MINUTE
Action de grâces pour le retour d'un Religieux. — Les desseins du prince de Piémont et de l'Evêque de Genève sur Contamine ; pour les faire réussir, l'intervention de D. Juste auprès des cours de Savoie et de Rome est nécessaire. — Deux autres affaires importantes demandent ce voyage. — Litige au sujet d'un étang sans poissons; équité et charité du Saint.
Annecy, vers la fin de novembre (1) 1617.
Reverendissimo in Christo Padre osservandissimo,
Ringratio humilmente V. P. R'na delLamorevolezza colla quale ha rimandato in questi luoghi il P. D. Redento, il quale io spero che farà frutti degni délia sua vocatione et grati a V. P.
Révérendissime et très honoré Père dans le Christ, Je remercie humblement Votre Paternité Révérendissime pour la bienveillance avec laquelle elle a renvoyé en ce pays le P. D. Redento qui, je l'espère, fera des fruits dignes de sa vocation et agréables à Votre Paternité.
(1) Le P. Redento Baranzano (voir ci-dessus, note (1), p. ()■)) étant de retour de son voyage à Milan le 30 octobre, cette lettre se place naturellement en novembre, avant le départ du Saint pour Grenoble. La réponse du Général est datée du 21 décembre.
Ecco fra tanto la santa et desiderata pace (0, et è hormai tempo di veder corne potremo far riuscire i pii disegni del Serenissimo Prencipe di Piemonte per la solida fundatione de questi dùoi collegii di Annessi et ïonone ; per laquale trattando io con Sua Altezza (2), ella si contenté che si pigliasse tutta Tentrata del monasterio di Contamina, supprimendo li monaci per più ragioni (3), et transferendo le loro praebende parte in questo collegio, et parte in quello di Tonone, con patto perô che si mettano in luogho loro altri tanti Padri Barnabiti in questi collegii, che possano celebrar le Messe aile quali detti monaci erano obligati, et con certe altre conditioni lequali dal P. D. Giusto U) saranno spiegate a V. P., poichè io le ho poste in scritto alla distesa.
Ma ho giudicato bene, si corne ancho il P. D. Giovanni Battista, Superiore di questo collegio, huomo giudicioso et che dà a questi popoli gran sodisfattione (5), che questo
Voici cependant la sainte paix tant désirée (O; aussi est-ce le moment de voir comment nous pourrons faire réussir les pieux desseins du Sérénissime Prince de Piémont pour consolider la fondation de ces deux collèges d'Annecy et de Thonon. Lorsque j'en traitai avec Son Altesse (a), elle agréa que, dans ce but, on prît tout le revenu du monastère de Contamine, supprimant les moines pour plusieurs raisons (3), et attribuant leurs prébendes, partie au collège de cette ville, partie à celui de Thonon, à condition, cependant, de placer dans ces collèges autant de Pères Barnabites qui puissent célébrer les Messes auxquelles les moines étaient tenus. Quelques autres conditions seront expliquées à Votre Paternité par le P. D. Juste f 4 ), car je les ai mises au long par écrit.
Toutefois je crois avec le P. D. Jean-Baptiste, supérieur de ce collège, homme judicieux et qui donne beaucoup de satisfaction à la population ( 5 ', que cette affaire doit se traiter par le P. D. Juste
( 1 ) Voir ci-dessus, note (4), p. 106.
(2) Pendant son séjour à Annecy, août-septembre 1616. (Voir le tome précédent, notes (2), p. 268, et ( 1 ), p. 290.)
(3) Voir ibid. , note (1), p. 354.
( 4 ) D. Juste Guérin qui, de Turin, devait se rendre à Milan. (Voir ci-après, note (3), p. 119.)
