 1 1 Uranoscopia, seu de cœlo, in qua universa cœlorum doctrina clare. dilncide, et breviter traditur . Pars prima, in qua novo ordine, modo et metbodo cœlestia prcedicata communiora explicantur . Pars secunda, in qua singularum sphcerarum essentia, natura, proprietas, tbeoria, praedominium, distantia. magniludo, motus et status, brevi exponitur . Colonise Allobrogum, apud Petrum et Jacobum Choùet, 1617, in-40.
96 Lettres de saint François de Sales
per qualche ragione a me sécréta, ardisco di dirli che saria bene di rimandarlo, già che havendo imparata la lingua et essendo molto grato in queste bande, parmi che sarebbe di molta utilitàt1).
Perô, in tutto io mi rimetto alla molta prudentia di V. P. che Iddio faccia beata nella gratia et gloria celeste, et alla quale io voglio sempre restare
Servitore et fratello humilissimo et devotissimo,
Franc0, Vescovo di Geneva.
XXIII Settembre, Annessi.
Al Rmo in Christo Padre osservandissimo, Il P. Générale de' Clerici regolari di S. Paolo.
Milano.
Revu sur une copie déclarée authentiaue, conservée à Turin, Archives de l'Etat.
quelque raison que j'ignore, j'ose dire à Votre Paternité qu'il serait bon de le renvoyer ici ; car ayant appris la langue et étant fort goûté en ces quartiers, il me semble qu'il s'y rendrait très utile («). Cependant, je me remets pour tout à votre grande prudence.
Que Dieu comble de bonheur dans la participation de la grâce et de la gloire céleste Votre Paternité, dont je veux demeurer toujours Le très humble et très dévoué serviteur et frère, François, Evêque de Genève.
23 septembre 1617, Annecy.
Au Révérendissime et très honoré Père dans le Christ, Le Père Général des Clercs réguliers de Saint-Paul.
Milan.
disputatio, 1618) répare généreusement sa faute, et s'appliquant à lui-même la belle parole de saint Augustin : ■ N'ayant pas eu d'abord la sagesse en partage, >» dit-il dans la préface, « j'aurai maintenant l'humilité, et n'ayant pas réussi à ne dire que des choses dont je n'aie pas à me repentir, du moins je regretterai d'avoir dit ce que je n'aurais pas du dire. » Une seconde édition de YUranoscopia (1619) fut corrigée et amendée. — Saint François de Sales parle ici de « livres », au pluriel, peut-être parce que cet ouvrage est divisé en deux parties, ou bien désigne-t-il aussi la Surnom Philosophie, publiée à Lyon en 1616 avec la permission des Docteurs, mais sans l'approbation des Supérieurs de la Congrégation des Barnabites. Cf. Colombo, ubi supra.)
( 1 ) Le désir du saint Evêque fut réalisé ; D. Baranzano rentrait a Annecy le 30 octobre suivant. (Cf. ci-après, Lettre mccclxxiii, p. 116.)
Année 1017 97
MCCCLXI
A DON JUSTE GUÉRIN, BARNAB1TE (0
Départ précipité du P. Redento. — François de Sales ne sait pas encore s'il prêchera à Paris ou à Grenoble. — Le jardin des Barnabites. — Pourquoi le Saint garde une lettre sans l'envoyer.
Annecy, 2) septembre 1617.
Mon Révérend Père,
C'est sans loysir que je vous escris, car le P. Redento part a 1 improviste aujourd'huy *, duquel j'attendois le * VidcEp. praeced. despart seulement a lundi. Vous recevres un paquet ou sont les livres de l'Introduction et les nouvelles desplaysantes de nostre perte récente de nostre pauvre et très aymable vefve (a). Madame la Marquise d'Urfé (3) a receu le paquet des mains de monsieur le premier Président (4), et s'est chargée, de sa grâce, de le vous rendre.
Je vous supplie de me faire office vers Monseigneur le Reverendissime Cardinal (5), affin que je puisse sçavoir si ce sera a Grenoble ou a Paris que j 'iray cet Advent et ce Caresme; car Son Altesse (6) a promis a monsieur le Mareschal (7) que j'iray a Grenoble, et a d'autres que j'iray a Paris, et je ne sçai auquel des deux son intention est que je m'attache. Or, il est tems que je le sçache, et selon qu'elle me fera entendre, je me resoudray (8). Je
( 1 ) Voir le tome précédent, note ( i ), p. 171.
( 2 ) Marie-Aimée, baronne de Thorens, morte le 7 septembre. (Voir ci-dessus, note (1), p. 73.)
