A MADAME DE GRANDMAISON
(inédite)
Retour douloureux et résigné sur les deuils multiples de l'année qui s'achève. — Le Saint prépare la destinataire à celui qui doit la frapper bientôt. — Où se transforment nos amertumes.
Belley, 5 octobre 161 7.
Je vous puis dire, Madame ma très chère Seur, que toute cett'annee j'ay vescu parmi les mortz ; car, outre une quantité d'amis et parens que j'ay perdus pour ce monde (■), j'ay veu ecclipser en trois moys mon frère, son filz unique et sa femme (3), que je cherissois incomparablement. Mays, grâces a Dieu, tout cela s'est passé
(i) Dos à dos sur un même carton sont collés l'Autographe de cette lettre et une lettre de sainte Jeanne-Françoise de Chantai. On ne peut donc lire l'adresse ; mais la destinataire est indiquée par le texte même, et par cette note du xixe siècle, écrite au bas de la lettre de la Sainte : Celle de St Fois de Salles adressée a Mme de Grandmayson — Hélène de Longecombe de Peyzieu (voir tome XV, note ( i ), p. 283).
(2 ) Parmi ces amis chers au Saint et dont il pleurait le récent départ, rappelons le président du Conseil de Genevois, Charles-Emmanuel du Coudrey (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 58); François Chanal (ibid., note (3), p. 23); le président de Sautereau (ibid., pp. ai, 25); trois chanoines de Saint-Pierre de Genève, très estimés de leur Evêque, MM. Janus des Oches, Claude Grandis (voir tomes XI, note ( 1 ), p. 299, et XIII, note (2), p. 195) et François Delespine (voir tomes XVI, note (1), p. 343, et XVII, note (2), p. 350).
(3) Voir ci-dessus, notes ( 1 ), p. 17 ; ( 1 (,'(2), p. 70, et ( 1 ), p. 73.
104 Lettres de saint François de Sales
a leur salut; car mon frère, qui estoit allé au service de Son Altesse en soldat, y est mort en Religieux; son filz est passé en innocence, et sa femme en sainte, après avoir demandé et obtenu l'habit de la Visitation et fait les vœux au lit de la mort. En somme, ma très chère Seur, ma Fille, tel a esté le bon playsir de Dieu, auquel nos volontés doivent estre toutes soumises.
Et je voy bien que dans peu de jours vostre bon naturel recevra une pareille attaque ; car je vis hier madame nostre bonne Mère (0, et la trouvay sur les confins de cette vie mortelle, ou sa maladie, et principalement son aage, l'ont conduit, et a mon advis, pour lent que soit son passage, elle ne peut pas beaucoup tarder de l'achever. Or sus, ma très chère Seur, il faudra bien tenir vostre cœur ferme, affin quil ne chancelé point a cette secousse, mais qu'attaché a la Providence divine, après les premiers eslans de douleur qui sont inévitables, il demeure doucement en paix, en attendant avec une sainte espérance le tems auquel, par le mesme passage, nous irons revoir ceux qui nous praecedent. Ma très chère Seur, nous avons a remercier Dieu qui nous a si longuement laissé cette mère, et n'est pas raysonnable que nous treuvions mauvais sil la reprend, puis que c'est pour luy donner une meilleure vie.
Je sçai que vous irés digérer ce desplaysir au pied de la Croix de Nostre Seigneur ou toutes nos amertumes deviennent douces. C'est pourquoy je n'ay plus rien a vous dire, sinon que je ne cesse jamais de souhaiter mille et mille bénédictions a vostre chère ame que j'ayme de tout mon cœur, estant a jamais,
Madame ma très chère Seur,
Vostre plus humble frère et serviteur,
Franc3, E. de Genève.
V octobre 161 7.
Revu sur une photographie de l'Autographe, conservée à la Visitation d'Annecy.
( 1 ) Françoise de Dizimieu, dame de Peyzieu (voir tome XV, note ( i ), p. 181). La mention de cette visite, faite la veille, indique indubitablement la présence du Saint à Belley.
MCCCLXVI
(inédite)
Pourquoi le duc de Savoie désigne Grenoble à François de Sales pour les prédications de l'Avent et du Carême. — Une ambition de l'apôtre au sujet de Lesdiguières; son peu d'espoir de la voir satisfaite. — Joies qu'il aurait eues à Paris, avantage qu'il trouve en Dauphiné. — La paix sans les effets de la paix. — Doute sur la validité d'une dispense.
Annecy, 19 octobre (1) 161 7.