(5) Né à Rome d'Aimé et de Marguerite de Gennari, et baptisé le 28 octobre 1583, Jean-Baptiste entra en 1601 chez les Clercs réguliers de Saint-Paul
1 1 8 Lettres de saint François de Sales
negotio si debba trattar dal P. D. Giusto, non solamente in questa nostra corte appresso il Serenissimo Prencipe (il che, s'io non m'inganno, sarà cosa facile), ma ancora in Roma, doue detto Padre faccia instantia appresso il signor Ambasciatore di Sua Altezza (0, laquale, con espresso commandamento, farà fare la sollecitatione ; ma sollecitatione che non si farà mai bene se [non da] detto Padre, informatissimo délie cose di qua, et de tutti li motivi et circonstantie che ponno indurre Sua Santità a far la gratia. Onde mi pare necessario che detto Padre vada subito di una corte nell1 altra. Et havendo io un par cTaltri negotii buoni et laudabili nella Corte di Roma, cioè, per un Seminario in questa diocaesi (2), et per rendre (sic) conto di questa mia Chiesa alla Santa Sede, dovendo in ogni modo mandar costi persona aposta et ben qualificata,
non seulement en notre cour auprès du Sérénissime Prince (ce qui, si je ne me trompe, sera chose facile), mais encore à Rome, où le Père la poursuivrait auprès de l'Ambassadeur de Son Altesse ( l ), laquelle, par exprès commandement, en ferait faire la sollicitation. Mais cette sollicitation ne pourra jamais être bien faite que par ledit Père qui est très au courant de la situation locale, non moins que des motifs et des circonstances qui peuvent engager Sa Sainteté à accorder la faveur implorée. C'est pourquoi il me semble nécessaire qu'il aille tout de suite d'une cour à l'autre. J'ai moi-même deux autres bonnes et louables affaires à traiter en Cour de Rome : l'érection d'un Séminaire en ce diocèse (2), et le compte à rendre au Saint-Siège de l'état de mon Eglise. De toutes manières, je devrai y envoyer exprès une personne bien qualifiée; aussi serais-je très
où il fit sa profession solennelle le 22 juillet 1602. Le 24 mai 1608, il recevait l'ordination sacerdotale, et dès lors commençait ses prédications nombreuses et fécondes en fruits de salut pour les âmes. Le Chapitre général de 1617 le nomma Supérieur du collège d'Annecy ; par sa doctrine et sa vertu, il s'acquit promptement l'estime de saint François de Sales et de toute la population. D. Gennari fit divers voyages en France pour les fondations des collèges de Chabeuil et de Montargis; il devint Supérieur de celui-ci en 1620. Enfin, son dernier champ d'action fut la cité de Casale (Montferrat) ; il y eut un tel succès auprès des calvinistes, que le Pape le créa Consulteur du Saint-Office. Sa mort arriva le 17 octobre 1642. (D'après les Notes du R. P. Premoli, Assistant général des Barnabiles, les Acta Collegii Annessii et la Vita di Monsignor Giusto Guérin, Milano, 1859, Appendice, p. 256.)
( 1 ) Philibert-Alexandre Scaglia (voir le tome précédent, note ( 2 ), p. 197).
(2) Voir ibid., note (a), p. 397, et ci-après, note (3), p. 142.
Année 1617 119
sarei molto ubligato a V. Plà et alla Congregatione s'io potessi adoprar detto P. D. Giusto ; et io farei la spesa del viagio, in maniera che la Congregatione non ne sentirebbe danno nessuno.
Et per Tistessa via, detto Padre farebbe duoi altri negotii : uno sarebbe procurar Tunione di certi beneficii non conventuali per il stabilimento del Novitiato di Rumigli (O ; et l'altro, far venire Tapprobatione di queste Sorelle délia Visitatione, ail' espeditione délia quale si attende, ma molto lentamente, corne il R. P. Procuratore (2) scrive, per esser le Regole in lingua francese : et il P. D. Giusto spedirebbe il negotio in un tratto. Supplico adunque nel nome del Signore V. P. Rma di volerci concedere detto viaggio (3).
Et già che ho parlato di queste Sorelle délia Visitatione, dirô anco quatro parole sopra l'ultimo articolo délia lettera mandatami da V. P. per il P. D. Redento, et supplico V. P. di credere saldamente che io non havrei
obligé à Votre Paternité et à la Congrégation si je pouvais employer le P. D. Juste. Je me chargerais des frais du voyage, de sorte que la Congrégation n'en éprouverait aucun dommage.
Par ce même moyen, le Père pourrait s'occuper encore de deux autres choses : il ménagerait l'union de certains bénéfices non conventuels pour l'établissement du Noviciat à Rumilly (O, et il obtiendrait l'approbation des Sœurs de la Visitation, à l'expédition de laquelle on s'emploie, mais très lentement, comme l'écrit le Révérend Père Procureur (2), parce que les Règles sont en français; le P. D. Juste achèverait rapidement l'affaire. Je supplie donc au nom de Notre-Seigneur Votre Paternité Révérendissime de vouloir bien autoriser ce voyage (3).
