‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 33 sur 91 · A .MADAME DE LA VALBONNE · texte numérisé non relu

A .MADAME DE LA VALBONNE

Deux vertus essentielles. — Le plus sûr moyeu d'acquérir l'honneur. — Les sécheresses spirituelles et leurs remèdes. — Avis pour la confession.

Dieu vous bénisse, ma très chère Nièce, ma Fille, dequoy vous persévères tous-jours au soin de luy garder les plus pretieuses affections de vostre cœur. Que vous seres heureuse, si cette persévérance dure jusques a la fin de cette misérable vie ! car ainsy cette fin sera le sacré commencement d'une belle et tressainte éternité.

Il faut bien tous-jours tenir ferme en nos deux chères vertus, la douceur envers le prochain et la très aymable humilité envers Dieu; et j'espère qu'il sera ainsy, car ce grand Dieu qui vous a pris par la main * pour vous tirer a soy, ne vous abandonnera point qu'il ne vous ayt logée en son tabernacle éternel *. Il faut arracher tout *Pss.xxvi,5,xlu,3. a fait le soin des préséances, puisque mesme on ne possède jamais tant l'honneur qu'en le mesprisant*, et que cela trouble le cœur et nous fait faire des eschappees contre la douceur et l'humilité.

Ne vous estonnes nullement de vos distractions, froideurs et sécheresses, car tout cela se passe en vous du costé des sens et en la partie de vostre cœur qui n'est pas entièrement en vostre disposition ; mays, a ce que je voy, vostre courage est immobile et invariable es resolutions que Dieu nous a donné. Vrayement, ma chère

* Cf. Is., XLI, 13 PS. LXXII, 24.

*Ci.Introd.alaVie dev., Partie III, ch.

( 1 ) On ne peut fixer une date précise à cette lettre, jointe dans les éditions précédentes à celle du 15 mai 1617 (voir ci-dessus, note (2), p. 3). En comparant les avis que reçoit ici la destinataire à ceux qui lui furent donnés en 1614 (voir tome XVI. p. 209Ï, il est permis de les supposer postérieurs; mais ils doivent avoir précédé l'installation de Mmc de la Valbonne à Annecy, comme présidente du Genevois, en janvier 1618. (Voir ci-dessus, note (3), p. 125.)

136 Lettres de saint François de Sales

Fille, il ne faut pas laisser la tressainte Communion pour cette sorte de mal ; car rien ne ramassera mieux vostre esprit que son Roy, rien ne l'eschauffera tant que son soleil, rien ne le destrempera si souëfvement que son bausme. (O

Et ne vous troubles point dequoy vous ne remarques pas toutes vos menues cheutes pour vous en confesser ; non, ma Fille, car, comme vous tombes souvent sans vous en appercevoir, aussi vous vous relevés sans vous en appercevoir. Aussi n'est-il pas dit au passage que

Prov., xxiv, 16. vous m'aves allégué *, que le juste se voit ou sent tomber sept fois le jour, mais qu'il tombe sept fois ; aussi il se relevé sans attention a ses relevées. Ne vous mettes donq pas en peyne pour cela, mais allés humblement et franchement dire ce que vous aures remarqué ; et pour ce que vous n'aures pas remarqué, remettes le a la douce miséricorde de Celuy la qui met la main au dessous de ceux qui tombent sans malice, affin qu'ilz ne se frois-

ps. xxxvi, 24. sent point *, et les relevé si vistement et doucement qu'ilz ne s'apperçoivent pas, ni d'estre tombés, parce que la main de Dieu les a recueillis en leurs cheutes, ni d'estre relevés, parce qu'elle les a retirés si soudain qu'ilz n'y ont point pensé.

A Dieu, ma très chère Fille, ma Nièce ; conservés tousjours bien vostre ame bienaymee, et ne tenes pas grand conte de ces années qui passent, sinon pour gaigner la tressainte éternité.

(1) C'est ici que l'édition de 1626 insère la lettre du 15 mai donnée plus haut, p. 3.

Année i 6 i 7 137

MCCCLXXXIII

(fragment)

Pourquoi les premières Mères de la Visitation doivent être très humbles et unies à Dieu.

Septembre 1617-mars 1618 (1).

