‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 34 sur 91 · A M. BÉNIGNE MILLETOT · texte numérisé non relu

A M. BÉNIGNE MILLETOT

Aimable réponse à la demande d'une cédule d'amitié. — Le voyage de l'Abbesse du Puits-d'Orbe ; ce que le Saint blâme et regrette. — Une âme que l'amertume trouble démesurément. — Nouvel ami de l'Evêque de Genève. — Tristesses et difficultés au sujet du testament de la baronne de Thorens.

Annecy, 13 janvier 1618.

Monsieur mon Frère,

Je receu a Grenoble la lettre quil vous pleut m'escrire le 6 décembre 1617 ; mays que vous diray-je ? Ni moy et tout je ne le croy pas que jamais vous puyssies entrer en opinion que je varie et chancelé en la sincère et solide affection que j'ay de vous honnorer et chérir a jamais, sans reserve ni exception quelcomque. Non, Monsieur mon très cher Frère, vous n'aures jamais cette cogitation, et ce n'est pas cela qui vous fait demander une cedule de

( 1 ) Le ton général de cette lettre, les questions qui y sont traitées, l'appellation de u Frère », la mention des deux filles du correspondant de l'Evêque de Genève, dont l'une Religieuse de la Visitation : tout désigne avec certitude pour destinataire Bénigne Milletot (voir tome XV, note ( i ), p. 5).

144 Lettres de saint François de Sales

moy pour vostre asseurance ; car je suis certain que l'amitié dont vous me favorises est si parfaite qu'elle est au dessus de toute desfiance. Et comme m'eussies vous peu tant aymer si vous n'eussies eu le sentiment de l'invariable nature de mon ame en cette passion d'amitié ?

Vous le sçaves donq bien, je m'en asseure, je suis exempt de ses vicissitudes, et mesme mon affection ayant rencontré un object si invariablement aymable comme vous estes, mon très cher Frère ; mays il ny a remède, il faut que vostre amour s'esgaye a me demander des certitudes du mien, dont toutefois il ne peut douter. Nous sçavons bien cette douce importunité des amans, qui se playsent d'ouïr mille et mille fois repeter qu'on les ayme, non pour s'asseurer, mays pour se complaire en l'asseurance quilz ont, qui semble estre mieux savourée quand ell'est plus souvent répétée. Que si vous voulies néanmoins une cedule de mon cœur, comme vous me le signifiés, envoyés moy donq le vostre sur lequel je l'escriray, car nul autre papier n'est capable de cette sorte d'escriture. Or sus, c'est asses dit pour cette vérité que jamais vous ne revoqueres en doute.

Je viens a l'accessoire de vostre lettre. Je vis, de vray, Mmc du Puis d'Orbe ( I ), et, autant que j'ay sceu connoistre et discerner, son voyage estoit exempt d'aucun mauvais dessein ; car elle venoit, ainsy qu'elle et madame la Première (2), ains monsieur le premier Président (3) mesme, m'avoyent adverti au paravant, seulement pour me venir voir et descharger, comme elle me dit, son cœur de cet amas d'ennuys qu'ell'avoit accueillis des qu'elle ne m'avoit veu. Voyla ce que j'en croy, quoy que j'ay treuvé très mauvais le rencontre et la suite de celuy qui estoit si odieux a tant de gens de respect (4), et qui

( 1 ) Rose Bourgeois. On sait qu'elle avait fait, en 1617, un voyage à Lyon ; n'ayant pas poursuivi jusqu'en Savoie, elle dut aller voir le Saint à Grenoble pendant l'Avent. (Voir ci-dessus, note (5), p. 47, et Lettre mcccxxxii, p. 50.)

(2) La présidente Brûlart, sœur aînée de TAbbesse du Puits-d'Orbe. (Voir tome XII, note ( 1 ), p. 267.)

(5) Nicolas Brûlart, mari de la précédente, premier président au Parlement de Bourgogne. (Voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 48.)

(4) M. de Sauzéa (voir ci-dessus, Lettre mcccxxxi, p. 47).

Année 1618 145

devoit, par tant de raysons, ne jamais approcher cette trouppe.

Mays quant a ma chère nièce vostre fille t1), j'en demeura)r fort satisfait ; je vous supplie de vous en asseurer. Pleut a Dieu seulement qu'elles eussent poursuivi leur voyage jusques icy, ou madame de Chantai leur avoit praeparé une douce retraitte pour tant qu'elles eussent volu ( - ) ; je m'asseure qu'elles s'en fussent retournées fort consolées de voir la dévotion qui se prattique en la Mayson de la Visitation, ou maintenant nostre fille (3) est portière pour la seconde fois, tant on estime sa vertu que de luy donner cette charge, Tune des plus importantes, aflin que je vous die encor ce mot de consolation.