Et puisque j'ai parlé des Sœurs de la Visitation, je dirai encore quatre mots sur le dernier point de la lettre que vous m'avez envoyée par le P. D. Redento. Je supplie Votre Paternité de croire fermement que je n'aurais jamais songé à demander la pièce
(1) Voir le tome précédent, Lettre mccxciii, p. 364, et note (2), p. 365.
(2) Le P. Tobie Corona, procureur général des Barnabites à Rome. (Voir ibid., note (3), p. 203.)
(3) Autorisé par son Général, D. Juste partit pour Rome dans la seconde quinzaine de janvier, et y arriva vers le 14 février. (Voir ci-après, la lettre écrite à D. Guérin entre le 5 et le 10 mars.)
120 Lettres de saint François de Sales
giamai pensato cli domandare quella pezza di terra, nella quale è la peschiera senza pesci, del collegio, s'io havessi veduto che il darla fosse stato di pregiuditio alli Padri, massime circa la loro ricreatione, essendomi la sanità et giucundità de' Padri cara quanto la mia propria ('); et io so con quale proportione si debbano risguardare la case (sic) de Religiosi et quella délie Sorelle, onde non vorrei dar incommodità a quella per accommodar questa. Ma per dirlo alla libéra et sinceramente, il prezzo di quella piazza délia peschiera essendo adoprato corne si conviene, sarà molto più utile al collegio che la piazza ; et mi son stupito délia praeoccupatione de questi nostri Padri, alli
de terrain du collège où se trouve l'étang sans poissons, si j'avais vu que cette cession dût porter préjudice aux Pères, surtout en ce qui touche leur récréation; car leur santé et leur agrément me sont chers comme les miens propres (0. Je sais d'ailleurs dans quelle mesure on doit avoir égard soit à la maison des Religieux, soit à celle des Sœurs; aussi ne voudrais-je point incommoder celle-là pour accommoder celle-ci. Mais, pour le dire librement et sincèrement, si le prix de cette place de l'étang est employé comme il convient, il sera bien plus utile au collège que la place ellemême ; voilà pourquoi j'ai été étonné des préventions de nos Pères,
(i) Quand, en 1614, on avait projeté l'échange des jardins (voir ci-dessus, note (2), p. 98), le P. Général, alors D. Mazenta, avait fait de sérieuses oppositions. Cependant, plein de confiance et de respect pour l'Evèque de Genève, il s'en remit à son avis. Comme rien ne s'était décidé du côté des PP. de Saint-Dominique, tout resta également en suspens avec les Barnabites. On sait où l'on en était à cette heure avec les premiers (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 86); il fallait connaître sûrement, avant l'issue du procès, ce qu'on pouvait espérer des seconds. D. Juste, dès le début, s'était montré favorable à la cession du jardin; le 15 septembre 1617, il exposait longuement à D. Boerio les fortes raisons qui plaidaient en faveur des Sœurs de la Visitation. (Voir à l'Appendice II.) De leur côté. Leurs Altesses insistèrentpour qu'on « leurfît ce plaisir d'accorder la place en question afin d'accommoder ces Dames. » (Lettre du P. Général à D. Gennari, 26 novembre 1617.) L'affaire se traita en Chapitre à Annecy, le 5 janvier 1618, sur la réquisition du Général qui désirait satisfaire à la fois le Saint, les princes et les Religieuses ; le vote fut pour l'affirmative. Peu après, D. Boerio demandait le plan du collège; il dut recevoir en même temps de nouvelles réclamations de la part de quelques Religieux, car il tâcha dès lors de faire échouer le projet, tout en ménageant ceux qu'il avait tant d'intérêt à contenter. (D'après les documents conservés à Milan et à Rome, Archives des RR. PP. Barnabites, et les Acta Capituli, Archiv. commun. d'Annecy, Série GG, Fonds du Collège Chappuisien.)