(3) Fille d'Antoine de Neufville, seigneur de Magnac, et de Claude du Bellay, Marie de Neufville avait épousé, en 1396, Jacques, marquis d'Urfé et de Beaugé. Elle mourut en novembre 1659. Son mari, frère aîné de l'auteur de YAstre'e, était en ce moment en Piémont, au service du duc de Savoie.
( 4 ) Le président Favre, ami intime des d'Urfé.
(5) Maurice de Savoie (voir tome XIII, note (1), p. 345).
(6) Le duc de Savoie.
(7) François de Bonne, duc de Lesdiguières, maréchal de France. (Voir tomes XII, note (4), p. 100; XVII, note (2), p. 380, et ci-après, Lettre mccclxvi, p. 105.)
(8) Voir ci-dessus, note (2), p. 65.
Lettfks Vl!l 7
98 Lettres de saint François de Sales
vous supplie, mon Révérend Père, de me faire cette faveur que ce soit au plus tost.
Nostre Mère se porte bien, Dieu merci, et toute joyeuse de la belle croix ( T ). Nous tascherons d'eschapper en toute façon d'avoir besoin du jardin des Pères (2), puisque je voy que cela en offence grandement quelques uns, qui m'ont dit que vous avies escrit que vous avies fait toutes les sollicitations. J'espère que Dieu nous aydera.
O mon très Révérend cher Père, je suis incomparablement tout vostre et de tout mon cœur : c'est ce que je puis dire pour le présent, allant célébrer les Ordres (3). Je salue la signora dona Genevra (4) et dona Bona (5). J'ay receu une lettre de la première qui estoit addressee a Vostre Révérence, et en vostre absence, a moy, en laquelle j'ay plus de part que je ne mérite ; c'est pourquoy je ne vous la renvoyé pas.
Je suis donq infiniment, mon Révérend Père,
Vostre très humble et fidèle serviteur, [Françs, E. de Genève.] Annessi, le 23 septembre 161 7.
( 1 ) Grande et belle croix de cristal, don de Marguerite de Savoie, duchesse de Mantoue, protectrice de la Visitation. La croix « de Mmc la Duchesse » est « bien riche, » écrit la Sainte, « et pour sa valeur » (six cents ducatons) « et pour l'honneur du témoignage de sa protection. » (Lettres, vol. I, p. 223.)
(2) La partie du jardin du collège chappuisien qui devait être donnée aux Dominicains en échange de la place que ceux-ci céderaient à la Visitation. (Voir tome XVI, note ( 1 ), p. 227, et ci-après, note ( 1 ), p. 120.) D. Juste s'était généreusement employé auprès des princes de Savoie et des Supérieurs pour faire aboutir l'affaire.
( 3 ) Ce fut dans l'église de Sainte-Claire qu'eut lieu la cérémonie.
(4) Ginevra Scaglia, destinataire le 27 février 1618. (Voir plus loin.)
(5) Bonne de Challant, comtesse de San Secondo (voir le tome précédent, note (1), p. 383).
Année 1617 99
MCCCLXII
A M. GUILLAUME DL BERNARD DE FORAS (O Le « Pré Lombard » demandé au duc de Nemours pour la Visitation.
Annecy, 27 septembre 1617.
Monsieur mon Frère,
Vous recevres par M. Rousselet (2) une de mes lettres, par laquelle je vous supplie de nous assister vers Monsieur (3) pour obtenir le Pré Lombard en faveur des Seurs de la Visitation U), et nous vous ouvrons un expédient : qu'au moins il luy playse de permettre que les susdites Dames en eussent la moytié pour donner en eschange aux Pères de Saint Dominique (5), gardant Vautre moytié pour en faire ce que Sa Grandeur voudroit. Mais me doutant que ces Pères de Saint Dominique ne voudront pas lascher ce dont nous avons besoin si on ne leur donne tout le susdit pré, je vous supplie de faire ce qui sera bonnement a faire, affin que Monsieur se contente que nous leur puissions donner le tout. Que s'il ne se peut, alhors on pourra parler de la moytié (6).
( 1 ) Voir tome XVI, note ( 1 ), p. 226.
(2) Guillaume Rousselet, secrétaire du duc de Nemours.
(3) Le duc de Nemours.
(4) On appelait « Pré Lombard » une île carrée, de trois cents toises de tour, située tout près de la ville d'Annecy, séparée de ses murailles seulement par le canal de Thiouz. Aujourd'hui, rattachée à la terre ferme, elle est devenue jardin public.