Monseigneur,
En fin, après plusieurs incertitudes sur le lieu ou je devois prescher ces Advens et Caresme prochains, Son Altesse me commande de retourner a Grenoble pour complaire a monsieur le mareschal de Lesdiguières (2), qui, prié par la cour du Parlement, en a tesmoigné un très grand désir (3). O sil playsoit a Dieu de le toucher, l'attirer et gaigner ! car c'est bien la coustume de sa divine providence d'employer les choses basses et infirmes pour les grans effectz de sa Bonté*. Mais ce souhait, *Cf.iCor., 1,27-29. entre vous et moy, qui serois estimé homme d'ambition excessive si quelqu'un l'entendoit ; et néanmoins, j'y ay certes aussi peu d'ambition que d'espérance, a cause de l'exclamation du Sauveur * : O quant difficile est homi- 'Marc, x, 23; Luc, nem divitias habentem, etc. (*)
Cependant, je confesse que, comme d'un costé ce m'eut
(*) Oh ! qu'il est difficile à l'homme qui a des richesses, etc.
(1) Nous rectifions une erreur de l'ancienne copie : octobre s'impose au lieu d'août, car l'étude de la lettre ne laisse aucun doute pour le mois.
(2) Voir à l'Appendice I la lettre du duc de Savoie au Saint, 14 octobre, et cf. ci-dessus, pp. 65 et 97.
( 3) Ayant appris le succès de l'intervention du maréchal, le Parlement luimême adressa au saint Evêque une lettre d'invitation, datée du 8 novembre 1617. (Charles-Auguste. Histoire, etc., Preuve 46.)
xvin, 24.
io6 Lettres de saint François de Sales
esté un contentement indicible de jouir de la présence de cet amy incomparable qui me souhaitoit a Paris (0 et de la conversation de plusieurs autres qui me font lhonneur de m'affectionner, aussi m'est-ce un grand soulagement de m'esloigner si peu de ma résidence quil semble presque que je ne m'en esloigne point; car en somme, ma femme, mes enfans, mon devoir et mes affaires sont icy, puisque Dieu a voulu que j'y fusse père de famille et son œconome.
Je fus l'autre jour dire a Dieu a mon très cher, très aymable et très digne voysin Monseigneur de Belley (*), qui s'en rêva en son Paris et païs prescher a Saint Severin (3) ; et outre mille qualités qui m'obligent a l'honnorer, je le vis si plein d'amour, de respect et d'estime pour vos mérites quil ne se peut rien adjouster, et partant vous fustes une grande part de nos plus doux entretiens.
Nous avons la paix, mais non pas encor les efFectz de
la paix, car l'exécution du traitté est, ce dit on, en quel-
.«..,. r ,n que sorte de difficulté (4). Qui cœbit bonum obus, per-
Phihp., 1, 6; I Pe- ^ .
tri, uit., 10. ficiet solidabitque* par sa miséricorde (*).
(*) Celui qui a commencé la bonne œuvre, l'achèvera et l'affermira
( 1 ) Après des démarches qu'il croyait près de réussir, Antoine des Hayes écrivait, le 14 août 1617, à M. de Charmoisy : « Nous avions espéré de voir, ce Carême, Monsieur de Genève, dont chacun s'était grandement réjoui, mais Ton m'apprend que son voyage est fort traversé. Je vous supplie... favoriser de tout votre pouvoir l'église de Saint-André à laquelle il avait été promis. » (J. Vuy, La Philothée de St Fr . de Sales, 1879, vol. II, p. 157; cf. ci-dessus, note (2), p. 65.)
(2) Jean-Pierre Camus (voir tome XIV, note ( 1 ), p. 139).
(3) Un oratoire de ce nom existait dès les temps mérovingiens. Sur son emplacement, fut bâtie, au xne siècle, une église dont il ne reste, pour ainsi dire, plus rien. Cependant, une partie de l'édifice actuel, très intéressant au point de vue archéologique, date du xine siècle ; d'autres, des xve et xvic. (D'après une Note de M. Le Grand, archiviste aux Archives Nationales.)
( 4 ) A la suite des préliminaires de Madrid, le traité de paix avait été conclu à Pavie le 9 octobre, entre don Pedro de Tolède, le cardinal Ludovisio et le comte de Béthune. L'ambassadeur de France, par une pièce signée de la main de Sa Majesté Très Chrétienne, assurait le gouverneur de Milan que le duc de Savoie acceptait le traité d'Asti; don Pedro, de son côté, y souscrivait au nom de Sa Majesté Catholique. Là-dessus, on convint que les parties belligérantes, à commencer par Charles-Emmanuel, auraient désarmé à la fin de novembre; en outre, qu'elles devaient restituer les places conquises pendant
Année 1617 107
M. le juge mage Arpeaud (0 et messieurs Fenouillet (2) m ont parlé du mariage de M. Garin (3), et m'ont demandé si je recevrois la dispense requise venant de Monseigneur le Légat d'Avignon (4). C'est la vérité que nous n'avons jamais rien veu de cette authorité, ce païs estant hors de la légation ; si néanmoins le diocaese luy estant marqué il dispense, j'auray tout sujet de croire quil ne fait rien quil ne puisse ; mais en chose de telle importance et qui tire conséquence, j'aymerois mieux que l'expédition vint de Rome, pour mettre tout en asseurance.
