A M. JEAN DE LACURNE (O
Lettres perdues. — Eloge des PP. Barri a bit es ; la seule chose qui leur manque. — Fruits qu'on peut espérer de leur établissement en France. — La divine origine des afflictions. — Souvenir du baron et de la baronne de Thorens.
Annecy, 6 novembre 1617.
Monsieur,
Je rTay point receu de vos lettres des quil vous pleut de me faire sçavoir que vous desiries des miennes pour ces messieurs de la cour (2), en recommandation de vos droitz. Et je vous prie de croire que je vous ay néanmoins escrit plus d'une fois despuis, et que je suis bien marri quand je sçay que vos addresses me manquent, car je fay beaucoup d'estat de vos escris, esquelz j'apprens ordinairement et treuve une particulière consolation.
Mays disons un mot de nos Barnabites, puisque je suis pressé et ne puis pas m'estendre. Ce sont des gens de fort solide pieté, doux et gratieux incomparablement, qui travaillent incessamment pour le salut du prochain ; en quoy ilz [se] rendent admirables également et infatigables. Une chose leur manque, que nous supportons facilement icy : c'est qu'encor qu'ilz ayent des excellens prsedicateurs, nous ne pouvons pas jouir pour encor de leur talent en cela, d'autant qu'ilz n'ont pas encor
(1) Jean de Lacurne de Saint-Palaye naquit à Arnay-le-Duc en 1570 et y mourut le 21 juin 1631. Pendant quelque temps il exerça la profession d'avocat à Autun, puis, en 1609, devint lieutenant-criminel au bailliage d'Arnay-le-Duc. Il n'eut point d'enfants de sa femme Huguette Desvoyo (voir ci-après, note ( 1 ), p. 1 1 4I, et s'adonna avec elle à la piété et aux bonnes œuvres. « Ce sont deux personnes qui me sont très chères en Notre-Seigneur, » assurait sainte Jeanne de Chantai, qui les honora de son amitié jusqu'à leur mort. (Lettres, vol. III, p. 324.) M. de Lacurne fut poète et auteur de Mémoires fort savants; Saumaise va jusqu'à l'appeler « les délices d'Apollon et de toutes les Muses. » (Cf. Papillon, Bibl. des auteurs de Bourgogne ; Courtépée, Description du duché de Bourgogne, tome IV.)
(2) Du Parlement de Bourgogne.
Année 16
l'usage parfait du langage françois, ains seulement autant quil faut pour se faire entendre es cathechismes, petites exhortations et conversations spirituelles ; mays ilz le vont aquerant tous les jours. Et il est arrivé encor ces jours passés un malheur, en la perte qu'ilz ont faite d'un Père Parisien qui deceda (0. Pour moy, je pense qu'ilz seront un jour de grand service a la France ; car ilz ne font pas seulement proffit en l'instruction de la jeunesse (aussi n'est il pas si requis ou les Pères Jésuites font si excellemment), mais ilz chantent au chœur, confessent, cathechisent voire mesme es villages ou ilz sont envoyés, preschent et en somme font tout ce qui se peut désirer, et fort cordialement, et ne demandent pas beaucoup pour leur entretien. Voyla ce que je vous puis dire, et ce qui me feroit désirer leur introduction es lieux ou les Pères Jésuites ne sont pas. Vostre prudence discernera ce qui se pourra faire pour les attirer en vostre Autunois (2).
(i) Le 22 octobre 1617, à huit heures environ du matin, décéda au collège des Barnabites d'Annecy, le P. Guillaume Cramoisy, parisien de naissance, âgé d'environ quarante-cinq ans. Une fièvre ardente l'avait saisi au retour d'un pèlerinage fait à pied à Saint-Claude ; sa mort fut des plus édifiantes, et il emporta les regrets de ses confrères et de la ville entière. Jean Cramoisy avait dû ce qu'il appelait sa conversion au bienheureux Juvénal Ancina, ainsi qu'il le raconta lui-même à l'Evêque de Genève. Sur le point de se marier après avoir entendu secrètement l'appel à la vie religieuse, il assista par hasard à un sermon de ce grand Serviteur de Dieu sur l'inconstance de l'esprit humain et sur la magnanimité avec laquelle il faut mettre en exécution les inspirations divines. C'était l'heure de la grâce ; le jeune homme entra bientôt chez les Clercs réguliers de Saint-Paul où il prononça ses vœux le 23 septembre 1598. Ordonné prêtre, il coopéra d'abord à la fondation du collège de Lodi, et fut envoyé à celui d'Annecy au mois de juillet 161 5. (D'après Charles-Auguste, Histoire, etc., liv. IX, et les Acta Collegii, Archiv. commun. d'Annecy, Série GG, Fonds du Collège Chappuisien.)
(2) Ce ne furent pas les Barnabites que M. de Lacurne attira en son Autunois; au moins, nulle trace ne nous est restée de démarches postérieures à cette date faites dans ce but. Par son testament du 23 avril 1631, il institua le P. Recteur et les Jésuites de la maison d'Autun ses héritiers universels, « à la charge et condition d'entretenir à perpétuité en la ville d'Arnay-le-Duc, sa chère patrie, deux régents capables et pertinents... pour l'instruction de la jeunesse en la doctrine chrétienne, bonnes mœurs et bonnes lettres. » Au cas « où les dits Religieux viendraient à manquer auxdites charges et conditions, il leur substitue en ses biens la ville d'Arnay-le-Duc, à la charge dudit collège. » L'année suivante, au mois de juin, les PP. de la Compagnie de Jésus prenaient possession de la place. (Annales de la Ville d'Arnay-le-Duc et Courtépée.)