Année 1617 121
quali io non ho voluto parlarne, perché vedendo che il solo imaginar questo negotio li dava un gran freddo verso di me, non volevo passar inanzi. Ma perô, quantunque il P. Superiore moderno ( * ) fosse praeoccupato dalTopinione de l'altri al principio, tuttavia, considerando che a lui toccava il negocio corne capo del collegio, il (sic) volsi parlar con lui, non per persuaderli la mia opinione, ma solamente per farglie intendere che il mio sentimento non era tanto extravagante corne altri dicevano. Et adesso ha toccato colla mano che io ho ragione, perché fra lepiazze del collegio non ciè la più infruttuosa, ne la manco utile alla recreatione, havendo due fenestre de' Padri Dominicani lequali sonno di vista immediata sopra quella pezza di terra ; et il P. Priore (2), nell'istesso muro che è immediatamente sopra quel luogho, praetende di fabricare il Novitiato suo colle finestre dalla istessa banda, nella quale non sô corne si possa negare che habbiano jus luminis et fenestrarum, poichè de facto ne hanno già la possessione in quelle due fenestre.
Hora veda V. P. Rma se sarà gran praegiuditio al colle-
auxquels néanmoins je n'en ai point parlé; car voyant que la seule idée de cette affaire les refroidissait avec moi, je n'ai pas voulu passer outre. Toutefois, bien qu'au commencement le Père Supérieur actuel ( 1 ) fût prévenu par l'opinion des autres, je pensai que la chose le regardait comme chef du collège, et je me crus obligé de lui en parler, non pour lui persuader de se ranger à mon sentiment, mais seulement pour lui donner à entendre que mon avis n'était pas aussi extravagant que quelques-uns le disaient. En effet, il a maintenant touché du doigt que j'ai raison; car, dans tout le jardin du collège, il n'est pas une place plus stérile et moins propre à la récréation : deux fenêtres des Pères Dominicains y ont vue directe, et le Père Prieur (2) prétend bâtir son Noviciat contre le mur qui donne juste sur cet endroit-là, avec des fenêtres du même côté. Je ne sais vraiment comment on peut nier qu'ils aient sur celui-ci jus luminis et fenestrarum, puisque par ces deux fenêtres ils en ont de fait la possession.
Votre Paternité Révérendissime verra maintenant si l'abandon de
( 1 ) D. Jean-Baptiste Gennari (voir ci-dessus, note ( 5 ), p. 117).
(2) Frère Bernardin de Charpenne (voir tome XVI. note (5), p. 239).
122 Lettres de saint François de Sales
gio di dar detto luogo; anzi, se non si alzano le mura di esso luogho che si estendono verso il restante del collegio, quasi tutto il collegio è scoperto alla vista de' Padri Dominicani. Onde, corne affettionato al collegio et .al bene délia Congregatione quanto altro pare mio possa esser, io giudicarei esser espediente che questa vendita si facesse ; et non dubito che V. P. Rma vedendo la pianta o piano di questo collegio, giudicarà che io ho ragione, si corne in fine il P. Superiore et il P. D. Simpliciano ( 1 ) han confessato. Hora ritorno a supplicare V. P. Rma di concedere il viagio del P. D. Giusto, che mi sarà di manco speza et di magior utilità alla Congregatione. Et non havendo più tempo di scrivere più diffusamente, anzi havendo occasione di pregarla che mi scusi se cosi mi son disteso, augurando a V. P. Rma ogni santa félicita nel servitio del Signore, resto di essa
Humilissimo et affettionatissimo fratello et servitor, Franc0, Vescovo di Geneva.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.
cette place porterait grand préjudice au collège. J'ajoute même que si on n'exhausse pas de ce côté les murs qui s'étendent vers l'autre partie du collège, celui-ci demeure presque tout entier découvert aux regards des Dominicains. C'est pourquoi, étant aussi affectionné au collège et au bien de la Congrégation qu'aucun autre peut l'être, j'estimerais qu'il serait expédient de faire cette vente ; et sans doute. Votre Paternité Révérendissime, après avoir vu le plan, jugera que j'ai raison, comme l'ont enfin avoué le P. Supérieur et le P. D. Simplicien (i ).
Je supplie de nouveau Votre Paternité Révérendissime d'autoriser le voyage du P. D. Juste, qui me sera de moindre dépense, et à la Congrégation de plus grande utilité. Et puisque je n'ai pas le temps d'écrire plus longuement, ou plutôt, ayant sujet de vous faire agréer mes excuses pour m'être trop étendu, je souhaite à Votre Paternité Révérendissime tout saint bonheur dans le service du Seigneur, et je demeure
Son très humble et très affectionné frère et serviteur, François, Evêque de Genève.