En 1602, le 17 mai, Henri de Nemours Lavait achetée, pour 4000 florins, de Louis Flocard, conseiller du prince et président de la Chambre des Comptes du Genevois; mais la vente ne devait avoir son effet qu'après entier payement. Quand saint François de Sales demandait le Pré Lombard pour ses Filles de la Visitation, rien n'était versé de la somme promise et la famille Flocard demeurait propriétaire; il n'en fallait pas moins s'adresser au Duc à cause de l'acte de i6o2.(Archiv. de la Visitation d'Annecy, Livre des contrats permanents.)
( 5 ) Voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 86.
(6) Les PP. de Saint-Dominique n'eurent jamais rien du Pré Lombard. En échange des quatre cents mètres carrés environ qu'ils cédèrent en 1618 à la Visitation, ils obtinrent des biens à Annecy-le-Vieux. Quant à l'île, achetée de nouveau (11 avril 1634) par la veuve du duc de Nemours, Anne de Lorraine, d'Henriette Flocard, dame de la Pjifrs^pour la récréation de son fils Louis de
îoo Lettres de saint François de Sales
Vous voyes, Monsieur mon Frère, comme je traitte avec vous, car j'escris ceci furtivement sans que personne le sçache, parce que le porteur ne me donne nul loysir. Mon cœur salue et embrasse le vostre, et je suis invariablement,
Vostre très humble et très affectionné frère et serviteur,
Françs, E. de Genève.
27 septembre 161 7, Annessi.
A Monsieur Monsieur de Foras, Gentilhomme de la Chambre de Monseigneur le Duc de Nemours. A Paris.
Savoie, elle fut donnée par Charles-Amédée, frère de Louis, et son épouse Elisabeth de Vendôme, au Monastère de la Visitation, en 1644. Les Flocard, s'étant réservé le droit de rachat, protestèrent, ainsi que Jeanne-Aimée de Beaufort, dame de Longecombe, propriétaire d'une pièce du terrain non encore payée par les princes. On traita avec les deux parties : les droits de Mme de la Pesse et de son fils, abandonnés au Monastère, acquittèrent la dot de Soeur Françoise-Angélique de la Pesse et celle de sa nièce, Marie-Elisabeth ; Mme de Longecombe demanda seulement une Messe et une Communion annuelles aux Soeurs de la Visitation. (Archives de la Visitation d'Annecy, Ms. cité.)
MCCCLXIII
A madame de granieu
Le courage appuyé sur la confiance. — Joie inaltérable des âmes données à Dieu. — « Religieux entre les soldatz » et « sainte entre les Religieuses. »
Annecy, fin septembre ou octobre 16 17 (1).
Je croy fermement, ma très chère Fille, que vostre cœur reçoit de la consolation de mes lettres, qui vous sont aussi escrites d'une affection nompareille, puisqu'il a
( 1 ) La date de cette lettre est fixée approximativement par la mention de la mort de M. et de Mme de Thorens.
Pour la destinataire, ce n'est pas trop se hasarder, nous semble-t-il, de proposer MmC de Granieu. (Voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 395.) Le ton général de ces lignes ne contredit pas à l'hypothèse.
Année 1617 10 1
pieu a Dieu que ma dilection envers vous fust toute paternelle, selon laquelle je ne cesse point de vous souhaiter le comble de toutes bénédictions.
Tenes bien vostre courage relevé, je vous supplie, ma très chère Fille, en la confiance que vous deves avoir en Nostre Seigneur, qui vous a chérie, vous donnant tant d'humbles attraitz a son service, et vous chérit en vous les continuant, et vous chérira en vous donnant la sainte persévérance. Je ne sçai, certes, comme les âmes qui se sont données a la divine Bonté ne sont tous-jours joyeuses, car y a-il bonheur esgal a celuy la ? Ni les imperfections qui vous arrivent ne vous doivent point troubler, car nous ne les voulons pas entretenir et ne voulons jamais y arrester nos affections. Demeurés donq bien en paix, et vives en douceur et humilité de cœur.
Vous aves bien sceu, ma très chère Fille, toutes nos petites afflictions, lesquelles j'aurois bien sujet de nommer grandes, si je n'eusse veu un amour spécial de Dieu envers les âmes qu'il a retirées d'entre nous ; car mon frère (0 mourut comme un Religieux entre les soldatz, ma seur, comme sainte entre les Religieuses (2). C'est seulement pour les recommander a vos prières que j'en touche ce mot.