Mon Dieu, ma très chère Fille, que vous autres qui estes les premières Mères et comme les colomnes de cette petite Congrégation, deves estre grandement humbles, vertueuses et unies a l'esprit de Dieu, puisque vous voyes que de toutes partz Ton vous désire, par tout Ton cherche des greffes et plantes de vos pépinières ; car voyla Grenoble (2), Turin (3), Montpellier, Valence, Clermont, Le Mans (4), en somme par tout il semble que Ton vous veuille a Tenvi, sans que par nul artifice on recherche ces recherches

Revu sur le texte inséré dans YHistoire de la Fondation du ier Monastère de la Visitation d'Annecy.

(1) Après avoir raconté, dans YHistoire de la Fondation du 1er Monastère de la Visitation d'Annecy, la mort de la baronne de Thorens, la Mère de Cbaugy ajoute : « Il sembloit que cette bénite défunte obtint de Dieu que grand nombre de filles vinssent posséder la chère vocation qu'elle avoit tant aymee, car de tous costés Ton demandoit des establissemens de la Visitation ; ce qui fit escripre a nostre Bx Père les parolles suivantes a la chère Mère de nostre Maison de Molins : Mon Dieu, ma très chère Fille, » etc. La fondation de Grenoble ayant été résolue définitivement pendant le Carême de 1618, la date de ce fragment se trouve comprise entre cette époque et le mois de septembre 1617.

( 1 ) Voir le tome précédent, note ( 2 ). p. 343, et ci-après, Lettre mcdxii.

(3) Sollicitée dès 1617, la fondation de Turin n'eut lieu qu'en 1638. (Cf. le tome précédent, note (3), p. 385.)

(4) Une seule de ces villes posséda un monastère de la Visitation du vivant du saint Evêque ; ce fut Valence, où rétablissement se fît le 10 juin iÔ2r. Montpellier attendit le sien jusqu'au printemps de 1631 ; la Maison de Clermont se fonda le 3 septembre 1649, celle du Mans le 30 juillet 1634.

MCCCLXXXIV

AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er

Prochain voyage du Cardinal de Savoie en France. — L'Evêque de Genève se dispose à l'accompagner.

Annecy, 4 janvier 1618 (1).

Monseigneur,

Comme Vostre Altesse Serenissime pouvoit choysir mille et mille personnes plus capables de servir dignement Monseigneur le Prince Cardinal au voyage de France (2), aussi ne pouvoit elle donner le commandement de ce faire a homme qui vive, qui, avec plus de fidélité et de cœur, receut cet honneur, ni qui, avec plus d'affection, se veuille essayer de correspondre par son très humble service a la faveur et gloire que je sens d'y estre appelle.

( 1 ) Bien que les éditeurs précédents aient supposé que ces lignes avaient le prince de Piémont pour destinataire, leur ton, plus obséquieux que celui de la lettre suivante, donne plutôt à croire qu'elles furent adressées au duc de Savoie.

Les deux lettres durent être expédiées simultanément, nul doute qu'elles ne soient aussi de la même date.

(2) Le voyage de Maurice de Savoie (voir tome XIII, note ( 1 ), p. 345), décidé dès la fin de 1617, avait pour but avoué de remercier le roi de France du secours prêté dans la dernière guerre, et de s'entendre avec lui pour mettre complètement fin aux troubles d'Italie. Le but secret, alors à demi soupçonné hors de la cour ducale, et qui devint plus tard le but principal, était le mariage de Christine de France avec Victor-Amédée de Savoie. Retardé par l'inexécution du traité de Pavie, le Cardinal ne partit de Turin que le 6 octobre 1618. (Voir plus loin les lettres du 16 octobre, et celle du 9 novembre à Dona Ginevra Scaglia.)

Année 1618 139

Et attendant un nouveau commandement pour le jour auquel je me rendray a ce devoir, je demeure, Monseigneur,

Vostre très humble, très obéissant et très fidèle orateur et serviteur,

Franc8, E. de Genève.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.

MCCCLXXXV

AU PRINCE DE PIEMONT, VICTOR-AMEDÉE

(inédite )

Reconnaissance et soumission au sujet d'un commandement honorable.

Annecy, 4 janvier 1618.

Monseigneur,

Je reçois a grand bonheur (a) le commandement que Vostre Altesse me fait de suivre Monseigneur le Serenissime Cardinal en France, et le feray (b), Dieu aydant, avec tant de fidélité et sujettion (c), que je ne demeriteray point lhonneur que je possède d'estre (d),

Monseigneur,

Vostre très humble, très fidèle et très obéissant orateur et serviteur,

4 janvier 1618, Annessi.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Biblioteca Civica.

(a) [Les variantes qui suivent sont tirées d'un autre texte autographe conservé au Ier Monastère de la Visitation de Marseille.]