Vous commanderes, et vous seres obéi de tous eux, et de moy en vérité plus affectionnement que de tout le reste, puisque, vous baysant très humblement les mains et vous souhaitant toute sainte fœlicité, je suis,
Monseigneur,
Vostre très humble et très obéissant frère et serviteur,
Franc5, E. de Genève.
Annessi, 19 . . . 1617.
Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Montpellier.
la guerre et mettre les prisonniers en liberté. Ce ne fut pas sans grandes difficultés que les diverses clauses s'exécutèrent; on ne satisfit à la dernière que le 10 juillet 1618. (Voir Guichenon, Hist. généal. de la Maison de Savoie, tome II.)
(1) Claude-Nicolas Arpeaud, juge-maje du Genevois. (Voir tome XIV, note (2), p. 340.) Il était parent des Fenouillet depuis que François Fenouillet, frère de l'Evêque de Montpellier, avait épousé en secondes noces Constance Arpeaud, sa sœur ou sa cousine. (Cf. le tome précédent, note (4), p. 77.)
(2) Nombreux étaient les MM. Fenouillet, frères et cousins de l'Evêque; il serait difficile de dire quels sont ceux qui s'occupèrent directement du mariage de M. Garin.
(3) Voir le tome précédent, note(i), p. 132. Jacquelin ou Acquelin Garin, cousin au troisième degré de Nicolarde Fenouillet, fille de François (voir note (r) ci-dessus), qu'il voulait épouser, avait besoin d'une dispense pour contracter cette alliance. Elle fut expédiée de Rome, ainsi que l'Evêque le souhaitait, le ier janvier 1618. Le mariage eut lieu entre 1618 et 1623, date de la naissance de Jean-Pierre, premier enfant de Jacquelin et de Nicolarde. (R. E. et Reg. par. d'Annecy.)
( 4 ) Le Saint veut parler ici du Vice-légat, Jean-François Guidi di Bagno. ( Voir le tome précédent, note (2), p. 294.) Depuis longtemps, la dignité de Légat d'Avignon appartenait comme de droit à un cardinal résidant à Rome, qui se faisait représenter par un Vice-légat ; ce cardinal était alors le Secrétaire d'Etat, Scipion Caffarelli-Borghese. (Voir tome XVI. note (2), p. 147.)
io8 Lettres de saint François de Sales
MCCCLXVII
L'Evêque de Genève implore la charité du Prince en faveur d'un ancien converti.
Annecy, 24 octobre 1617.
Monseigneur,
Il pleut a Son Altesse, il y a plusieurs années, d'ordonner quelques commodités au cappitaine Henry de la Rose, homme lequel meshuy n'est pas seulement viel, ains décrépite (0; et bien que la libéralité de saditte Altesse fut excitée par diverses considérations, si est ce que celle de la conversion de cette ame en fut le fondement. Et c'est celle qui me fait en toute humilité supplier Vostre Altesse de l'avoir en recommandation, si toutefois il peut asses vivre pour avoir besoin de ce qu'il recherche ; car il part, ce me semble, a moytié mort, tant il a désir d'avoir moyen de vivre.
Dieu, par sa bonté, veuille conserver et prospérer la personne de Vostre Altesse,
Monseigneur, de qui je suis
Très humble, très obéissant et très fide (sic) orateur et serviteur,
Franc3, E. de Genève.
Annessi, le xxnii octobre 161 7.
Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.
(1) Voir tomes XII. Lettre ccxlv. et note ( 1 ), p. 400; XIV, Lettre dxxix, p. 158; XV, Lettre dcccxviii, p. 289.
Année 1617 109
MCCCLXVIII
AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er Un pauvre capitaine converti, solliciteur de Son Altesse.
Annecy, 30 octobre 161 7.
Monseigneur,
Le pauvre cappitaine La Rose, sur le bord de sa fosse, recourt a la bonté de Vostre Altesse pour en obtenir le moyen de passer avec quelque soulagement cette extrémité de sa vie. A quoy je joins très humblement ma recommandation, avec mille et mille souhaitz que je fay devant Dieu quil comble Vostre Altesse de fœlicité, demeurant, Monseigneur,
Vostre très humble, très obéissant et très fidèle orateur et serviteur,
Franc3, E. de Genève.
