‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 43 sur 91 · A LA SOEUR DE BLONAY, MAITRESSE DES NOVICES A LA VISITATION DE LYON (O · texte numérisé non relu

A LA SOEUR DE BLONAY, MAITRESSE DES NOVICES A LA VISITATION DE LYON (O

La foi en la Providence au milieu des sécheresses spirituelles. — Quel examen il faut faire. — Le grand acte d'amour de Notre-Seigneur sur la croix. — Profit que nous devons tirer de nos imperfections. — Vivre joyeuse sous le regard de Dieu. — Saluts paternels.

Annecy, 18 février 161 8.

Ce m'eust esté une consolation sans pair de vous voir toutes en passant (2), mais Dieu ne l'ayant pas voulu, je m'arreste a cela ; et ce pendant, ma très chère Fille, très volontier je lis vos lettres et y respons.

O Nostre Dame ! ma très chère Fille, si Nostre Seigneur pense en vous et s'il vous regarde avec amour ? Ouy, ma très chère Fille, il pense en vous, et non seu-

( 1 ) La mention des « chères filles novices » et en particulier de la Sœur Colin, prouve que cette lettre fut écrite à la Directrice de la Visitation de Lyon, Sœur Marie-Aimée de Blonay. (Voir tome XV, note ( 1 ), p. 290.)

(2) Si le voyage du Prince Cardinal de Savoie avait eu lieu, comme Ton s'y attendait, le saint Evêque aurait vu, en effet « en passant » ses Filles de Lyon. (Voir ci-dessus, note (2), p. 138.)

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lement en vous, mais au moindre cheveu devostre teste* : •Matt.,*,$o; Luc,

c'est un article de foy, et n'en faut nullement douter.

Mays je sçai bien aussi que vous n'en doutes pas, ains

seulement vous exprimes ainsy l'aridité, sécheresse et

insensibilité en laquelle la portion inférieure de vostre

ame se treuve maintenant. Vrayement, Dieu est en ce

lieu, et je n'en sçavois rien, disoit Jacob * ; c'est a dire, *Gen., xxvm, 16.

je ne m'en appercevois pas, je n'en avois nul sentiment,

il ne me sembloit pas. J'ay parlé de ceci au livre de

Y Amour de Dieu, traittant de la mort de la volonté et

des résignations ; je ne me souviens pas en quel Livre *. * Liv. ix, ch. m,

lit que Dieu vous regarde avec amour, vous n aves nul sujet d'en douter ; car il voit amoureusement les plus horribles pécheurs du monde, pour peu de vray désir qu'ilz ayent de se convertir. Et dites-moy, ma très chère Fille, n'aves vous pas intention d'estre a Dieu ? ne voudries vous pas le servir fidèlement ? Et qui vous donne ce désir et cette intention, sinon luy mesme en son regard amoureux ? D'examiner si vostre cœur luy plaist, il ne le faut pas faire, mais ouy bien si son cœur vous plaist ; et si vous regardes son cœur, il sera impossible qu'il ne vous plaise, car c'est un cœur si doux, si suave, si condescendant, si amoureux des chetifves créatures, pourveu qu'elles reconnoissent leur misère, si gracieux envers les misérables, si bon envers les penitens ! Et qui n'aymeroit ce cœur royal, paternellement maternel envers nous ?

Vous dites bien, ma très chère Fille, que ces tentations vous arrivent parce que vostre cœur est sans tendreté envers Dieu ; car c'est la vérité que si vous avies de la tendreté vous auries de la consolation, et si vous avies de la consolation vous ne séries plus en peyne. Mais, ma Fille, l'amour de Dieu ne consiste pas en consolation ni en tendreté; autrement, Nostre Seigneur n'eust pas aymé son Père lhors qu'il estoit triste jusques a la mort * et qu'il crioit : Mon Père, mon Père, pourquoy •Matt., xxvi, 38. m'as-tu abandonné *? Et c'estoit lhors, toutefois, qu'il * ibid-> XXVII> 46faysoit le plus grand acte d'amour qu'il est possible d'imaginer.

172 Lettres de saint François de Sales

En somme, nous voudrions tous-jours avoir un peu de consolation et de sucre sur nos viandes, c'est a dire avoir le sentiment de l'amour et la tendreté, et par conséquent la consolation. Et pareillement, nous voudrions bien estre sans imperfections; mais, ma très chère Fille, il faut avoir patience d'estre de la nature humaine et non de l'angelique. Nos imperfections ne nous doivent pas plaire,

Rom, vu, 14. ains nous devons dire avec le saint Apostre * : O moy misérable ! qui me délivrera du cors de cette mort ? mais elles ne nous doivent pas ni estonner ni oster le courage. Nous en devons voirement tirer la sousmission, humilité et desfiance de nous mesmes ; mais non pas le descouragement ni l'affliction du cœur, ni beaucoup moins la desfiance de l'amour de Dieu envers nous ; car ainsy Dieu n'ayme pas nos imperfections et péchés venielz, mais il nous ayme bien nonobstant iceux. Ainsy, comme la foiblesse et infirmité de l'enfant desplaist a sa mère, et pourtant, non seulement ne laisse pas pour cela de l'aymer, ains l'ayme tendrement et avec compassion, de mesme, bien que Dieu n'ayme pas nos imperfections et péchés venielz, il ne laisse pas de nous aymer tendrement ; de sorte que David eut rayson de dire a nostre

Ps. vi, 3. Seigneur * : Aye miséricorde, Seigneur, parce que je

suis infirme.