Je reçois a — très grand honneur

(b) et — l'executeray

(c) de — sujétion et de fidélité

(d) point — d'estre advoùé a jamais, comme je la supplie très humblement de faire

140 Lettres de saint François de Sales

MCCCLXXXVI

A DON JUSTE GUÉRIN, BARNABITE

Raisons pour lesquelles on sollicite le privilège du petit Office pour les Sœurs de la Visitation. — Demande dlndulgences pour les Monastères. — Traiter toute cette affaire avec prudence. — Nouvel effort du Saint pour rétablissement d'un Séminaire.

Annecy, [commencement de janvier] 1618 (1).

Mon Révérend Père,

L'affaire des Dames de la Visitation a Rome consiste en ce point : qu'il playse a Sa Sainteté leur permettre de n'estre point obligées a dire le grand Office, pour les raysons suivantes (2) :

Premièrement, il n'y a nation au monde ou les femmes prononcent si mal le latin qu'en celle de France, et notamment icy; et seroit presque impossible de faire bien apprendre la prononciation de tout le grand Office, la ou il sera aysé de la leur apprendre pour le petit Office de Nostre Dame, comme elles le prononcent en effect fort bien des a présent.

Secondement, en cette Congrégation on désire recevoir les filles de petite complexion, et lesquelles, faute de forces corporelles, ne peuvent estre receuës es Religions plus austères. Or, celles qui sont obligées au grand Office, si elles le veulent dire distinctement et posément, ne le peuvent faire sans effort; et si elles le veulent dire viste et couramment, elles se rendent ridicules et inde-

( 1 ) Le Religieux auquel les éditeurs précédents adressent ces lignes, est sûrement D. Juste Guérin, chargé de traiter à Rome les affaires de la Visitation (cf. ci-dessus, Lettre mccclxxiii, p. 119). Hérissant donne la date de 1617, mais les instructions contenues dans cette lettre ont dû être envoyées au Barnabite peu avant son départ (voir ci-dessus, note ( 3 ), p. 1 19), pour le mettre au courant de la question.

Le commencement et la fin du texte autographe semblent avoir été supprimés.

(2) Cf.au tome précédent, p. 2-12, la lettre du 10 juillet 16 16 à Bellarmin.

Année 1618 .141

votes. C'est pourquoy il est plus convenable que cellesci qui, faute de forces corporelles, ne le pourroyent pas dire posément, ne disent que le petit Office.

Troysiesmement, il y a exemple a Paris, ou les Seurs de Sainte Ursule, Religieuses des trois vœux solemnelz, ne disent que le petit Office (0.

Quatriesmement, les Seurs de la Visitation font plusieurs exercices spirituelz qu'elles ne pourroyent pas faire en disant le grand Office.

Je pensois vous marquer les autres pointz ; mais je me resouviens que le P. Procureur gênerai (2) les a bien au long. Il faut que je vous die que les Règles dont on demande l'approbation sont toutes conformes a la Règle de Saint Augustin, hormis en la clausure absolue, que saint Augustin n'avoit pas establie, a laquelle néanmoins les Seurs se veulent astreindre, selon le sacré Concile de Trente *. Peut estre que le Saint Siège commettra * Sess. xxv, de quelqu'un de deçà, quelques Prelatz de Religions et autres théologiens pour les revoir, corriger et appreuver.

Je ne voy pas qu'il soit besoin de vous advertir d'autre

( 1 ) Il s'était passé pour les Ursulines, à Paris, quelque chose d'analogue à ce qui arriva pour la Visitation. L'Institut que César de Bus et le P. Romillon avaient fondé en Provence, sur le modèle établi en Italie par Angèle Merici, n'était qu'une simple Congrégation, sans vœux solennels ni clôture. En 1608, la Mère Françoise de Bermond, la première Ursuline de France, fut appelée dans la capitale pour prendre la direction de la petite Communauté, née de la Congrégation de Sainte-Geneviève d'où déjà était sorti le Carmel français. Lorsqu'il s'agit d'ériger définitivement l'Institut, les avis des fondateurs se partagèrent : Mms de Sainte-Beuve et Mme Acarie, comme aussi MM. de Bérulle et Gallemant, voulurent un vrai Monastère. M. de Marillac resta seul à soutenir l'ancien ordre de choses. L'Evêque de Genève l'aurait certainement appuyé s'il eût été consulté : « Je vous diray sans hésiter, que vous « ne deves nullement vous obliger a la closture ; vostre Institut ne tend pas « a cela, » écrira-t-il en juin 1613 à l'une des filles de Françoise de Xainctonge (Lettre dccclxxxii, tome XVI, p. 18). Les partisans de la clôture triomphèrent ; aussitôt 'septembre 1610) les Supérieurs de Provence rappelèrent la Mère de Bermond (voir ibid. , note (2), p. 237*. La Bulle de Paul V arriva en septembre 1612; elle érigeait les Ursulines de Paris en Ordre religieux sous la Règle de Saint-Augustin, avec les vœux solennels, et permettait de remplacer habituellement le Bréviaire par le petit Office de la Sainte Vierge, sauf à certains jours de fête. (Cf. H. de Leymont, Mme de Sainte-Beuve et les Ursulines de Paris, Lyon, 1890, chap. ix, x.)