Je fis tant par mes remonstrances, que l'esprit de Mme du Puis d'Orbe, qui estoit aux abboys a cause de tant de troubles et de regretz dont il estoit accablé, reprit un [peu de vigueur (4)] pour s'en aller en paix et vivre en paix en [son abbaye.] Mays elle m'escrit despuis son retour, qu'elle a de rechef treuvé tant de mauvais traittemens, qu'ell'a perdu presque toute espérance de jamais avoir la paix. Or, je suis au bout de ma science pour cela. Il y a la des bons Pères Jésuites qui pourront mieux que moy discerner ce qui est requis pour le bien de ce Monastère. Quant a moy, je pense que la douceur gaigneroit plus sur cett'ame qu'aucune autre chose ; au moins vois-je bien que l'amertume la trouble démesurément.

( 1 ) Jeune encore, Michelle Milletot était entrée à l'abbaye du Puits-d'Orbe, et y avait fait profession le 4 octobre 1607. L'amitié de TAbbesse qui en faisait sa compagne de voyage, lui fut fatale ; car elle demeura fidèle à Rose Bourgeois jusque dans son obstination à repousser la réforme tentée par les Bernardines du Val-de-Gràce, sur Tordre de TEvêque de Langres. En 1644, on retrouve Michelle dans le petit groupe séparé de la Communauté régulière; avec TAbbesse, elle déclare vouloir entrer dans cette Communauté, mais ni l'une ni l'autre n'y furent admises, tant on redoutait leurs exemples et leurs discours. Elle vivait encore Tannée suivante. (Archiv. de la Côte-d'Or, Puitsd'Orbe, Reg. des vœux et réceptions ; voir D. Plancher, Hist. ge'n. et part, de Bourgogne, Dijon, 1739, tome I, Pièce ccxxxxvi.)

(2) Voir ci-dessus, pp. 48, 50.

( 3 ) Marie-Marguerite Milletot, fille du destinataire. (Voir tome XV, note ( 3 ), P- 6.)

( 4 ) Par suite de Tusure, plusieurs mots ont disparu de TAutographe ; quand on a pu les rétablir d'après le sens, on les a mis entre crochets [ ].

Lettres VIII 10

146 Lettres de saint François de Sales

Le bon Père Dom Pierre (0 a rayson de m'aymer, puisqu'il vous honnore si fort et que je suis vostre cher frère. Vous l'aves conduit a praejuger pour moy : et comme pourroit il autrement juger ? Je n'ay pas le bonheur de le connoistre, mais ouy bien de connoistre sa Congrégation que j'ay au milieu de mon cœur, et de laquelle je respecte et le General (2) et plusieurs autres grans personnages qu'elle reunit, auxquelz donq je joindray celuy ci et le luy tesmoigneray a la première commodité qui s'en présentera. Que sil se treuve a Paris le moys suivant, j'auray peut estre le bien de l'y voir, car je pense que Monseigneur le Cardinal de Savoye s'y en va, que j'y accompagneray, Son Altesse me l'ayant ainsy commandé * Vide supra, Epist. sans reserve *.

MCCCLXXXIV. ,

Vous aures sceu combien Tannée passée nous a este dure par le trespas de mon frère, de son filz et de sa femme qui en moins de quatre moys ont esté emportés (3). Mais, oserois-je vous dire un surcroist de desplaysir qui m'est arrivé en cett' occasion ? Je le feray, Monsieur mon très cher Frère, mais c'est en confiance, vous suppliant que si il ne vous en est parlé, il vous playse n'en rien tesmoigner a personne.

Ma pauvre belle seur nous fut ravie a l'improveu trois jours après qu'elle fut accouchée, et n'eut loysir qu'environ de cinq heures a mettre ordre a ses affaires. En cette presse, on ne vid jamais un esprit si clair, si doux, si paisible, ni plus de marques d'une vraye sainteté, car jusques au trespas elle souspira des [affections] si extrêmement dévotes qu'elle nous ravissoit tous en admiration. Or, parmi cela et soudain qu'elle vid qu'elle mourroit de

( 1 ) D. Pierre de Saint-Bernard, Feuillant, était déjà connu du saint Evèque. (Voir tome XV, note ( i ), p. 227.) Il faudrait donc songer plutôt aux PP. Pierre de Saint-Romuald, Pierre de Sainte-Marie, ou Pierre de Saint-Joseph, du même Ordre, cités dans la déposition du P. Harel, Minime, comme ayant tous trois écrit à la louange de François de Sales. (Process. remiss. Gebenn. (II), ad interrog. 12.)