(i) D. Siniplicien Fregoso (voir tome XVI, note (2), p. 231).
Année 1617 123
MCCCLXXIV
AU DUC DE SAVOIE. CHARLES-EMMANUEL Ier
Supplique en faveur de ceux qui s'occupent de « l'art de la soye ».
Annecy, 29 novembre 161 7.
Monseigneur,
Vostre Altesse a des le commencement favorisé l'establissement de l'art et traffiq de la soye en ces cartiers de deçà (0 comme une œuvre de grande utilité au païs et de grande importance pour la gloire de Dieu, affin de divertir les artisans et ouvriers d'aller perdre leurs âmes dans Genève. Playse donq a Vostre Altesse de confirmer les privilèges des-ja accordés aux maistres et apprentifz, et autres personnes qui font profession de cet exercice. Je l'en supplie très humblement, et ne cesse jamais de luy souhaiter toute sainte prospérité, comme je suis obligé de faire, puisque j'ay lhonneur d'estre,
Monseigneur,
Très humble, très obéissant et très fidèle orateur et serviteur de Vostre Altesse,
Françs, E. de Genève.
XXIX novembre 161 7, Annessi.
Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.
(1) Voir le tome précédent, Lettre mcxvii, p. 65, note (1), p. 66, et Lettre mclxxxvii, p. 185.
MCCCLXXV
A LA MÈRE DE CHANTAL Salutation affectueuse.
Grenoble, 4 décembre 161 7.
Dieu, par sa bonté, vous conserve, ma très chère Mère. Mon cœur vous salue infiniment et a tous-jours le vostre
124 Lettres de saint François de Sales
au dessus de toutes ses affections. Qu'a jamais soyes vous bénie ma très chère Mère.
Vive Jésus !
4 décembre 1617, a Grenoble, sans loysir. A ma très chère Mère.
MCCCLXXVI
Inquiétudes du Saint au sujet de la Mère de Chantai. Nouvelles et salutations.
Grenoble, 4 décembre 1617.
Que vous diray je, ma très chère Fille ? Certes, je me porte bien, mais tous-jours en peyne de nostre Mère, que je laissay un peu mieux qu'elle n'estoit il y a dix ou douze jours, mais tous-jours en danger (2). Et pensés si, ayant demeuré despuis la veille de saint André sans sçavoir en sorte que ce soit de ses nouvelles, je dois estre peyné ! La volonté de Dieu soit a jamais Tunique refuge de la nostre, et son accomplissement, nostre consolation.
Je suis icy receu avec joye (3), et ne nous manque que
(i) Hérissant, tome III, p. 391, et les éditeurs suivants ont donné pour adresse : A Mme Françoise Angélique de Saint-Hermand ; c'est sans doute le nom de la propriétaire qui était inscrit sur l'Autographe. Mais il suffit de lire le texte, le dernier alinéa surtout, pour reconnaître la Mère Favre comme destinataire.
(2) La mort de la jeune baronne de Thorens avait « percé et outre-percé » le cœur de sa mère (Lettres, vol. I, p. 221). L'âme de la Sainte restait forte dans la douleur, mais le corps y succomba. Dès octobre, une violente fièvre quarte se déclara et, le mal grandissant, on crut bientôt qu'il faudrait aussi préparer ses funérailles. On comprend dans quelles inquiétudes l'Evêque s'était éloigné d'Annecy.
(3) Cette joie du peuple fut loin d'être partagée par les ministres protestants, « qui sçavoyent fort bien qu'il ne venoit que pour leur dommage. » (Charles-Auguste, Histoire, etc., liv. IX.) D'autre part, quelque jaloux de sa gloire publiait « qu'il était un téméraire d'entreprendre de prêcher deux
Année 1617 125
nostre seur Barbe Marie (0, laquelle sachant vers vous je ne requiers point. Ma très chère Fille, je vous salue de tout mon cœur et suis très parfaitement vostre.
Nostre père (2) se porte bien ; le frère et la seur vont a Nessi (3), trop heureux que sera ce peuple de les voir.