Lettres VIII 8
ii4 Lettres de saint François de Sales
Je voy, ce pendant, madamoyselle vostre femme (0, que je chéris a la vérité très cordialement, sur la croix, entre les clouz et les espines de plusieurs tribulations qu'elle sent et que vous ressentes. Que vous dirois je sur cela, Monsieur mon très cher Frère ? Interroges souvent le cœur de Nostre Seigneur, d'où cett'affliction procède, et il vous fera sçavoir qu'elle a son origine dans le divin amour. C'est bien fait de jetter nostre pensée sur la justice qui nous punit, mais c'est mieux fait encor de bénir la miséricorde qui nous exerce.
Toute cett'annee nous avons vescu parmi les adversités, et je croy que vous aures sceu le trespas inopiné de mon frère et de ma seur (2), que j'appelle inopiné, car, qui l'eut pensé ? mais trespas très heureux pour le genre et la sainteté du passage ; car, particulièrement ma chère petite seur, fit sa (sic) départ avec tant de pieté et de suavité, qu'un docte médecin qui le vit (3) me dit que si les Anges estoyent mortelz ils desireroyent cette sorte de mort. Mays en somme, que pouvons nous dire en toutes ces occurrences? Il est mieux de ne rien dire, ains acquiescer. (*) Obmutui, et non aperui os meum, quo-
ps. xxxvm, io. niam, Domine, tu fecisti *. Et a la vérité, pour parler cœur a cœur avec vous, je n'ay presque jamais osé ad-
Vers. ii. jouster ce qui s'ensuit : (**) Amove a me plagas tuas *.
Je prieray Dieu quil sanctifie sa volonté en nous et
nous en sa volonté. Quil soit vostre consolation, et de
madamoyselle que je vous prie treuver bon que je nomme
(*) Je me suis tu, et je n ai pas ouvert la bouche, parce que, Seigneur, c'est vous qui l'aveç fait.
(**) Dêtourneç de moi vos coups.
( i ) Huguette Desvoyo ou d'Esvoyo, fille de Jacques, conseiller au bailliage d'Autun, et de Françoise Bernard. Elle mourut le 25 décembre 1630, léguant au Monastère de la Visitation d'Autun quinze cents écus, ses bagues et joyaux, etc., en mémoire et à l'honneur du saint Evêque de Genève; mais les Religieuses ne recueillirent rien de cet héritage, M. de Lacurne ayant suivi trop tôt sa femme dans la tombe. (Reg. par. d'Arnay-le-Duc et Lettres de S te J.-F. de Chantai, vol. III, pp. 591, 592.)
(2) M. et Mrac de Thorens.
(3) Jean Grandis (cf. la lettre précédente).
Année 1617 115
ma chère fille. Sic state in Domino, charissimi *, et * Philip., ult., 1.
diligentem diligite (*). Je suis,
Monsieur,
Vostre très humble et cordial serviteur,
Franc5, E. de Genève.
6 novembre 161 7.
A Monsieur Monsieur de la Curne, Lieutenant gênerai au balliage d'Arne-le-Duc.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Nancy.
(*) Demeure^ ainsi en Notre-Seigneur , mes bien-aimés, et aimez celui qui vous aime.
MCCCLXXII
A LA MÈRE DE CHANTAL Attente de nouvelles de la Fondatrice malade.
Annecy, 22 novembre 16 17 (1).
Ma très chère Mère,
La glorieuse sainte Cécile m'appelle au chœur pour ouïr les louanges de son Seigneur, que les musiciens, par dévotion particulière, veulent chanter de sa part. Mays si faut il pourtant sçavoir des nouvelles de ma pauvre malade avant disner. Commandes donq, je vous prie, que
(1) Une demi-feuille, unie au présent billet, portait ces mots : Ecrit de la propre main de notre Père St Fr. de Sales. Pour sa chère fille M. Cecille de la Rovere, a Turin; d'où la fausse adresse donnée par les précédents éditeurs. La Mère de Chantai est la vraie destinataire, et la Soeur de la Rovere reçut plus tard en don le précieux Autographe.
Quant à la date, si le quantième est clairement désigné par le texte, l'année semble l'être aussi, la « pauvre malade » dont François de Sales demande des nouvelles n'étant autre que la Sainte elle-même. Or, en novembre 1617, elle fut presque à l'extrémité (voir ci-après, note ( 2), p. 124); il faudrait remonter à 1612 pour la trouver arrêtée par une maladie à cette époque de l'année, mais le titre de « Mère » comme l'appellation de « Madamoyselle » pour Françoise de Chantai, ne permettent pas de songer à ce millésime.
ii6 Lettres de saint François de Sales
de la main de madamoyselle de Chantai (0,ma fille bienaymee, ou de ma chère Seur de Chastel (2), me soit envoyé quelque petit billet qui m'en apporte, ou du moins quelque message d'honneur.
Cependant, bonjour, ma très chère Mère ; Dieu soit nostre médecin et nostre guerison luy mesme.
Revu sur une copie conservée à Turin, Archives de l'Etat.
( i ) La seconde fille de la Sainte.
(2) Ici, erreur de lecture de la part des précédents éditeurs qui ont écrit Chantai pour Chastel. La « chère Seur de Chantai » n'aurait pu être que Marie-Aimée, baronne de Thorens, morte le 7 septembre précédent.
MCCCLXXIII