(2) D. Sens de Sainte -Catherine (voir le tome précédent, note (1),

(3) Le 23 mai 1617, Bernard de Sales était mort à Turin; son fils et sa femme le suivirent les 5 et 7 septembre. (Voir plus haut, les notes (1) des pp. 17, 70, 73. )

Année 1618 147

cet accident, elle voulut tester, laissant a madame sa mère, a monsieur son frère et a sa seur sa dote, hormis un légat qu'elle fit encor d'environ 900 escus ; et pour le reste, elle me fit son héritier, a la charge que je laisserois l'héritage entier a mes frères (0. Sur quoy je m'apperçois que [Mgr de Bourges (2) et les autres] proches de M. le Baron de Chantai ont opinion quej'aye procuré l'advantage et commodité que cette pauvre defuncte a laissé a mes frères. Cela, certes, me fait de la peine, car je prevoy bien que la bienveuillance que ce Praelat et ces messieurs avoyent envers moy s'en rafroidira. Et néanmoins, Monsieur mon très cher Frère, je vous dis le cœur ouvert et devant le Scrutateur des cœurs *, que ni directement * Ps. vu, 10; Sap., ni indirectement, ni par moy ni par entremise d'aucun, onques je ne parlois a cette chère seur ni de tester, ni de rien faire de tout ce qu'elle fit pour mes frères. Madame sa mère, qui fut présente a cette action, et pour le moins vingt personnes d'honneur m'en seront tesmoins asseurés. Mays il est vray que ceux qui ont veu avec quel amour, quel honneur, quelle douceur cette pauvre fille estoit chérie de tous nous, ne treuvent pas si estrange qu'elle n'ayt pas volu tirer de nostre mayson que ce qu'elle y avoit apporté, sans que par autre voye nous luy ayons ni donné ni pensé a luy donner cette volonté.

Je n'ay sceu me retenir, Monsieur mon Frère, de vous dire ce petit mal de cœur, sachant a qui je le dis ; car d'en escrire a M. de Bourges, qui ne m'en a point escrit, je ne le juge pas a propos, et me contente de sçavoir en mon ame que suis exempt de ces viles prattiques, ne sçachant mesme pas ce que les testemens de mes père et mère contiennent, sinon pour rayson des legatz pieux. Mais c'est trop d'une chose que j'escris par eschappee.

( 1 ) Après avoir institué l'Evêque de Genève son légataire universel (voir ci-dessus, note (4), p. 110), Marie-Aimée de Chantai lui substituait ses « seigneurs beaux frères, » Jean-François, Louis et Janus de Sales, « qui succéderont et tiendront le tronc de ladite maison de Sales et Thorens. » Elle avait donné en outre « en prelegat » aux quatre frères de Sales une somme de « quatre cens escus a eulx payables respectivement. . . trois ans après son deces. » (Archives de Thorens-Sales.)

(2) M«r André Frémyot, oncle maternel de la défunte. (Voir tome XII, note (1), p. 299.)

148 Lettres de saint François de Sales

Dieu, par son infinie bonté, vous conserve et comble de bonheur, Monsieur mon Frère, avec madame ma chère seur (r), et suis

Vostre très humble frère et très asseuré serviteur,

Françs, E. de Genève.

xiii janvier 1618, Annessi.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Lyon-Fourvière.

( 1 ) Claude de Cirey, femme du destinataire qui l'avait épousée en 1586. Elle était fille de Jean de Cirey, auditeur des Comptes à Dijon, et de Guillemette des Barres. On trouve encore des baux à cens signés par elle en 1657. (Archiv. de la Côte-d'Or, E, 1368 et 2166*.)

MCCCLXXXVIII

A la mère de chantal

L'embarras du Saint à l'arrivée de voyageurs dauphinois.

Annecy, 13 ou 14 janvier 1618(1).

Ma très chère Mère,

Nos amis de Grenoble doivent arriver demain. Je les recevray avec playsir, a condition que vous vous chargeres des femmes, car en fin, qu'en ferois-je?

( 1 ) En quittant Grenoble, aux fêtes de Noël, saint François de Sales donnait Tordre à trois de ses filles spirituelles, décidées à entrer dans l'Institut de la Visitation, « de partir après les Rois » pour aller commencer leur noviciat à Annecy; elles devaient ensuite faire partie de la fondation de Grenoble. C'étaient Mlles de Glézat, de Garcin du Colombier, du Bonnet de la Bastie. Le contrat de réception de cette dernière (Archives de la Visitation d'Annecy) porte que le départ eut lieu le 12 janvier; les voyageurs durent donc arriver au plus tôt le 14.

Quand les généreuses postulantes quittèrent la capitale du Dauphiné, nombre de gentilshommes et de dames les accompagnèrent fort loin hors de la ville ; plusieurs personnes de cette escorte poursuivirent leur voyage jusqu'en Savoie, entre autres M. d'Ulme, M. de Glézat, frère de la prétendante, et Mme de Glézat, leur mère. (D'après VHist. de la Fondation de la Visitation de Grenoble.)

Année 1618 149

MCCCLXXXIX

Page 1