‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 32 sur 91 · A LA SOEUR DE GERARD, NOVICE DE LA VISITATION · texte numérisé non relu

A LA SOEUR DE GERARD, NOVICE DE LA VISITATION

La plus grande austérité. — L'école de l'abnégation de la propre volonté. Quelle mortification il faut rechercher.

[Grenoble, décembre 1617.]

J'ay veu les suggestions que l'ennemy de vostre avancement fait a vostre cœur, ma très chère Fille, et voy

(1) Ml|e de Gérard (voir ci-dessus, note (5), p. 10), étant encore dans le monde, avait été fort adonnée aux pénitences corporelles. Cet attrait pour les austérités devint, après son entrée au noviciat, une véritable tentation. « Elle eut d'abord de la peine, » raconte Y Histoire de la Fondation de la

Année ibij 131

d'ailleurs la grâce que le tressaint Esprit de Dieu vous donne pour vous maintenir forte et ferme en la poursuite du chemin auquel il vous a mis. Ma très chère Fille, ce malin ne se soucie point que l'on deschire le cors, pourveu qu'on face tous-jours sa propre volonté ; il ne craint pas l'austérité, ains l'obeyssance. Quelle plus grande austérité y peut-il avoir que de tenir sa volonté sujette et continuellement obeyssante ?

Demeurés en paix. Vous estes amatrice de ces volontaires pénitences, si toutefois pénitences se doivent nommer les œuvres de l'amour propre. Quand vous pristes l'habit, après plusieurs prières et beaucoup de considérations, il fut treuvé bon que vous entrassies en l'escole de l'obeyssance et de l'abnégation de vostre propre volonté, plustost que de demeurer abandonnée a vostre propre jugement et a vous mesme. Ne vous laisses donq point esbransler, mais demeures ou Nostre Seigneur vous a mis. Il est vray que vous y aves des grandes mortifications de cœur, vous y voyant si imparfaite et digne d'estre souvent corrigée et reprise ; mais n'est-ce pas ce que vous deves chercher, que la mortification du cœur et la connoissance continuelle de vostre propre abjection ?

Mais, ce dites vous, vous ne pouves pas faire telle pénitence que vous voudries. Or dites moy, ma très chère Fille, quelle meilleure pénitence peut faire un cœur qui fait faute, que de subir une continuelle croix et abnégation de son propre amour ?

Visitation de Grenoble, «à comprendre la perfection cachée sous l'apparente douceur de notre manière de vie ; elle écrivit sa peine à son saint Directeur qui pour lors était absent, et il lui fit cette réponse... » C'est le texte que nous donnons ici.

Sœur Jeanne-Hélène (elle avait pris l'habit à Annecy, le 5 août 1617), encouragée par ces judicieux conseils, poursuivit son noviciat, qu'elle termina à Grenoble par l'émission des vœux, le 19 août 1618. La Mère de Chastel l'emmena en 1624 à la fondation du Monastère d'Aix-en-Provence ; elle en revint en 1625 pour exercer la charge de Supérieure dans celui d'Embrun, établi depuis quelques mois. Après l'avoir gouverné six ans, la Mère de Gérard fonde la Visitation de Sisteron ; réélue à Embrun en 1641, 1644 et 1650, elle est déposée en 1653, et dès lors son nom reste dans l'oubli. (Archives de la Visitation d'Annecy.)

Puisque saint François de Sales « était absent » d'Annecy lorsqu'il traça ces lignes, il est vraisemblable de les dater de l'Avent 1617.

132 Lettres de saint François de Sales

Mais je dis trop : Dieu luy mesme vous tiendra de la

mesme main de sa miséricorde avec laquelle il vous a mis

en cette vocation, et Tennemy n'aura point de victoire

sur vous, qui, comme la première fille de ce païs-la (0,

Cf. Eccli., ii, i. deves estre bien espreuvee par la tentation *, et bien cou-

Cf. Apoc, n, 10. ronnee par la persévérance *.

Je suis tout vostre, ma très chère Fille.

Franc3, E. de Genève.

( i ) Si le Saint a écrit de Grenoble, a-t-il vraiment dit : « de ce païs-la » ? Peut-être les éditeurs de 1626 ont-ils fait ici une légère modification.

MCCCLXXXI

Force des vœux dans l'Institut de la Visitation. — Un procédé que le monde n'approuve pas. — Légitimité de l'expulsion dans les Ordres religieux, et de la prolongation du noviciat. — Douce plainte du saint Fondateur.

Grenoble, décembre 1617 (1).

Vos vœux, ma très chère Fille, sont aussi fortz que les vœux de tous Ordres de Religion pour obliger la conscience des Seurs a leur observance. Il est vray néanmoins qu'une fille qui voudra perdre son ame et son honneur se pourra marier après les vœux, comme feroit la plus grande professe de France si elle se vouloit perdre et se servir de TEdict de pacification (2). Le formulaire

(1) Avant le Bref de Paul V (23 avril 1618) qui ordonnait à saint François de Sales d'ériger la Visitation en Ordre religieux (voir à l'Appendice I), deux Monastères seulement furent fondés : Lyon et Moulins. Or, c'est dans la première de ces villes qu'on souleva des difficultés au sujet des voeux simples que faisaient alors les Religieuses de l'Institut ; la correspondance de l'Evêque de Genève et de la Mère de Chantai en témoigne. C'est donc à la Mère Fa^re que s'adresse cette lettre. Elle a dû être écrite à la fin de 1617, et de Grenoble; plusieurs sérieuses raisons font penser que c'est la lettre du Fondateur annoncée par la Sainte à la Supérieure de la Visitation de Lyon le 25 novembre (Lettres, vol. I, p. 232).