(2) Le P. Tobie Corona, procureur général des Barnabites à Rome. (Voir le tome précédent, note (3), p. 203.)

i4- Lettres de saint François de Sales

chose sur ce sujet, sinon que, quant au Monastère de cette ville, attendu que l'église d'iceluy est consacrée sous le tiltre de la Visitation de Nostre Dame et du glorieux saint Joseph, il seroit désirable que Ton obtinst Indulgence pleniere pour ces jours la, et pour les jours des tiltres des autres Maysons et Monastères de cette Congrégation, outre l'Indulgence du jour de la Visitation , qui est le tiltre gênerai de la Congrégation (0.

Monseigneur de Lion est la, auquel s'il plaist de favoriser l'affaire, il peut infiniment en cela. Or, je croy qu'il luy plaira, puisqu'il a en sa ville métropolitaine une Ma)^son de la Visitation ou Dieu est grandement honnoré.

Mais, mon Révérend Père, il faut traitter toutes choses doucement et avec circonspection. Ce que je dis, parce que quelques ecclésiastiques austères et exactz en leurs personnes ont rendu quelque signe qu'ilz n'estoyent pas satisfaitz dequoy en cette Congrégation il y avoit si peu d'austérité et de rigueur de peynes ; mais il faut tousjours regarder a la fin, qui est de pouvoir recueillir les filles et femmes débiles, soit en aage, soit en complexion.

Je désire encor obtenir une lettre de la Congrégation des Evesques (2) a moy et au clergé de ce diocèse, par laquelle il me soit enjoint d'ériger un Séminaire de ceux qui prétendent a Testât ecclésiastique, ou ilz puissent se civiliser es cérémonies, a catéchiser et exhorter, a chanter, et autres telles vertus cléricales ; car, quant aux petitz enfans, nous en avons de reste qui veulent estre ecclésiastiques et qui n'estudient pour autre fin.

Or, je désire que le clergé ait part a la lettre, affin

qu'on puisse imposer pour cela quelque petite cotisation

Reform., c. xvin. sur les bénéfices ( 3 ). Le Concile de Trente * suffiroit, mais

(i) Ces Indulgences furent accordées par une Bulle de Paul V. (Voir Préface des Règles et Constitutions, et Coustumier et Directoire pour les Sœurs Religieuses de la Visitation Saincte Marie, Paris, Huré, 1637. Directoire pour V Office, 2 juillet.)

(2) Voir tome XVI, note (5), p. 148.

( 3) Dans sa séance du 22 juin 1618, la Congrégation des Evéques et Réguliers répondait au désir exprimé ici par le Saint, et décidait « de presser TEvêque de Genève de faire cette bonne œuvre, en consultant son clergé, avec

Sess. XXIII, de

pour le faire valoir plus efficacement, la susdite lettre

seroit requise.

Je suis

Vostre frère et serviteur,

Franç% E. de Genève.

toute la célérité possible. » François de Sales reçut donc la lettre qu'il désirait, mais elle n'est pas parvenue jusqu'à nous.

Au mois d'avril précédent, deux pièces avaient été présentées en son nom à la même Congrégation : une supplique demandant l'autorisation d'ériger un Séminaire à Annecy et un autre à Thonon, et des considérations sur les raisons qui rendaient le diocèse de Genève plus nécessiteux que tout autre de tels établissements. Permission fut accordée à l'Evêque suppliant d'ériger autant de Séminaires qu'il voudrait, à condition que les élèves auraient au moins douze ans et porteraient l'habit clérical et la tonsure. (Archiv. des Ev. et Rég., Regesta (Episcopi), vol. 1618, et Posi^ioni, vol. 1618 (Episcopi), G.)

MCCCLXXXVII

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