Je salue nos chères Seurs, et ma Seur Marie Aymee (4) très parfaitement, avec ma Seur Jeanne Françoise (5), et ma Seur Marie Catherine (6) et ma Seur Françoise Hieronime (7), en somme, toutes sans reserve, et ma Seur
années consécutives dans une même ville, et devant un célèbre Parlement; que les hérétiques s'en réjouissaient, espérant que ses redites feraient paraître son ignorance. A quoi l'humble Prélat répondit : « Si je voulais me prêcher moi-même, j'aurais sujet de craindre ; mais ne voulant prêcher que Jésus- Christ et sa gloire, j'espère de faire connaître que notre Dieu est un fonds inépuisable. » (Hist. mste de la Fondation de la Visitation de Grenoble.) Et en effet, à l'admiration de tous, l'orateur sut présenter sous des formes nouvelles les vérités immuables déjà enseignées dans les stations précédentes. Comme alors, les réformés se mêlèrent aux catholiques pour écouter le Saint, malgré les défenses formelles de leurs pasteurs. Le prêche avait été, à dessein, fixé à l'heure des sermons; mais le temple resta désert, et l'église Saint-André remplie d'une foule de peuple. (Ancien Ms. de V Année Sainte.)
( i ) La présidente Le Blanc de Mions (voir le tome précédent, note ( 1 ), P- 366).
(2) Le président Favre.
( 3 ) Metz, qui se lit dans les éditions précédentes, est évidemment une erreur de lecture. — René Favre de la Valbonne, nommé président au Conseil de Genevois dès le mois de juillet (voir ci-dessus, note (1), p. 58), se présenta aux syndics d'Annecy en septembre, mais sans doute, il dut retourner à Chambéry, réservant son installation solennelle pour l'ouverture des tribunaux. La cérémonie eut lieu le 10 janvier 1618. (Reg. des Délib. municip. et Acta Collegii, Archiv. commun. d'Annecy.)
(4) Soeur Marie-Aimée de Blonay.
( 5) Sœur Jeanne-Françoise Estienne (voirie tome précédent, note (2 ), p. 359).
(6) Grand'tante du célèbre maréchal de Villars, Sœur Marie-Catherine était née à Condrieu, de Claude de Villars et de Marguerite de Fay. Refusant la coadjutorerie de sa sœur aînée, abbesse de l'Ordre de Saint-Benoît, elle vint se présenter à la Visitation de Lyon, parce qu'elle avait appris qu'on faisait, dans cet Institut, « une singulière profession de l'humilité. » Admise à la vêture le 23 août 1615. à l'âge de vingt-et-un ans, elle prononça ses vœux le 18 juin 1617. Lorsque son frère Claude de Villars eut pourvu à l'établissement du Monastère de Condrieu, elle fit partie du groupe des fondatrices en qualité d'Assistante, son humilité lui ayant fait refuser la charge de Supérieure (1630). Elle dut pourtant l'accepter plus tard à Avignon, de 1636 à 1639, et revint ensuite à Lyon, où elle décéda saintement en 1655. (Livre du Chapitre du Ier Monastère de Lyon, transféré à Venise en 1801, et Archives de la Visitation d'Annecy.)
(7 ) Sœur Françoise-Jéronyme de Villette (voir le tome précédent, note ( 1 ), P- 159)-
126 Lettres de saint François de Sales
Colin ('). Dieu soit a jamais au milieu de leurs âmes. Amen.
4 décembre 1617, a Grenoble.
1 ) Isabeau Daniel, veuve Colin, alors novice sous le nom de Sœur Jacqueline-Elisabeth. (Voir tome XVI, note (i), p. 241.)
MCCCLXXVII
A LA MERE DE CHANTAL
Un chant de joie du saint Evêque. — Ses souhaits pour lui-même et pour la destinataire.
Grenoble, 8 décembre 161 7.
Au nom de la tressainte Trinité, trois paroles a ma très chère Mère. Je suis allé tout gay comme un petit oyseau, dans ma chaire, ou j'ay chanté plus joyeusement que l'ordinaire a l'honneur de ce grand Dieu, qui a racheté ma vie de la mort (0, et qui me couronnera
Ps. en, 4. en sa miséricorde et miserations *. Ouy, ma chère
Fille, car saint Paul disoit bien a ses enfans : ma joye
Philip., ult., 1. et ma couronne*, composée des miséricordes divines. Soyons a jamais tout a Dieu, bénissons son saint nom, et exaltons le throsne de son amour sacré dans nostre ame ; elle vivra jusques au siècle des siècles.