Monsieur vostre mary a bien rayson s'il m'ayme, car je le veux a jamais honnorer (3) ; et vous, ma très chère Fille, je m'imagine que vous m'affectionnes tous-jours cordialement, et vostre ame vous respondra pour moy que je suis vostre, puisque Nostre Seigneur et Créateur de nos espritz a mis cette liaison spirituelle entre nous. Qu'a jamais son saint nom soit béni et vous rende éternellement sienne, qui est -le souhait continuel,
Ma très chère Fille, de
Vostre très humble serviteur, Françs, E. de Genève.
( 1 ) Bernard de Sales (voir ci-dessus, note ( i ), p. 17).
(2) Marie-Aimée de Rabutin-Chantal (voir ibid., note ( 1 ), p. 73).
(3) Si la lettre s'adresse à Mme de Granieu. le « mary » serait François de Gratet. seigneur de Granieu, dont la note est donnée plus loin.
102 Lettres de saint François de Sales
MCCCLXIV
A UNE RELIGIEUSE (0 L'arbre de vie et la rosée qui le féconde. — Un désir qui sera sûrement satisfait.
Annecy, mai-octobre 1617 (2).
Ma très chère Fille,
Il me semble, certes, que je le voy, ce Sauveur crucifié, au milieu de vostre ame comme un bel arbre de vie, qui, par les fleurs (3) des bons désirs qu'il vous donne, vous promet les fruitz du divin amour qu'il produit ordinairement es lieux ou sont la rosée d'humilité, douceur et simplicité de cœur. Vives donq bien ainsy, ma très chère Fille : ce sont mes vœux et mes souhaitz continuelz, comme vous chérissant d'une affection singulière, et me confiant que réciproquement vous souspireres souvent devant sa divine miséricorde pour l'amendement de mon cœur, dont je vous conjure ardemment, ma très chère Fille.
Si je puis retourner a Saint André (4), ce sera de toute mon affection : vous aures vostre désir. Que si je ne puis,
( 1 ) Pendant le temps de ses prédications à Grenoble, le Saint, raconte Y Histoire de la Fondation de la Visitation de cette ville. « allait souvent dans les Monastères de Montfleury et des Ayes pour traiter avec les Religieuses d'une plus grande perfection. » L'édition de 1641, en adressant cette lettre A une Religieuse, désigne-t-elle un membre de l'une de ces Communautés ? La réforme, dans l'abbaye cistercienne des Ayes, avait dès lors des aspirantes, et les Sœurs de Ponçonnas et de Buissonrond, les premières à la provoquer, firent profession en septembre 1617. Cinq ans plus tard, ce ne sera qu'après avoir demandé les avis de l'Evèque de Genève qu'elles commenceront à Grenoble même la vie régulière que la Mère de Ballon venait d'inaugurer à Rumilly.
Faudrait-il plutôt chercher la destinataire parmi les demoiselles grenobloises, futures Religieuses de la Visitation? Les données manquent pour étayer solidement l'une ou l'autre supposition.
( 2 ) Les lettres précédentes (voir pp. 65 et 97) parlent des incertitudes dans lesquelles le duc de Savoie tint saint François de Sales touchant la station de l'Avent 1617 ; le 14 octobre seulement, il lui mandait d'aller à Grenoble. (Voir sa lettre à l'Appendice I, et ci-après, p. 105.) De là notre date approximative.
( 3 ) Le mot flammes porté par l'édition de 1641 doit être certainement une faute d'impression.
(4) Antérieure au xne siècle, l'église Saint-André de Grenoble fut l'objet des libéralités du dauphin Guigue-André et de ses successeurs, dont plusieurs y eurent leur sépulture. Elle était membre du prieuré de Saint-Martin ; elle en fut détachée en 1 227 et donnée au Chapitre de Sai nt- André de Champag nié. Dès lors,
Année 1617 103
vous aures plus que vostre désir, puisque le bon Père que j'ayme et honnore si cordialement (0, y fera cent fois mieux le service de nostre commun Maistre que moy.
Françs, E. de Genève.
sa collégiale fut desservie par un prévôt et douze chanoines qui, en 1308, signèrent un concordat les unissant très étroitement au Chapitre de la cathédrale. Chapelle delphinale, l'église Saint-André était devenue celle du Parlement. (Cf. Chorier, Hist.gen. de Dauphine, Lyon, J. Thioly, 1672, réimprimée à Valence, 1869.)
( 1 ) Ne pouvant déterminer la destinataire, il est impossible de désigner le « bon Père ». Les Registres du Parlement se taisent sur le prédicateur qui aurait remplacé l'Evêque de Genève, si celui-ci n'avait pu remonter dans la chaire de Saint-André.
MCCCLXV