Annessi, le xxx octobre 1617.
Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.
MCCCLXIX
A LA MÈRE DE CHANTAL (0
Béatitude des crucifiés. — Le testament de la baronne de Thorens. — Murmures faits au sujet d'un projet de mariage pour Françoise de Chantai.
Annecy, [15-31 octobre] 1617 (2).
Ma très chère Mère, Je ne puis m'empescher d'estre un peu en peyne de
( 1 ) Le texte publié pour la première fois par Hérissant, tome III, p. 437, avec l'adresse A la Mère de Bréchard, est composé de deux pièces distinctes : le billet ci-joint, certainement écrit à la Sainte, et une lettre du 2 mai 1618 à la Mère Favre. Il est fort probable que les deux Autographes avaient été collés sur un même carton pour être encadrés ; et le copiste, par inadvertance, les aura transcrits à la suite l'un de l'autre, comme un texte unique.
(2) M. Coulon, l'homme d'affaires de la Mère de Chantai et de ses enfants, dut venir de Bourgogne en Savoie quelques semaines après la mort de la baronne de Thorens; d'où la date assignée à ces lignes.
i io Lettres de saint François de Sales
vostre tracas survenu si mal a propos; mais (0 il faut estre constant et ferme auprès de la croix, et sur la croix mesme, s'il plait a Dieu de nous y mettre. Bienheureux sont les crucifiés, car ilz seront glorifiés.
J'ay cuydé connoistre que M. Colom (2) venoit a double intention. Hier il me demanda comme ma seur (3) avoit disposé, et je le luy dis franchement ; et il tesmoigna de le treuver bon, hormis qu'il eust voulu que Mllc de Chantai eust eu les trois mille escus, ce dit-il. Je ne luy parlay point des mille escus de la légitime (4). Que s'il faut défendre au notaire de n'en rien monstrer, je vous prie d'en prendre la peyne, car je m'en vay dans demi heure au collège (5).
Il me parla du mariage de M. de Foras en termes extrêmement extravagans, et me dit qu'il avoit charge de vous en parler et a ma fille (6); mais ces paroles procèdent d'un mauvais fondement, car ilz croyent que l'on vous ayt fait la demande, et a Mlle de Chantai, pour qu'on veuille mespriser le consentement du frère (7) et de
( i ) La fin de ce premier alinéa a été interpolée par les éditeurs de 1626 dans une lettre composée de fragments de différentes dates, et dont la plus grande partie a été donnée au tome XV, p. 375.
(2) Déjà « capitaine au château de Bourbilly » en 1592, maître Jean Coulon (voir tome XV, note (2), p. 317) fournit, le 2 novembre 1615, le dénombrement des terres et seigneuries de Bourbilly et Sauvigny, comme « capitaine et admodiateur à Thoste,... suyvant la charge et procure specialle passé audit Coullon... par Dame Jeanne Fremyot. » (C,e de Franqueville, Histoire de Bourbilly, Paris, 1907, p. 232.) Le fidèle serviteur des Chantai s'occupe encore des affaires de l'hoirie de Celse-Bénigne en 1628. (Voir Lettres de la Sainte, vol. III, p. 157.)
(3) Marie-Aimée de Rabutin-Chantal, baronne de Thorens.
(4) Par son testament, fait le 6 septembre à 10 heures du soir, la jeune Baronne avait institué son beau-frère, TEvêque de Genève, son héritier universel, légué trois mille écus d'or à son frère Celse-Bénigne, mille écus à sa sœur Françoise, et cédé sa légitime — soit ses droits sur les biens paternels et maternels — à sa mère, Jeanne-Françoise Frémyot. Celle-ci, le 30 septembre 1617, renonça à ses droits en faveur de François de Sales, qui, en échange, s'engagea à payer au Monastère de la Visitation une rente annuelle de deux cent cinquante florins. (Archives de Thorens-Sales et de la Visitation d'Annecy.) C'est peut-être à cet acte que le Saint fait ici allusion.
(5) Au collège des Barnabites.
(6) Il sera question de ce projet de mariage pour Françoise de Chantai dans des lettres ultérieures.
(7) Celse-Bénigne de Rabutin-Chantal.
Année 1617 ni
l'oncle I1). Je dis que l'on n'avoit fait aucune demande, ains quelques significations par ci par la, lesquelles ne requeroyent point de responce, laquelle aussi on n'avoit point faite.
Soulagés-vous, ma très chère Mère, au mieux qu'il se pourra. Je vous iray voir sans faillir. Dieu soit a jamais au milieu de nostre cœur. Amen,
(1) Msr André Frémyot, archevêque de Bourges.
MCCCLXX