Dieu donq soit a jamais béni, qui nous console en
Il Cor.,!, 3, 4. toutes nos tribulations *. Dieu soit a jamais béni, et veuille de plus en plus establir l'espérance qu'il nous donne de la guerison de ma très aymee Mère et Fille. Dieu soit béni, et me donne la grâce de luy rendre quelque service icy, et par tout ou il luy plaira de m'appeller, sur tout en mon diocèse, puisqu'il luy a pieu de m'en charger, et du costé duquel, ou que j'aille, mon cœur s'y tournera a tous momens.
( 1 ) Allusion à la maladie mortelle de la Fondatrice (voir la Lettre précédente et note (2), p. 124). Le Bienheureux venait de recevoir de meilleures nouvelles. (Cf. note (1) de la lettre suivante.)
Année 1617 127
La glorieuse Vierge soit a jamais honnoree, qui est nostre Dame et Reyne de dilection *. C'est aujourd'huy *Cf.Ecdi.,xxiv,24. sa première feste, qui m'est signalée (0, et je viens de l'église des Pères Recolletz qui est dediee au mystère qui se célèbre (2).
0 Dieu, Sauveur de nostre ame, qui estes le jour de la clarté éternelle, donnés ce jour temporel et dix mille après, bons et utiles, saintz et aggreables, a la Fille bienaymee qu'il vous a pieu rendre mienne et pretieuse a mon cœur comme moy mesme.
Françs, E. de Genève.
Jour de la Conception Nostre Dame, 161 7.
1 ) Le 8 décembre 1602, François de Sales avait été sacré dans l'église de Thorens.
(2) Voir le tome précédent, note (4), p. 318.
MCCCLXXVIII
A LA MÊME
(fragment)
Messe d'action de grâces pendant laquelle la Sainte Vierge a regardé François de Sales de « bon œil ».
Grenoble, 9 décembre (1) 161 7.
Je ne pouvois mieux faire recevoir mon remerciement au céleste Médecin qui vous a guérie, que par les mains de ma Dame sa Mère, Marie conceuë sans péché, nostre chère et souveraine Maistresse. C'est pourquoy, aussi
( 1 ) Sur la foi de Y Année Sainte manuscrite, nous plaçons au 9 décembre ce fragment daté par Migne du 8. En effet, le Saint aura reçu le jour de la fête de l'Immaculée-Conception Yespérance de la guérison de la Mère de Chantai, comme il l'insinue lui-même, et le lendemain, une assurance plus grande. On pourrait cependant craindre, à cause de la ressemblance des faits, que l'avant-dernier alinéa de la lettre précédente et les présentes lignes soient un même texte; mais le plus probable paraît être qu'il y eut réellement deux visites aux Récollets, et deux lettres différentes.
128 Lettres de saint François de Sales
tost après mon pauvre petit sermon, je me suis venu reposer en son église des Recolletz 10 pour célébrer la Messe, durant laquelle cette sainte Dame, de sa grâce, a bien daigné me voir de si bon œil, que j'espère d'y retourner quelquefois pour la supplier de conserver long teins la très chère Mère de laquelle sans doute elle m'a obtenu la guerison
Revu sur le texte inséré dans un ancien Ms. de X Année Sainte, conservé à la Visitation d'Annecy.
(i) Voir le tome précédent, note (4), p. 318. « Au sortir de son sermon, » raconte l'annaliste, « il alla a pies dans l'église des Recolets... et i célébra la très sainte Messe avec de si grands sentiments de pietté que tous ces bons Pères le crurent extasié, ainsi que nous l'avons appris de la bouche de quelques uns qui etoient presens. h (Ancien Ms. de V Année Sainte.)
MCCCLXXIX
A MADAME DE CHAILLIOL ( » )
Un heureux mariage. — Exhortation à l'humilité. — Les avantages de la dévotion. — Quelle vertu il faut « soigneusement nourrir. »
Grenoble, 27 décembre 16 17.
Madamoyselle,
Les marques d'une vraye vertu et pieté que j'ay veuës en vostre ame (2) et l'estime que je fay de vostre mérite ne permettront jamais que je cesse de vous honnorer et chérir parfaitement. C'est pourquoy, bien que par les projetz de l'année passée je devois m'imaginer que vous n'esties plus icy, si est ce que je n'ay peu m'empescher que d'abord mon cœur ne vous cherchast autour de
( 1 ) Françoise Béatrix-Robert, l'une des filles de Gaspard, seigneur de Bouquéron et d'Antoinette Camus, avait épousé, dans le courant de cette année 1617, Claude de Chailliol, lieutenant-général civil et criminel au bailliage de Briançon. Elle lui porta en dot la terre de Bouquéron.