Or sus, c'est asses, ma très chère Fille. Vives joyeuse : Nostre Seigneur vous regarde, et vous regarde avec amour, et avec d'autant plus de tendreté que vous aves d'imbécillité. Ne permettes jamais a vostre esprit de nourrir volontairement des pensées contraires ; et quand elles vous arriveront, ne les regardés point elles mesmes, destournés vos yeux de leur iniquité, et retournés devers Dieu avec une courageuse humilité, pour luy parler de sa bonté ineffable par laquelle il ayme nostre chetifve, pauvre et abjecte nature humaine, nonobstant ses infirmités.

Priés pour mon ame, ma chère Fille, et me recommandés a vos chères filles novices ( r ), lesquelles je connois toutes,

( 1 ) Elles étaient, à cette date, au nombre de sept : Anne-Marie Bellet et Marguerite Chasselay, qui rentrèrent cette année-là même dans le monde;

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fors que ma Seur Colin (0. Je suis entièrement vostre en Nostre Seigneur, qui vive a jamais en nos cœurs. Amen.

Annessi, ce XVIII febvrier 1618.

Jeanne-Françoise Estienne, Françoise-Catherine Orlandini, Jacqueline-Elisabeth Daniel, Marie-Madeleine Ravier et Anne-Claude Colin.

( 1 ) Nous avons rencontré dès le début de la fondation de Lyon la gracieuse figure d'une enfant de dix ans, inséparable compagne de piété de sa mère Isabeau Daniel, veuve Colin (voir tome XVI, note (1), p. 241). Elle reçoit d'abord la robe grise des Sœurs de la Présentation, avec une cornette que remplace un petit voile blanc lorsqu'elle suit les congrégées dans leur transformation en Filles de la Visitation. (Voir ibid., note (5), p. 305, et Appendice III, note ( 1 ), p. 423.) En attendant l'âge d'entrer au noviciat, Claude pratique tous les exercices de la Communauté, et ne connaît d'autre divertissement que de « faire des oratoires. » (Livre du Couvent, du Ier Monastère de Lyon, transféré à Venise.) La Mère de Chantai fut charmée du bon naturel et de la précoce maturité de cette toute jeune fille ; elle en donna une preuve en la choisissant pour l'assister au parloir, même quand elle s'y trouvait avec l'Evêque de Genève, en 161 5. La Mère de Blonay lui montra plus tard semblable confiance, et l'aimable assistante nous a conservé le souvenir de traits charmants de la débonnaireté du saint Prélat, dont elle fut témoin à cette occasion. Le 13 décembre 1617, le Chapitre l'admit à la vêture, et l'année suivante, 25 décembre, Soeur Anne-Claude prononça ses vœux. Elle coopéra (1623 et 1641) aux fondations d'Avignon et de Tarascon, et mourut en odeur de sainteté dans ce dernier monastère, en décembre 1680. Partout elle avait conquis l'affection et l'estime universelles par une vie d'abnégation, d'obéissance et de charité. (Voir Année sainte de la Visitation, tome XII, p. 115.)

MCDIII

Les mères poules et leurs poussins. — Une école de charité et de patience.

— Conseils au sujet de Novices. — Le filet imperceptible de la Providence.

— Parure de ce monde et parure du Ciel pour les épouses du Christ. — Humilité du saint Evèque.

Annecy, 19 février 16 18.

Je vous voy, ma très chère Fille, toute malade et

(1) Toutes les éditions précédentes adressent ces pages A une Supérieure de la Visitation ; celle-ci, à n'en pas douter, est la Mère Favre : l'ensemble du texte et surtout l'allusion aux maladies de ses Filles, le démontrent.

dolente sur les maladies et douleurs de vos filles (0. On ne peut estre Mère sans peyne. Qui est celuy qui est

* il Cor., xi, 29. malade, dit l'Apostre *, que je ne le sois avec luy ? •s.joan.Chrysost., Et nos anciens Pères * ont dit la dessus, que les poules

hom. xLvninMatt.; .

S.Aug.,Enarrat.in sont tous-jours affligées de travail tandis quelles con-

Beda^Enamt^fn Nuisent leurs poussins et que c'est ce qui les fait glosser

Evang. Matt. continuellement, et que l'Apostre estoit comme cela. Ma

très chère Fille, qui estes aussi ma grande fille, le mesme

Apostre disoit aussi, que quand il estoit infirme, alhors

Mi Cor., xii, 10. il estoit fort *, la vertu de Dieu paroissant parfaite en

•Ibid., v. 9. V infirmité *. Et vous donq, ma Fille, soyes bien forte

parmi les afflictions de vostre Mayson. Ces maladies

longues sont des bonnes escholes de charité pour ceux

qui y assistent, et d'amoureuse patience pour ceux qui

les ont ; car les uns sont au pied de la croix avec Nostre

Dame et saint Jean, dont ilz imitent la compassion, et

les autres sont sur la croix avec Nostre Seigneur, duquel

ilz imitent la Passion.