(2) L'Edit de Nantes (1598) qui termina définitivement les guerres de religion et accorda aux protestants la liberté de leur culte.

Année 1617 133

de vos vœux est fait selon ceux des pareilles Congrégations d'Italie, et exprime beaucoup plus la force de l'obligation que ne font la pluspart des formulaires de la Règle de saint Benoist. Le vœu de chasteté est fondamental, selon les anciens Pères (0, es monastères des femmes, et les autres ne laissent pas d'estre essentielz.

Il est vray, on peut estre dispensé des vœux simples, et des autres aussi ; plus facilement toutefois de ceux la que de ceux ci, mais non sans grande occasion, et lhors qu'il est expédient : dont les Pères Jésuites se treuvent extrêmement bien, maintenant en partie le lustre de leur très illustre Compaignie par ce moyen, lequel le monde n'appreuve pas, mays ouy bien Dieu et l'Eglise. Et toute l'antiquité des Religions a esté comme cela, la solemnité des vœux ayant esté establie despuis peu de centaines d'années (2).

L'expulsion a tous-jours esté parmi les anciens Religieux. C'est une chose rigoureuse que pour ne vouloir pas observer le silence on mist une fille dehors. Ce ne seroit pas faute d'observer le silence, mays pour vouloir obstinément troubler et renverser l'ordre et la Congrégation, et mespriser le Saint Esprit qui a ordonné le silence es Maysons religieuses. Que si on n'expulse pour l'obstinée desobeyssance et le mespris affecté de l'ordre, je ne sçai pourquoy on expulsera. En fin, les Religieux, mesme les plus solemnelz, expulsent ; au moins voit-on des

(1) On peut citer parmi les Pères latins : saint Cyprien, Liber de Habitu Virginum ; saint Ambroise, De Virginibus et De Viduis ; saint Jérôme, De

perpétua Virginitate B. Mariœ, etc.; saint Augustin, De sancta Virginitate, etc. Entre les Pères grecs : saint Grégoire de Nysse, De Virginitate ; saint Basile, Consiitutiones monasticœ, etc.

(2) Historiens et canonistes sont d'accord pour affirmer que le canon 21e du premier Concile de Latran (c. vin, D. 27 dans le décret de Gratien), sous Callixte II, en 1123, énonce certainement cette loi. Héfélé (Histoire des Conciles, trad. Delarc, tome VII, pp. 98 seq.) voudrait en faire remonter l'origine plus haut. (Cf. L. Choupin, Valeur des décisions du Saint-Siège, 72e prop. du Syllabus, pp. 349-352.)

Remarquons que ni la solennité des vœux considérée en elle-même, ni les effets qu'on lui attribue, ne font partie de l'essence des vœux de religion, qui peuvent exister et ont réellement existé sans cela. Cette solennité est tout entière d'institution ecclésiastique. Saint François de Sales l'explique très exactement dans la Préface des Règles de la Visitation.

1 34 Lettres de saint François de Sales

Religieux expulsés de l'Ordre de Saint François, voire

mesme des Capucins; et les Pères Jésuites, qui sont si

avisés et prudens, expulsent pour les desobeyssances,

* VideConstit.sj., pour peu qu'elles soyent affectionnées et entretenues *.

nec4un La prolongation du noviciat se faysant pour cause,

•Conçu. Trident., n'est pas contraire au Concile *, comme ont declairé ceux

Sess.. XXV, ce. xv, r

xvi, de Reguiar. et qui ont la charge des déclarations d'iceluy, et les docteurs mesmes l'entendent ainsy (0. De fait, les Carmelines la font selon qu'il semble a propos.

Si ces bons Messieurs (2) eussent autant estudié et pensé pour censurer comme nous avons fait pour establir, nous n'aurions pas tant d'objections. Or, Dieu soit loué ! J'espère que bien tost chacun s'accoysera par la conclusion qu'on y mettra a Rome (3).

Ma très chère Fille, pour Dieu, ayes bon courage ; c'est aussi pour luy que vous vives et travailles. Il soit a jamais béni et glorifié. Amen.

Franc8, E, de Genève.

Si ceux qui font cette objection sont gens d'estude, ilz i.ii^c . xli, \DeStaht pourront lire Léonard Lessius, Jésuite *, ou ilz treuveront

r'li*ioso,Dxxbxiv œ qu'ji leur faut> pp. ôioseq. (Ed. 4a, ^-

Antwerpiae, 1 6 1 7 . )

( 1 ) La Sacrée Congrégation des Cardinaux interprètes du Concile de Trente, érigée par le motu proprio de Pie IV (2 août 1564), fut chargée d'interpréter authentiquement et de faire exécuter les décrets disciplinaires du Concile. Saint Pie V, Grégoire XIII et Sixte V, confirmèrent à la Congrégation ce pouvoir ordinaire. (Cf. Aies, Dictionnaire d'apologétique, art. Congrégations romaines.)

Pour les décisions de cette Congrégation au sujet de la prorogation du noviciat, voir Pallottini, Collectio omnium conclusionnm et resolutionum S. C. Concil. Trid., Voc. Professio religiosa, § 11, n. 65, seq. Le même auteur cite au n° 64, entre autres docteurs ayant écrit sur cette matière, Barbosa, Sanchez, etc.

(2) Sans doute des membres du clergé de Lyon.

( 3) En effet, elle ne se fit pas attendre (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 132).

Année 1617

MCCCLXXXII

Page 1