(2) Pendant l'Avent de 1616 et le Carême de 1617.
Année 1617 129
madame vostre mère (0. Et je ne vous ay [cherchée que] pour premièrement me res-jouir avec vous de vostre heureux mariage, car on m'en dit beaucoup de bien ; que vous aves tant de contentement et que vous en rendes tant, que monsieur vostre mari est si vertueux (2), et que le lien d'une sainte et forte amitié vous tient unis ensemble ; en somme, que vous aves toute occasion de louer Dieu, qui vous a» fait rencontrer si favorablement le soin de monsieur vostre père (?) et de madame vostre mère.
Et puis, me resouvenant que vous aves esté un peu ma fille spirituelle, je vous supplie de vivre bien conformément a la grâce que Nostre Seigneur vous a faite, et de correspondre fidèlement a la lumière qu'il vous a envoyée par tant d'instructions qu'il vous a fait donner.
Souvenés vous, Madamoyselle, de vivre tous les jours en humilité, afïin que Dieu vous bénisse en toute vostre mayson, puisqu'il est certain que Dieu résiste aux superbes et vains, et donne aux humbles sa grâce *. * jacobi, iv, 6. Rien ne vous honnorera tant que cette humilité, car Dieu exalte les humbles*. Elle vous acquerra (4). . . * Luc, 1, 52.
[Il n'y a rien] qui face tant arriver d'honneur, de réputation et de bonheur sur nous que de ne point s'amuser.
Je ne vous dis rien de la sainte dévotion, qui est désirable en tous tems et tous lieux ; car, comme vous sçaves, parmi les joyes et contentemens, elle modère nos espritz ;
(1) Mme de Bouquéron est destinataire le 18 janvier 1618. (Voir ci-après, Lettre mcccxci, p. 151.)
( 2 ) Claude de Chailliol. fils de François de Chailliol et de Gasparde du Faure, fut comme son père conseiller du Roi, juge présidial, et, depuis 1620, vibaillif du Briançonnais. Il vivait encore en 1635. (D'après Chorier, VEsiat politique de la province de Dauphiné, Grenoble, 167 1, tome III, et Yltiventaire somm. des Archiv. des Hautes-Alpes, par l'abbé Guillaume, tomes I et V.)
(3) Fils de Jean Béatrix-Robert, seigneur de Bouquéron, et d'Anne de la Tour, Gaspard suivit les traditions de sa famille en entrant dans la magistrature. D'abord avocat au Parlement de Grenoble, il fut nommé conseiller par lettres royales du 23 juillet 1586, et remplaça François de Sautereau comme président le 21 novembre 1617. Il résigna cet office en 1621. (D'après l'Inventaire somm. des Archiv. de l'Isère, par Prudhomme, tome II.)
(4) Au lieu de reproduire ici lus membres de phrases avec lesquels Hérissant a cru pouvoir suppléer à une lacune de l'Autographe, nous indiquons celle-ci par des points de suspension.
Lettres VIII 9
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entre les adversités, elle nous sert de refuge et nous délasse ; et, quoy qu'il nous arrive, elle nous fait bénir Dieu, qui est meilleur que tout. Elle rend la jeunesse et plus sage et plus aymable, et la viellesse moins insupportable et ennuyeuse.
Voyés, je vous supplie, ce que j'ay marqué au livre de •Partie m, chap. Y Introduction a la Vie dévote *, de la douceur et
suavité que Ton doit soigneusement nourrir au mariage ; et pour bien apprendre a prattiquer les enseignemens que vous y treuveres, il faut commencer des maintenant d'en essayer, en faysant faire l'exercice du matin et du • Partie il, chap. x, soir *. Et quand vous seres quelquefois en prière, priés, je vous supplie, un peu pour moy, qui de tout mon cœur vous souhaitte, et a monsieur vostre mari que je veux honnorer de toute ma force, mille et mille bénédictions, demeurant,
Madamoyselle,
Vostre très humble et très affectionné serviteur,
Franc5, E. de Genève.
Le jour de saint Jean l'Evangeliste 1617.
A Madamoyselle [Madamoyselle] de Chaillol.
A Briançon.
MCCCLXXX