Quant a la Seur de laquelle vous m'escrives, Dieu vous fera prendre le conseil convenable. Cette douceur es souffrances est un pronostic de la future faveur abondante de Nostre Seigneur en cette ame, ou qu'elle aille ou demeure (2). Salués, je vous supplie, ces deux filles tendrement de ma part, car je les ayme ainsy.

Au demeurant, s'il est treuvé convenable de renvoyer cette Novice, il le faudra faire avec toute la charité possible, et Dieu réduira tout a sa gloire. Dieu garde et

♦ Cf. Ps. cxx, ait. bénit les sorties aussi bien que les entrées * de celles qui

font toutes choses pour luy, et qui n'occasionnent pas leurs sorties par leurs mauvais deportemens. Sa providence fait vouloir le sacrifice qu'elle empesche par après

(1) L'épreuve devait se prolonger encore plusieurs semaines. Le 14 mars, la Sainte écrit à la Supérieure de Lyon : « Nous trouvons le temps long d'attendre de vos nouvelles et de vos pauvres malades que nous supplions Notre- Seigneur de vouloir guérir pour sa gloire et notre consolation. » (Lettres, vol. I, p. 241.) Et c'est seulement le 29 qu'elle peut ajouter : « Je me réjouis du soulagement des pauvres malades. » (Ibid.. p. 246.)

(2) On peut penser qu'il s'agit ici de la Sœur Françoise-Catherine Orlandini, novice depuis le mois d'août 1617. Ses infirmités précoces obligèrent à la recevoir au rang des Sœurs associées, lorsqu'elle eut les voix du Chapitre pour la profession.

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d'estre fait, comme on voit en Abraham *; et me semble •Gen.,xxnlxo-i«,

que je dis je ne sçay quoy de ceci au livre de Y Amour

de Dieu, mais je ne me souviens pas ou *. * Liv- IX.ch.in.

Dilatés cependant vostre cœur, ma chère Fille, mon ame, parmi les tribulations; aggrandisses vostre courage, et voyes le grand Sauveur penché du haut du Ciel vers vous, qui regarde comme vous marches en ces tourmentes, et, par un filet de sa providence imperceptible, tient vostre cœur et le balance en sorte qu'a jamais il le veut retenir a soy.

O ma très chère Fille, vous estes espouse non pas encor de Jésus Christ glorifié, mais de Jésus Christ crucifié : c'est pourquoy les bagues, les carquans et enseignes qu'il vous donne et dont il vous veut parer sont des croix, des clouz, des espines, et le festin de ses noces est de fiel, d'hyssope, de vinaigre *. La haut nous aurons les rubis, *Cf Matt., xxvn,

u 34, 48 ; Joan., xix,

les diamans, les esmeraudes *, le moust, la manne ** et le 29.

miel. Je ne dis pas ceci, non, ma chère grande Fille, vous 20 ' poc"' XXI' I9'

tenant pour descouragee, mais vous tenant pour adoloree, ** Cf- lbld-' "» '7*

et m'estant advis que je dois mesler mes souspirs avec les

vostres, comme je sens mon ame meslee avec la vostre.

Voyes vous, ne me dites point que vous abuses de ma bonté a m'escrire des grandes lettres ; car en vérité, je les ayme tous-jours suavement.

Ce bon Père dit que je suis une fleur et un vase de fleurs, et un phœnix (O ; mais en vérité, je ne suis qu'un puant homme, un corbeau, un fumier. Mais pourtant, aymés moy bien, ma très chère Fille, car Dieu ne laisse pas de m'aymer et de me donner des extraordinaires désirs de le servir et aymer purement et saintement. En somme, après tout, nous sommes trop heureux d'avoir prétention en l'éternité de la gloire, par le mérite de la Passion de Nostre Seigneur, qui fait trophée de nostre misère pour la convertir en sa miséricorde, a laquelle soit honneur et gloire es siècles des siècles. Amen.

( 1 ) Le Ier février 1618, la Mère Favre écrit à son père : « Voyla un paquet pour M6rde Genesve, avec une anagramme qu'un bon Religieus a fayt sur son nom. » (Archives de la Visitation du Mans.) L'auteur de l'anagramme est trèsprobablement le n bon Père n dont les comparaisons choquaient l'humilité du Saint.

176 Lettres de saint François de Sales

Je suis vostre, ma très chère Fille, vous le sçaves bien, mais je dis vostre d'une façon incomparable.

Franc5, E. de Genève.

Le 19 febvrier 16 18.

MCDIV

AU père jean-matthieu angina

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